Des inscriptions hébraïques à Palmyre sont peut-être perdues à jamais
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Des inscriptions hébraïques à Palmyre sont peut-être perdues à jamais

Les craintes grandissent pour les joyaux archéologiques qui témoignent de la présence juive dans la cité antique

Ilan Ben Zion est journaliste au Times of Israel. Il est titulaire d'une maîtrise en diplomatie de l'Université de Tel Aviv et d'une licence de l'Université de Toronto en études du Proche-Orient et en études juives

Une photo prise le 14 mars 2014 montre des citoyens syriens marchant dans la ville antique de Palmyre, à 215 km au nord-est de Damas. L'État islamique (EI), qui se vante d'avoir détruit des sites antiques en Irak, menace l'ancien joyau de Palmyre, un site inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO, le 14 mai 2015 (Crédit : AFP PHOTO / JOSEPH EID)
Une photo prise le 14 mars 2014 montre des citoyens syriens marchant dans la ville antique de Palmyre, à 215 km au nord-est de Damas. L'État islamique (EI), qui se vante d'avoir détruit des sites antiques en Irak, menace l'ancien joyau de Palmyre, un site inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO, le 14 mai 2015 (Crédit : AFP PHOTO / JOSEPH EID)

Parmi les joyaux archéologiques de Palmyre, la perle du désert de Syrie, en péril après la prise de contrôle la semaine dernière par l’État islamique, figurent des vestiges de son passé juif, dont la plus longue inscription en hébreu biblique de l’Antiquité : les premiers versets du Shema Israël gravés dans une porte en pierre.

Des archéologues occidentaux, qui ont visité le site au 19e et au 20e siècle, ont découvert ces versets hébraïques gravés dans l’encadrement de porte d’une maison dans la cité antique. Mais on ignore si cette inscription figure toujours sur le site.

La dernière fois qu’un savant européen l’a documentée in situ, remonte à 1933, lorsque l’archéologue Eleazar Sukenik de l’université hébraïque l’avait photographiée.

« Ce qui a pu lui arriver depuis est une énigme », a déclaré vendredi dans un courriel le professeur David Noy, co-auteur de « Inscriptiones Judaicae Orientis » (Inscriptions juives au Proche-Orient).

Palmyre était une des grandes villes de l’Empire romain, parvenant à la notoriété dans les premiers siècles de l’ère commune comme un Etat vassal et un entrepôt reliant l’Occident à l’Orient.

Trois points de vue de l'inscription du Shema trouvée dans une porte à Palmyre, photographiés en 1884 et imprimés dans Inscriptiones Judaicae Orientis (S. Landauer)
Trois points de vue de l’inscription du Shema trouvée dans une porte, à Palmyre, photographiés en 1884 et imprimés dans Inscriptiones Judaicae Orientis (S. Landauer)

Situé sur une oasis dans le désert séparant les empires de Rome et des Parthes, Palmyre a grandi pour atteindre une population estimée de 150 000 à 200 000 habitants au troisième siècle de notre ère.

Des textiles, parfums, épices et des pierres précieuses venaient de l’Inde et d’Extrême-Orient, alors que des métaux, du verre, du vin et de la trésorerie de Rome passaient par voie terrestre, en contournant l’itinéraire le plus long de commerce de la mer Rouge.

Eleazar Sukenik, photographié en 1951 (Eldan David - Collection nationale Photo / Wikipedia)
Eleazar Sukenik, photographié en 1951 (Eldan David – Collection nationale Photo / Wikipedia)

En raison de son emplacement unique, la culture et l’art de Palmyre présentaient une fusion des traditions romaines et perses.

Des briques de boue mésopotamiennes traditionnelles représentaient la majorité de l’architecture de la ville, a expliqué Jørgen Christian Meyer, un archéologue de l’Université de Bergen, mais des temples pour les dieux sémites tels que Bel, Baalshamin et Al-lat avaient été construits dans un style classique avec des colonnes robustes taillées dans la pierre.

Lorsque la ville a été abandonnée suite à sa destruction, en 273 de notre ère, la brique de boue s’est désintégrée, laissant derrière elle une forêt pétrifiée de colonnes de pierre.

Au cours de ses siècles de prospérité et de déclin, la cité a hébergé une communauté juive prospère.

