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Deux rouleaux d’Esther copiés par des femmes scribes célèbrent la résilience juive

Ces deux méguilas anciennes rédigées par des femmes sont le clou de la nouvelle exposition du Musée d'Israël de Jérusalem, dont le vernissage a été reporté à cause de la guerre contre l'Iran

Extrait de l'exposition « La Fille qui écrivait » au Musée d'Israël à Jérusalem, le 26 février 2026. (Rossella Tercatin/Times of Israel)
Extrait de l'exposition « La Fille qui écrivait » au Musée d'Israël à Jérusalem, le 26 février 2026. (Rossella Tercatin/Times of Israel)

Le 9 février 1767, quelques semaines seulement avant la fête juive de Pourim, une adolescente juive de Rome avait fêté son 14e anniversaire en apportant la dernière touche à un parchemin.

Luna Ambron – qui fait partie de la vingtaine de scribes féminines connues jusqu’au milieu du XIXe siècle – venait de parachever un exemplaire de la Méguila d’Esther, le Livre d’Esther, que les Juifs lisent au moment de Pourim.

Aux côtés du rouleau, il y a un feuillet de bénédictions, lui aussi de la main d’Ambon, en élégants caractères hébreux.

« Avec l’aide du Dieu merveilleux des grandes actions, l’écriture de ces bénédictions et du rouleau fut achevée au dixième jour du mois d’Adar 1 de l’an 5527, écrit comme par la main du Seigneur qui a tout appris à cette jeune fille modeste et gracieuse, l’innocente dame Luna, fille de l’honorable gentilhomme Yehudà Ambron, que sa Forteresse le préserve et le soutienne dans l’existence, » peut-on lire sur ce feuillet.

« Que les fruits de ses mains s’élèvent devant elle. »

Cette méguila – rouleau de parchemin – est décorée de roses dessinées avec le plus grand soin. Elle est le clou de l’exposition « La Fille qui écrivait » qui est proposée par le Musée d’Israël de Jérusalem.

L’exposition aurait dû ouvrir ses portes ce dimanche, quelques jours avant Pourim, et durer jusqu’au 1er septembre – mais le vernissage a été retardé sine die du fait de la guerre contre l’Iran, qui a eu pour conséquence de fermer les musées et autres institutions publiques.

Parmi les objets des XVIe et XIXe siècles visibles dans le cadre de cette exposition figure la seule autre méguila médiévale copiée par une femme qui soit parvenue jusqu’à nous. Il s’agit d’un rouleau italien du XVIe siècle. Fait rare pour un texte sacré, il est orné d’images salaces inspirées de l’art grec mettant en scène des statues de femmes en grande partie dénudées, montrant notamment des seins.

Rouleau d’Esther et feuille de bénédictions pour Pourim gravés par Luna Ambron à Rome en 1767. Musée d’Israël : Acheté grâce à la Fondation Jack, Joseph et Morton Mandel à l’American Friends of the Israel Museum, en l’honneur de Daisy Raccah-Djivre. L’artefact fait partie de l’exposition « La Fille qui Écrivait », visible de mars à septembre 2026. (Zohar Shemesh/Musée d’Israël, Jérusalem)

L’exposition donne par ailleurs à voir un feuillet de bénédiction de la méguila et d’autres documents liturgiques, tous créés de la main de femmes scribes.

« La méguila de Luna est absolument unique de par ses qualités artistiques mais aussi parce que l’on sent dans cette écriture que celle qui porte la plume est en train d’apprendre des choses » explique au Times of Israel la commissaire de l’exposition, Anna Nizza-Caplan, lors d’une visite, la semaine passée.

Pour Nizza-Caplan, c’est le feuillet de bénédictions qui l’accompagne, avec ses bénédictions récitées avant et après la lecture, qui est particulièrement unique. Cela fait plus de 250 ans que les deux artefacts ont été conservés ensemble.

« Le nom de Luna sur le feuillet de bénédictions nous ouvre une porte sur son monde », résume Nizza-Caplan.

