En ignorant l’Ukraine à Washington, Netanyahu snobe un allié face à l’Iran
En lutte contre l'axe Iran-Russie, Kiev et Jérusalem auraient fort à gagner à coopérer, notamment en matière de drones. Pourtant, Israël refuse toujours de se rapprocher de Kiev
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Pour la plupart des observateurs, l’Ukraine et Israël sont des alliés naturels, car tous deux mènent des guerres difficiles et longues contre des pays appartenant au même axe hostile.
Si les hostilités remontent en fait à des dizaines d’années, c’est à l’issue du pogrom commis par le Hamas dans le sud d’Israël, le 7 octobre 2023, qu’Israël s’est engagé dans une guerre sur plusieurs fronts contre l’Iran et ses relais terroristes.
En juin 2025, le cœur de cet effort s’est déplacé vers la République islamique elle-même, qui a subi des dégâts massifs lors de deux guerres contre Israël et les États-Unis, mais elle s’avère nettement plus résiliente qu’escompté.
L’Ukraine fait elle aussi face à la menace iranienne depuis 2022. En effet, depuis le début de l’invasion russe, Téhéran fournit à Moscou des centaines de drones explosifs utilisés sur le champ de bataille en Ukraine et serait en phase de permettre leur fabrication sur le sol russe.
« L’Iran aide notre ennemi et soutient l’agression », déclarait le vice-Premier ministre ukrainien Taras Kachka au Times of Israel en décembre dernier.
En dépit de cet ennemi commun, les relations entre l’Ukraine et Israël demeurent complexes et tièdes, au détriment des deux pays. Cette réalité a éclaté au grand jour, cette semaine, à Washington lorsque, le même jour, le Premier ministre Benjamin Netanyahu et le président ukrainien Volodymyr Zelensky ont pris part, séparément, à des réunions avec le président américain Donald Trump. Ils n’ont manifestement pas réussi à s’accorder sur le principe d’un entretien en tête-à-tête.
Kiev — à l’instar de certains responsables israéliens — semble désireuse d’évoluer vers une relation plus bénéfique pour l’un comme pour l’autre, mais les liens restent curieusement faibles, la faute à la réserve de Jérusalem, qui continue de ménager Moscou.
« C’est le monde des anciens concepts qui ne sont plus d’actualité », explique Ksenia Svetlova, chercheuse à la Chatham House et directrice exécutive de ROPES (Regional Organization For Peace, Economics & Security « l’idée que la Russie est une superpuissance, et que l’Ukraine est faible et sans importance. »
Des ennemis communs
La Russie et l’Iran s’associent ouvertement en matière d’armement et de renseignement depuis des années.
« La coopération militaire entre l’Iran et la Russie n’a rien de nouveau », se félicitait le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi en mars dernier. « Ce n’est pas un secret. Cela existait avant, c’est toujours le cas et cela continuera à l’avenir. »
Cette alliance coûte cher à l’Ukraine tout autant qu’à Israël. L’Iran déploie en effet des avions de chasse, des véhicules blindés, des systèmes de défense aérienne et bien d’autres équipements de fabrication russe.
En décembre dernier, après la destruction par Israël du réseau de défense aérienne de Téhéran, de fabrication russe, l’Iran a signé un accord secret de 500 millions d’euros avec la Russie pour acquérir des milliers de missiles antiaériens portatifs perfectionnés, selon le Financial Times. Les deux pays ont également signé un traité de « partenariat stratégique global » en janvier de cette année.
Au plus fort de la campagne militaire américaine et israélienne contre l’Iran, en début d’année, le Washington Post a rapporté que la Russie avait soutenu l’Iran durant le conflit en lui fournissant des renseignements sur la localisation des moyens militaires américains au Moyen-Orient.
L’Ukraine a souffert plus directement encore de cette alliance militaire entre Téhéran et Moscou.
La Russie a en effet déployé des milliers de drones Shahed de conception iranienne contre les villes et infrastructures critiques ukrainiennes, notamment ses installations énergétiques.
« L’Ukraine et Israël ont des ennemis communs », déclarait au Times of Israel, en mars dernier, l’ancien ministre ukrainien de la Défense Oleksii Reznikov, qualifiant la Russie et l’Iran de « véritable axe du mal ».
« L’Iran utilise les mêmes drones contre vous, et l’Iran utilise l’armement russe contre vous », ajoutait Reznikov.
Une conversation embarrassante
L’Ukraine est entrée en confrontation armée directe avec l’Iran ce week-end, lorsque des drones ukrainiens ont frappé un navire iranien qui, selon Kiev, transportait des armes vers la Russie en empruntant la mer Caspienne.