« Ce que nous voyons à Palmyre c’est une société multiculturelle, et peut-être aussi une ville multi-identité », a dit Meyer, qui a dirigé une fouille archéologique syro-norvégienne sur le site en 2011, alors que la guerre civile commençait. « Ici, nous avons ce mélange de culture grecque, araméenne, du Moyen-Orient, et romaine. C’est fantastique. »

Selon lui, c’est ce qui en fait « un lieu unique d’un point de vue historique et d’un point de vue culturel ».

Tadmor de Salomon

Cette fusion incluait les Juifs. Deux lampes en terre cuite fabriquées trouvées sur place à côté de l’un des grands temples païens portent des menorahs de chaque côté d’une conque, ce qui suggère une étroite intégration entre les Juifs et les Gentils.

Salomon et le plan pour le Premier Temple. (Illustration d'une carte de bible publiée par la Providence Lithographie Co.)
Salomon et le plan pour le Premier Temple. (Illustration d’une carte de bible publiée par la Providence Lithographie Co.)

Connu en hébreu et en araméen sous le nom de Tadmor, la légende juive a attribué la construction de la ville au roi Salomon.

Flavius ​​Josèphe, qui a écrit au premier siècle de notre ère, a attribué sa construction au roi Salomon, en disant que la ville de Tamar, citée dans le premier Livre des rois, est la « très grande ville » que les contemporains de Josèphe connaissaient dans le désert syrien.

L’ historien judeo-romain a écrit : « Quand il a construit cette ville, avec des murailles très fortes, il lui donna le nom de Tadmor, qui est le nom qu’on utilise encore à ce jour chez les Syriens, mais les Grecs la nomme Palmyre. »

Les savants modernes, cependant, contestent la véracité de la version de Josèphe – selon laquelle elle a été construite par Salomon.

Des preuves archéologiques indiquent que la ville classique de Palmyre ne date pas d’avant le premier siècle avant notre ère, et que la ville biblique de Tamar était probablement située dans le désert du Néguev d’aujourd’hui.

« L’endroit avait certainement existé et avait été cité plusieurs siècles avant. Mais il n’y a aucun vestige archéologique montrant qu’il y avait eu une présence constante sur le site pendant la période hellénistique », a écrit Fergus Millar dans The Roman Near East.

« Les suggestions d’une phase de développement urbaine à Palmyre – avant les troubles de la période hellénistique tardive – ne peuvent être que des spéculations. »

Néanmoins, au temps de la grandeur de Palmyre à l’époque romaine, la ville a hébergé une communauté juive importante, comme en témoignent des textes juifs.

Deux tombes juives du IIIe siècle à Beit Shearim, près de Haïfa, identifient les personnes enterrées comme des fils de Palmyréniens. Un passage dans la Mishna, compilée du premier au troisième siècle de notre ère, se réfère également à une Myriam de Palmyre qui a vécu dans la ville au cours du premier siècle de notre ère.

Le Théâtre de Palmyre (Jerzy Strzelecki)
Le Théâtre de Palmyre (Jerzy Strzelecki)

« Il est clair qu’il y avait une communauté juive importante. Des Juifs de [Palmyre] les ont emmenés [en Israël] pour les enterrer et ont inscrit sur le sarcophage qu’ils venaient de là-bas », affirme Daniel Vainstub de l’Université Ben Gourion de Beer Sheva dans le Néguev. « Nous savons par le Talmud que certains des habitants s’étaient convertis au judaïsme. »

Plus important encore, on trouve dans la porte d’une maison, dans le centre de Palmyre, au nord-est de sa principale rue à colonnades, les quatre lignes d’ouverture du Shema, une des principales prières juives, avec des versets du livre du Deutéronome. Les chercheurs ont débattu pour savoir si elle était la porte d’entrée d’une synagogue, ils penchent aujourd’hui que cela a été une maison privée.

Vue partielle de l'ancienne ville-oasis de Palmyre en Syrie, le 14 Mars 2014 (AFP / Joseph Eid, File)
Vue partielle de l’ancienne ville-oasis de Palmyre, en Syrie, le 14 Mars 2014 (AFP / Joseph Eid, File)

Le passage de la Bible ne diffère du texte traditionnel que dans la mesure où il remplace le tétragramme par adonai – mon Seigneur.

Sur les côtés de la porte, il y avait deux autres inscriptions apotropaïques en écriture hébraïque que l’on estime tirées également du Deutéronome. Elles furent photographiées pour la dernière fois dans les années 1930, et les chercheurs contactés par le Times of Israel ne pouvaient pas vérifier si elles étaient encore sur le site, ou si, dans les décennies qui ont suivi, elles ont été détruites ou vendues au marché noir.