Le feuillet est richement orné de motifs floraux et de scènes de l’histoire de Pourim, avec, par exemple Haman menant le juste Mordechai à cheval, ou encore la pendaison de Haman.

Rouleau d’Esther et feuille de bénédictions pour Pourim gravés par Luna Ambron à Rome en 1767. Musée d’Israël : Acheté grâce à la Fondation Jack, Joseph et Morton Mandel à l’American Friends of the Israel Museum, en l’honneur de Daisy Raccah-Djivre. L’artefact fait partie de l’exposition « La Fille qui Écrivait », visible de mars à septembre 2026. (Zohar Shemesh/Musée d’Israël, Jérusalem)

La méguila et le feuillet qui l’accompagne sont réapparus en 2021, lorsqu’ils ont été mis aux enchères à Jérusalem par un propriétaire anonyme et achetés par le Musée d’Israël.

Selon Nizza-Caplan, même l’historienne juive Lionella Viterbo Neppi Modona, âgée de 94 ans – l’une des dernières descendantes connues de la famille de Luna, qui a beaucoup écrit sur les Ambron – ignorait son existence.

Les filles qui écrivaient

Les femmes scribes sont peu nombreuses dans l’histoire juive.

« Nous ne connaissons qu’une vingtaine de femmes qui ont signé des manuscrits juifs entre le XIIIe et le milieu du XIXe siècle », explique Nizza-Caplan. « Un tiers d’entre elles vivaient en Italie. »

Le fait que l’on dispose de l’âge de la scribe est là aussi rare – un signe, peut-être, du caractère exceptionnel du travail de Luna alors qu’elle était si jeune.

La conservatrice Anna Nizza-Caplan admire le rouleau d’Esther exposée au Musée d’Israël, dans le cadre de l’exposition « La Fille qui a écrit », qui aurait dû ouvrir ses portes le 1er mars 2026 mais qui a été reportée du fait de la guerre contre l’Iran (Rossella Tercatin/Times of Israel)

Un autre document lié à Pourim, qui est présenté à l’occasion de cette exposition et qui est signé par une femme, est un autre feuillet de bénédiction de la méguila signée Camilla de Rossi, fille de Moshe Ephraim de Rossi (la méguila elle-même s’est perdue), qui avait été achevée en 1770.

Nizza-Caplan explique que la famille de Rossi appartenait à la Scola Catalana, la même congrégation que celle des Ambron.

« Le fait que deux femmes de la même synagogue aient écrit une méguila durant les mêmes années dit quelque chose », estime Nizza-Caplan. « Il est probable qu’elles se connaissaient. Quand deux filles d’une même communauté font la même chose, on ne peut que se demander s’il n’y en a pas eu d’autres. »

Le feuillet de bénédiction de Camilla est un prêt de la Collection Braginsky, à Zurich.

Feuille de bénédictions pour Pourim, signée par Camilla De’ Rossi, à Rome, en 1770. Collection Braginsky, Zurich, Suisse. L’artefact fait partie de l’exposition « La Fille qui écrivait » au Musée d’Israël à Jérusalem,de mars à septembre 2026. (Ardon Bar-Hama, Ra’anana/Avec l’aimable autorisation de The Braginsky Collection, Zurich)

Les visiteurs pourront aussi admirer un autre artefact extraordinaire : le plus ancien rouleau enluminé d’Esther découvert à ce jour, copié par une femme en 1564.

« Moi, Stellina, fille de l’officier, l’honorable Menachem, fils du défunt chef Officier Yekutiel, j’ai écrit ce rouleau et je l’ai terminé le mardi, au troisième jour du mois d’Adar, soit le quinze février de l’an cinq mille trois cent vingt-quatre, dans la ville de Venise », a écrit la scribe sur le rouleau de méguila.

« Malheureusement, dans ce cas, le colophon ne fournit pas le nom de famille », regrette Nizza-Caplan en expliquant qu’ils ne sont pas parvenus à identifier la famille.

