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"C'est le choix qu'il a fait"

En visionnant les images du massacre, la fille du héros de Bondi a découvert le courage de son père

Reuven Morrison a été tué en combattant les terroristes qui ont tué 15 personnes lors d'une fête de Hanoukka à Sydney. Au moment où ses proches célèbrent pour la première fois sa fête préférée sans lui, ils trouvent un peu de réconfort

Sheina Gutnick avec son père, Reuven Morrison, assassiné lors de la tuerie terroriste de Bondi Beach le 15 décembre 2025, sur une photo non datée. (Crédit : Gutnick)
Sheina Gutnick avec son père, Reuven Morrison, assassiné lors de la tuerie terroriste de Bondi Beach le 15 décembre 2025, sur une photo non datée. (Crédit : Gutnick)

MELBOURNE, Australie — Pessah a toujours été l’une des fêtes préférées de la famille, mais cette année, Sheina Gutnick redoute le moment. Ce sera en effet la première fois qu’elle la fêtera sans son père, Reuven Morrison, assassiné lors de l’attentat terroriste perpétré à l’occasion d’un rassemblement pour Hanoukka, à Bondi Beach, à Sydney, en décembre dernier.

« Mon père adorait Pessah. Il préparait tout lui-même pour le Seder, faisait rôtir les jarrets d’agneau et broyait son propre maror », confie Gutnick en parlant du raifort utilisé comme herbe amère pour le plat de Seder.

« En sa qualité d’ex-Juif soviétique qui avait vécu derrière le rideau de fer, je crois que cette fête avait beaucoup de sens pour lui. Elle lui permettait de se relier à la souffrance des Juifs et à l’exode d’Égypte. »

Les trois mois qui ont suivi l’attentat de Bondi Beach, qui a fait 15 morts, tués par un père et son fils inspirés par l’organisation terroriste de l’État islamique, Gutnick a à peine eu le temps de respirer.

Elle a réussi à obtenir que le Premier ministre australien, Anthony Albanese, mette en place une commission royale sur l’attentat de Bondi, rencontré le président israélien Isaac Herzog lors de sa visite en Australie, s’est exprimée dans les médias internationaux au sujet de la montée de l’antisémitisme en Australie et a tenté de reconstituer ce qui s’est exactement passé quelques instants avant la mort de son père.

Il s’agir là d’un travail implacable, mais le besoin qui le sous-tend l’est tout autant : il s’agit pour elle de comprendre comment une telle chose a pu arriver dans un pays qui, jusque-là, n’était pas considéré comme étant à problème sur le plan de l’antisémitisme.

Le plus marquant, pour elle, c’est la nuit où son père a été tué.

Morrison, qui vivait en face de sa fille à Melbourne, s’était rendu à Sydney pour l’événement de Hanoukka. Après avoir immigré en Australie, Morrison avait un temps vécu à Sydney, où il avait conservé de bonnes relations avec la communauté Habad de Bondi, assistant presque chaque année aux festivités pour Hanoukka.

Gutnick se trouvait à une fête de Hanoukka à Melbourne, avec son mari et ses enfants, lorsqu’elle a croisé un ami et a eu le pressentiment qu’un malheur était arrivé.

« En quittant la fête de Hanoukka [à Melbourne], j’ai vu mon ami, qui était pâle comme la mort. Il m’a dit qu’il venait de parler avec sa famille par téléphone et qu’il y avait eu une fusillade à la fête Habad de Bondi », explique-t-elle.

Les minutes suivantes restent floues.

« J’ai tout de suite essayé d’appeler mon père, qui n’a pas répondu, après quoi j’ai appelé ma mère, qui elle m’a répondu. En arrière-plan, j’entendais des coups de feu ; elle hurlait au téléphone. Je lui ai demandé ce qui se passait, et elle a dit qu’ils tiraient sur les gens, sur la plage. Plus tard, j’ai découvert qu’elle couvrait son amie de son corps. Elle criait que mon père courait après les terroristes. »

Sheina Gutnick est la fille de Reuven Morrison, tué alors qu’il repoussait les terroristes auteurs de l’attentat terroriste de Bondi Beach, le 14 décembre 2025. (Mark Hiney)

C’est dans les jours et semaines qui suivent l’attaque que Gutnick commence à reconstituer les derniers instants de son père, s’appuyant pour cela sur des images de témoins, largement diffusées en ligne, ainsi que sur des conversations avec des personnes présentes. La chronologie, telle qu’elle la comprend, est précise.