Selon le New York Times, l’Iran a envisagé des représailles sur le territoire ukrainien avant de se raviser.
Malgré un entretien téléphonique entre les ministres des Affaires étrangères ukrainien et iranien, l’incident n’est pas clos. Le chef de la diplomatie ukrainienne, Andrii Sybiha, a signifié à son homologue iranien Araghchi que Téhéran devait « cesser tout soutien à la guerre de la Russie contre l’Ukraine. »
Cela n’a pourtant pas suffi à réunir Zelensky et Netanyahu cette semaine.
Les deux dirigeants ont rencontré Trump à la Maison-Blanche mardi, l’un après l’autre. Il aurait semblé tout à fait logique qu’ils s’entretiennent pour la première fois depuis septembre 2023. Cela aurait été leur tout premier échange, quel qu’il soit, depuis plus d’un an et demi.
L’Ukraine était tout à fait disposée à une telle rencontre, mais le cabinet Netanyahu aurait décliné l’invitation, invoquant un problème d’emploi du temps. Selon un haut responsable israélien, Netanyahu n’était même pas au courant de cette demande.
Les deux hommes ont finalement échangé quelques mots, un peu plus tard dans la journée, alors que les personnalités se rassemblaient avant la cérémonie en hommage au sénateur Lindsey Graham, fervent soutien d’Israël comme de l’Ukraine.
Bien que l’échange fût inaudible, les images montrent une discussion tendue mais respectueuse, Netanyahu et Zelensky souriant lors de leur poignée de main finale. Les deux dirigeants ont « spontanément échangé quelques mots. C’est tout », a commenté le responsable israélien.
Le cabinet Netanyahu n’a pas répondu aux demandes de commentaires sur la vision du Premier ministre des relations avec l’Ukraine.
Une nouvelle réalité
Rien n’indique que cet échange spontané débouchera sur un changement majeur au niveau de la posture israélienne. Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, Jérusalem a une position relativement mesurée, condamnant l’invasion et fournissant une aide humanitaire à l’Ukraine, mais pas d’armes. Ses dirigeants, même ceux du précédent gouvernement, mettaient en avant la présence militaire russe autrefois massive en Syrie et la nécessité de préserver la liberté d’action d’Israël dans ce pays voisin sans se mettre Moscou à dos.
Or, ce n’est plus le cas.
Le régime de Bashar al-Assad, soutenu par la Russie, est tombé fin 2024. L’actuel président syrien, Ahmad al-Sharaa, a permis à la Russie de conserver sa base navale à Tartous ainsi que sa base aérienne de Hmeimim, et s’est rendu à deux reprises à Moscou. Quelques centaines de soldats russes sont toujours présents en Syrie mais la situation n’a plus rien à voir avec le déploiement du temps d’Assad. Les États-Unis et la Turquie sont désormais les puissances étrangères dominantes en Syrie.
Un semblant de réchauffement des relations a eu lieu entre Kiev et Jérusalem. En menant une délégation à Jérusalem pour la première réunion de la commission économique intergouvernementale Israël-Ukraine depuis 2021, Taras Kachka confiait en décembre au Times of Israel sa satisfaction envers les récentes relations bilatérales.
« C’est le signe d’une très bonne coopération entre nos gouvernements », déclarait le vice-Premier ministre. « Nous sommes à la recherche d’un soutien accru, comme nous sommes prêts à apporter un soutien accru à Israël. »
Oleksii Reznikov indiquait quant à lui qu’il existait désormais « une bonne dynamique dans le développement de nos relations bilatérales. »
Le ministre des Affaires étrangères Gideon Saar semble plaider pour une évolution de la position israélienne envers l’Ukraine. Lors d’un déplacement à Kiev en juillet 2025, il a annoncé un dialogue stratégique sur la menace iranienne. Ce déplacement a donné lieu à plusieurs marques de rapprochement entre Saar et les responsables ukrainiens, dont Zelensky, ainsi qu’à des discussions en matière de coopération militaire.
« L’Iran ne menace pas seulement Israël », a déclaré Saar. « Il menace la sécurité régionale et mondiale. Il menace l’Ukraine. Nos actions contre ses armes et ses technologies contribuent à la sécurité européenne — et à la sécurité de l’Ukraine. »
Pourtant, dans l’année qui a suivi cette rencontre, Netanyahu n’a guère fait preuve d’une volonté de recalibrer les relations d’Israël avec la Russie ou l’Ukraine.