La méguila de Stellina, qui est écrite en caractères beaucoup plus petits que ceux de Luna, présente des ornementations très recherchées en forme de corolles végétales au-dessus de chaque colonne de texte, les colonnes étant séparées par des statues humaines suggestives, la plupart féminines et partiellement dénudées.

« Ce sont des cariatides », explique Nizza-Caplan. « L’œuvre est clairement influencée par la culture de l’époque. L’art chrétien mettait aussi en scène des figures de la mythologie, notamment grecque, et des Juifs aussi. »

Le rouleau d’Esther écrit par Stellina bat Menachem à Venise, en 1564. Collection Braginsky, Zurich, Suisse. L’artefact fait partie de l’exposition « La Fille qui écrivait » au Musée d’Israël à Jérusalem, de mars à septembre 2026. (Rossella Tercatin/Times of Israel)

Le feuillet de Camilla présente des colonnes plus simples et des motifs floraux.

Selon la conservatrice, il est impossible de savoir si les femmes qui ont copié le texte sont aussi les autrices des illustrations, ou si les parchemins ont été ornés par des artistes spécialisés.

« Ces documents ne le disent pas », souligne Nizza-Caplan.

« Parfois, il est clair que les scribes ont aussi fait les ornementations ou que quelqu’un d’autre s’en est chargé, mais là, non. »

Interrogée sur le caractère polémique ou non d’une femme copiste d’un rouleau d’Esther, qui est destiné à un usage liturgique, Nizza-Caplan explique que les choses ne sont pas très claires.

« La Halakha interdit clairement l’utilisation des rouleaux de la Torah, des textes pour les tefillin ou des mézouzas copiés par des femmes, mais les sources anciennes, depuis la Mishna, ne mentionnent pas la méguila d’Esther », souligne-t-elle.

Des documents copiés par des femmes exposés dans le cadre de l’exposition « La Fille qui écrivait » au Musée d’Israël à Jérusalem, de mars à septembre 2026. (Rossella Tercatin/Times of Israel)

Selon la halakha, les femmes sont obligées d’entendre la méguila au moment de Pourim, tout comme les hommes.

Selon certaines autorités halakhiques, les hommes peuvent s’acquitter de leur obligation d’écouter la méguila, même lue par une femme, et le quorum de 10 personnes qui est requis pour une méguila publique peut compter des hommes et des femmes, ce qui n’est pas le cas de celui des prières habituelles.

De nos jours, les lectures de méguila exclusivement féminines sont courantes, même dans des synagogues orthodoxes grand public.

Parmi les figures éminentes de l’époque de Luna qui avaient pris position pour que les femmes scribes puissent copier les rouleaux d’Esther figurait le grand rabbin de Prague, David Oppenheim (1664-1736) – dont les écrits mentionnent que sa fille, Sarah, avait copié une méguila (depuis perdue).

Parmi les autres documents présentés dans l’exposition figurent un manuscrit de Selichot (des prières pénitentielles) de la main de Fortunata Piano de Rome (1793), un tableau de décompte des Omers signé par une « jeune femme », sans plus de détails (1804), et enfin un manuscrit du Livre d’Esther connu sous le nom de « Targum Sheni », traduit en italien et copié par Hannah bat David Yosef Piperno (1840).

Une histoire de famille

L’exposition évoque par ailleurs l’histoire des Ambron.

C’est le nom complet du père de Luna, Leone Yehuda Ambron, qui a permis à Nizza-Caplan de les replacer, Luna et lui, dans leur arbre généalogique.

Les Ambron étaient arrivés à Rome après l’expulsion des Juifs d’Espagne, à la fin du XVe siècle. Leur histoire se dessine au fil des héritages et autres documents conservés dans des musées juifs un peu partout dans le monde.