« Elles font partie des preuves, limitées mais claires, d’une présence juive à Palmyre », note Tawny Holm, professeur d’études juives à l’Université d’État de Pennsylvanie.

Elles datent probablement d’avant le VIe siècle de notre ère, peut-être d’avant la destruction de la ville en 272-3, mais « l’inscription aurait pu être ajoutée plus tard », a-t-elle indiqué.

Dernier regard de la reine Zénobie sur Palmyre par Herbert Gustave Schmalz. (Original on exhibit, Art Gallery of South Australia, Adelaide.)
Dernier regard de la reine Zénobie sur Palmyre, par Herbert Gustave Schmalz (Original on exhibit, Art Gallery of South Australia, Adelaide.)

La reine de Palmyre

Dans l’un de ses épisodes les plus palpitants, Palmyre a été brièvement gouvernée par la reine Zénobie, qui a lancé une rébellion contre Rome. Après être montée sur le trône suite à la mort de son mari, en 267, elle a réussi à conquérir une grande partie du Levant, y compris la Judée, et, vers 271, elle avait conquis l’Egypte.

Bien que les récits chrétiens aient affirmé qu’elle ait été juive, il n’y avait pas de reconnaissance juive contemporaine de cela.

En fait, les Judéens étaient alliés avec Rome, et Rabbi Johanan bar Nappaha, qui vivait dans la ville galiléenne de Sepphoris lors du règne et de la chute de Zénobie, est cité dans la Mishna : « Heureux celui qui verra la chute de Tadmor ».(Il est mort heureux, en 279, quelques années après que la ville soit tombée aux mains des Romains en 273.)

Les preuves de presence juive à Palmyre se rétrécissent après le IVe siècle, dit Vainstub, quand la ville ré-habitée n’était qu’une ombre de son ancienne gloire. Des siècles plus tard, après la conquête musulmane, Palmyre a commencé son lent déclin vers l’obscurité. Un jour, un homme juif, un Cohen Tsadik fils d’Eliezer, a gravé son nom dans une colonne du temple de Bel, qui avait été transformé en église quelques années auparavant, puis abandonnée.

Le rabbin Benjamin de Tudela, un Juif espagnol du XII siècle, qui fait la chronique de ses voyages à travers l’Europe, l’Asie et l’Afrique, a visité Palmyre lors de ses voyages autour de la Syrie à la fin des années 1160 ou au début des années 1170. Décrivant Palmyre, il la compare aux ruines antiques qu’il a vues à Baalbek au Liban.

Benjamin de Tudela dans le Sahara (Dumouza, gravure du 19e siècle)
Benjamin de Tudela dans le Sahara (Dumouza, gravure du 19e siècle)

« Au Tarmod (Tadmor), dans le désert … il y a des structures similaires de pierres énormes », écrit-il. Cataloguant les communautés juives qu’il a visitées, Benjamin de Tudela a estimé qu’à Palmyre, il y avait environ 2 000 Juifs – Damas en avait à l’époque 3 000 et Jérusalem, seulement 200.

Benjamin de Tudela écrit aussi : « Ils sont vaillants à la guerre et luttent avec les Chrétiens et avec les Arabes, ces derniers étant sous la domination du roi Nur-ed-din, et ils aident leurs voisins les Ismaélites. »

En 1400, le conquérant turc musulman Tamerlan a saccagé et rasé la ville, mettant ainsi fin à des siècles de présence juive à Palmyre.

Cependant, avec la conquête du site par les combattants islamistes du 21e siècle, les archéologues et les historiens ont peur pour les ruines de la ville antique.

L’État islamique peut les détruire pour le plaisir de sa propagande comme ils l’a fait ces derniers mois avec les antiquités de Hatra et de Mossoul en Irak. La directrice de l’UNESCO, Irina Bokova, a appelé à une cessation immédiate des hostilités et exhorté la communauté internationale « à faire tout en son pouvoir pour protéger la population touchée et pour sauvegarder le patrimoine culturel unique de Palmyre ».

« Aucun mal n’est vraiment arrivé aux ruines de Palmyre jusqu’à présent », nous a dit mercredi par téléphone, Meyer, l’archéologue norvégien qui a effectué des fouilles sur le site. Ce qui va arriver maintenant est tout autre chose. »

« Ce que je crains maintenant, c’est que l’EI utilisera également les ruines de Palmyre dans sa guerre psychologique, et cela signifie la destruction du site. »

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