En décembre dernier, Netanyahu s’est vanté devant la Knesset de la bonne qualité de ses relations avec le président russe Vladimir Poutine, affirmant qu’elles étaient de première importance stratégique pour Israël :
« Je m’entretiens régulièrement avec le président Poutine », a-t-il déclaré « et cette relation personnelle, établie depuis de nombreuses années, sert nos intérêts vitaux. »
L’ambassadeur d’Ukraine en Israël, Yevgen Korniychuk, avait vivement réagi aux propos du Premier ministre, lui reprochant de donner le sentiment de soutenir Poutine. Dans un entretien accordé au site israélien Ynet, il avait déclaré : « J’ai été surpris par les propos de Netanyahu, surtout compte tenu de ce qu’Israël a subi le 7-Octobre. Il faut se ranger du bon côté, le côté moral de l’Histoire. »
Ces propos avaient valu à M. Korniychuk d’être convoqué au ministère des Affaires étrangères.
« Je ne comprends même plus ce que la Russie apporte à Israël », observe Ksenia Svetlova. « Il n’y a plus vraiment de menace russe directe pour Israël. La seule menace, la principale, réside dans leur soutien à l’Iran. »
Un autre différend diplomatique a éclaté en avril de cette année lorsque Kiev a exigé d’Israël qu’il interdise le déchargement au port de Haïfa de céréales ukrainiennes volées par la Russie. Après plusieurs jours de tensions officielles entre Saar et Sybiha, la décision a été prise de refuser le déchargement du navire, une mesure que Kiev a saluée comme une « heureuse évolution ».
Un rendez-vous manqué sur la question des drones
Les avantages d’une relation plus fructueuse entre l’Ukraine et Israël sont évidents.
Jusqu’à l’entrée en vigueur d’un accord entre Israël et le Liban, fin juin, les soldats israéliens déployés dans le sud-Liban subissaient des attaques presque quotidiennes de drones explosifs du Hezbollah, lesquelles ont fait des morts et des blessés parmi les soldats.
Cette semaine encore, un drone du Hezbollah a frappé un bulldozer blindé israélien dans la zone tampon de l’armée.
Alors qu’Israël peine à contrer ces attaques, l’Ukraine a, ces dernières années, développé une vraie expertise en matière de guerre des drones et proposé son aide à Israël pour faire face à la menace. Jérusalem s’y refuse toujours.
« Personne ne m’a demandé d’aide », regrettait Zelensky en mars dernier, lorsqu’on lui demandait pour quelle raison Israël ne bénéficiait pas de l’assistance ukrainienne contre les drones iraniens.
« Malheureusement, il n’y a pas beaucoup d’intérêt ni beaucoup d’enthousiasme de la part des dirigeants israéliens dans ce domaine », déclarait M. Korniychuk aux médias israéliens en mai dernier. « Je ne préfère pas spéculer sur les raisons de cette attitude. »
L’Ukraine et Israël disposent de deux des armées les plus aguerries et innovantes au monde, capables de développer des tactiques et des technologies bien au-delà de la seule menace des drones.
Les Ukrainiens et leurs soutiens occidentaux évoquent souvent un « modèle israélien » pour le futur de leur pays : une nation armée, mobilisée, développant simultanément une économie de pointe basée sur l’innovation et la technologie.
Une position plus favorable à l’Ukraine permettrait également à Israël d’étayer l’argument régulièrement avancé par Netanyahu, selon lequel son pays mène le combat de « la civilisation contre la barbarie » au nom des démocraties occidentales. Ce serait une opportunité importante de coopération avec des pays européens souvent critiques sur d’autres sujets.
« Cela ne concerne pas seulement l’Iran », soulève Ksenia Svetlova, « mais aussi l’excellence technologique, le complexe militaro-industriel, la lutte contre la désinformation et les fausses nouvelles. Le champ des possibles est immense. »
« Il est exaspérant et regrettable de constater qu’à ce jour, le Premier ministre Netanyahu semble repousser les tentatives répétées des Ukrainiens visant à faire progresser cette relation », ajoute-t-elle.
Si Israël et l’Ukraine se trouvent du même côté d’une ligne de fracture géopolitique s’étendant du golfe Persique aux rives de l’Arctique, aucun changement imminent ne semble se dessiner dans la stratégie de Jérusalem.
En attendant, il est vraisemblable que l’Ukraine laisse la porte ouverte à un rapprochement.
« Nous sommes à la recherche d’un soutien accru et sommes prêts à apporter un soutien accru à Israël », affirmait un Taras Kachka plein d’espoir il y a de cela plus de six mois.
« Nos points de convergence sont de plus en plus nombreux. »
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