Le contrat de mariage (Ketubbah) de Gabriel ben Ezekiah Ambron et Simha, fille de Shabetai Di Segni, à Rome, en Italie, en 1734. Musée d’Israël : La collection Stieglitz a été donnée au Musée grâce à la contribution d’Erica et Ludwig Jesselson, de New York, à American Friends of the Israel Museum. L’artefact fait partie de l’exposition « The Girl Who Wrote », de mars à septembre 2026. (Zohar Shemesh/Musée d’Israël, Jérusalem)

« C’était une famille très importante dans le ghetto de Rome, et lui était l’un des riches dirigeants les plus influents de sa communauté », souligne Nizza-Caplan.

Les hommes de la famille avaient travaillé dans le commerce des textiles et des épices avant de s’établir dans le secteur bancaire au XVIIe siècle.

Lorsque les nouvelles lois de l’État pontifical avaient interdit aux Juifs d’exercer cette profession, les Ambron s’étaient tournés vers une autre activité lucrative, celle de l’aménagement et de l’équipement des résidences luxueuses des clercs et des dignitaires étrangers de Rome.

Leur réussite dans ce domaine est attesté par plusieurs lettres de remerciements qui avaient été adressées à la famille entre 1687 et 1806, conservées pour l’essentiel par le Jewish Theological Seminary de New York.

L’une d’entre elles, adressée à un certain Gabriele Ambron, sans doute l’arrière-grand-père de Luna, par l’ambassadeur anglais à Rome, a été prêté pour les besoins de l’exposition.

Le Musée d’Israël en a acheté une autre, écrite par un cardinal à plusieurs membres de la famille Ambron, parmi lesquels le père de Luna, Leone, en 1781.

La ketouba (contrat de mariage) d’un autre Ambron, sans doute l’oncle de Luna, faisait déjà partie des collections du musée : elle a, elle aussi, les faveurs de cette exposition.

Selon Nizza-Caplan, c’est la ketouba de Luna et celle de son fils, qui sont exposées au Musée juif de Florence, en Italie, qui ont permis d’en savoir davantage sur elle – et de prendre notamment connaissance du fait qu’elle s’était mariée à Livourne en 1776. À cette époque, Florence et la Toscane dans son ensemble étaient un havre de paix pour les Juifs, comparé au reste de l’Italie et à l’Europe.

La conservatrice explique qu’elle aurait aimé faire venir davantage d’artefacts, mais que cela n’a pas été facile à cause des tensions géopolitiques qui agitent la région depuis le pogrom commis par le Hamas, le 7 octobre 2023.

« D’un autre côté, cela en fait une petite exposition dans laquelle chaque objet compte », poursuit-elle.

Le musée avait été contraint de reporter l’exposition à deux reprises, en 2024 et 2025, mais, à la fin du mois de février de cette année, tout était enfin prêt pour l’ouverture, le dimanche 1er mars.

Certificat de privilèges conféré à Gabriele, Leone et Sabato Ambron et à leurs partenaires commerciaux ; signé par le cardinal Girolamo Colonna, à Rome, en 1756. Le Musée d’Israël : Acheté grâce au don de la Fondation Jack, Joseph et Morton Mandel à l’American Friends of the Israel Museum, en l’honneur de Daisy Raccah-Djivre. L’artefact fait partie de l’exposition « The Girl Who Wrote », de mars à septembre 2026. (Zohar Shemesh/Musée d’Israël, Jérusalem)

Toutefois, le samedi 28 février, lorsque les missiles de Téhéran ont commencé à pleuvoir sur Israël en représailles aux frappes préventives lancées par Israël et par les États-Unis contre l’Iran, la Méguila et d’autres objets fragiles ont été mis en lieu sûr. Le musée est fermé jusqu’à nouvel ordre, conformément aux directives du Commandement du Front Intérieur.

« Nous avions déjà reporté l’exposition de deux ans. Tout était enfin prêt, mais le destin en a décidé autrement », écrit Nizza-Caplan au Times of Israel.

La Méguila sera là pour les visiteurs lorsque les circonstances le permettront, pour rendre hommage à la résilience des femmes juives à travers le temps, de la reine Esther à Luna et ses collègues scribes.

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