La tragédie

Tout a commencé à 18h42, juste avant l’allumage des bougies de Hanoukka. Vers 18h48, un commerçant voisin, Ahmed al Ahmed, plaque au sol l’un des hommes armés et lui prend son arme. Les images de ce moment sont devenues virales partout dans le monde.

Peu après, Morrison et Gefen Bitton, un Israélien installé en Australie, semblent agir de concert. Bitton est immédiatement, et grièvement, blessé par balle. Morrison parvint à récupérer l’arme qu’Ahmed al Ahmed a confisquée au terroriste et retourne vers les assaillants.

Le Premier ministre australien Anthony Albanese (à gauche) rencontrant Ahmed al-Ahmed, l’homme qui a désarmé l’un des terroristes lors de la fusillade antisémite de Bondi Beach, à l’hôpital de Sydney, le 16 décembre 2025. (Crédit : Capture d’écran du compte X du Premier ministre australien Anthony Albanese)

On a des photos d’Ahmed al Ahmed et de Morrison, l’arme à la main, cachés derrière un arbre, mais on n’a aucune vidéo de Morrison en train de se servir de l’arme.

« Il avait eu un permis de port d’arme, il savait s’en servir », indique Gutnick.

En deuil, Gutnick passe en revue toutes les images disponibles, lentement, avec méthode, examinant chaque détail, essayant de déterminer si son père a tiré ou non sur les terroristes.

« C’était très dur de regarder ces images, mais au fond de moi, j’avais besoin de comprendre les derniers instants de mon père. Il me fallait entrer dans son esprit. À quoi avait-il pensé alors qu’il devait être traversé par toute cette adrénaline ?

« Dès que je trouvais de nouvelles images, j’étais captivée, j’essayais de les analyser. Je savais que mon père était quelqu’un de calme même dans des situations très stressantes. C’est alors que mon mari a remarqué des nuages de fumée, sur le pont, dans l’une de ces vidéos », souligne-t-elle.

Cette capture d’écran d’une vidéo UGC reçue grâce à Mike Ortiz montre des baigneurs en train de fuir Bondi Beach après que des hommes armés ont ouvert le feu lors d’une fusillade terroriste meurtrière à Sydney, le 14 décembre 2025. (Mike Ortiz / UGC / AFP)

Ce petit détail confirme immédiatement les soupçons de Gutnick.

« Les deux terroristes sont sur la passerelle, en train de tirer sur des gens, mais dans certaines images diffusées en ligne, on les voit se baisser, comme s’ils cherchaient à se mettre à couvert. En regardant attentivement les images, on voit ce qui ressemble à des balles qui ricochent sur le pont, ce qui a créé de petits nuages de fumée. Quelqu’un est en train de leur tirer dessus. J’ai immédiatement su que c’était mon père. »

Le sacrifice ultime

Lorsque Gutnick et son mari font part de leur analyse aux services de police et leur disent que Morrison a tiré sur les terroristes, on leur répond que l’enquête est en cours et qu’aucune confirmation officielle ne peut leur être donnée, mais que cette théorie correspond aux images publiques.

Gutnick n’a pas besoin d’avoir une certitude absolue sur chacun de ces détails pour comprendre ce que son père a fait.

Reuven Morrison. (Capture d’écran: X)

« Nous savions tellement de choses grâce aux photos et aux images – comment mon père a regardé les terroristes dans les yeux – mais aussi des images sur lesquelles on le voit leur jeter une brique et tout faire, de toutes ses forces, pour sauver les gens », confie-t-elle.

« Mais de la à savoir qu’il leur a tiré dessus avec le pistolet, c’est incroyable. Il s’est battu de toutes ses forces pour sauver le maximum de monde. »

Alors que Pessah, la fête préférée de son père, s’approche à grands pas, Gutnick est encore pleine de chagrin, un chagrin teinté d’une immense fierté.

« L’idée d’être à Melbourne, chez nous, sans mon père pour diriger le Seder, en sachant qu’il ne sera pas là, cela me fait trop de mal », dit-elle. Pour éviter ce scénario, toute la famille Morrison-Gutnick partira pour Pessah et rendra hommage au courage de Morrison tout en pleurant sa perte.

« Mes enfants m’ont demandé : ‘Pourquoi Zaida a-t-il dû se battre ?’ » explique Gutnick en utilisant le mot qui veut dire grand-père en yiddish. « Ce à quoi je leur ai répondu : ‘À votre avis, Zaida s’est caché ou s’est défendu ?’

« Ils m’ont regardé et m’ont dit : ‘Il s’est battu.’ Même si cela fait une immense peine qu’il ait donné sa vie, c’est le choix qu’il a fait, qui a sauvé des vies, » conclut Gutnick.

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