Rechercher

Face à la crise économique en Cisjordanie, l’Aïd al-Adha est plus respecté que célébré

Le blocage par Israël des recettes fiscales de l'AP depuis un an a privé les fonctionnaires de leur salaire à l'approche de la fête ; selon les commerçants, les marchés sont quasi vides

Nurit Yohanan est la correspondante du Times of Israel pour le monde arabe et palestinien.

Des Palestiniens achetant des moutons et des chèvres en prévision de la fête musulmane de l'Aïd al-Adha, sur un marché aux bestiaux, à Naplouse, en Cisjordanie, le 21 mai 2026. (Crédit : Majdi Mohammed/AP)
Des Palestiniens achetant des moutons et des chèvres en prévision de la fête musulmane de l'Aïd al-Adha, sur un marché aux bestiaux, à Naplouse, en Cisjordanie, le 21 mai 2026. (Crédit : Majdi Mohammed/AP)

L’Aïd al-Adha est l’une des deux grandes fêtes de l’islam et, par extension, elle a une importance toute particulière chez les Palestiniens, dont 99 % sont musulmans. À ce titre, elle est traditionnellement considérée comme l’une des périodes de forte consommation de l’année. Les Palestiniens passent généralement les jours qui précèdent les réjouissances à faire leurs achats, à préparer de grands repas familiaux et à acheter des cadeaux pour leurs proches.

Cette année, cependant, cette fête, qui a commencé mercredi et se terminera samedi, survient en pleine crise salariale, sur fond de ralentissement économique généralisé en Cisjordanie depuis le 7 octobre 2023.

Immédiatement après le pogrom perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas dans le sud d’Israël, qui a déclenché la guerre à Gaza, Israël a annoncé une interdiction quasi totale d’entrée des travailleurs palestiniens sur son territoire.

Avant la guerre, environ 100 000 Palestiniens de Cisjordanie entraient chaque mois en Israël pour y travailler. Ce chiffre est tombé à environ 6 000.

Selon le Bureau central des statistiques de l’Autorité palestinienne, cette baisse a entraîné une perte de 84 % des revenus tirés du travail en Israël pour les Palestiniens par rapport à 2022. La chute des revenus a également entraîné une baisse de 34 % des importations de biens et de services, ainsi qu’une diminution de 16 % des exportations, ce qui a réduit la circulation de l’argent dans l’économie palestinienne dans son ensemble.

Ces pertes économiques ont été aggravées au cours des douze derniers mois par la décision qui a été prise par le ministre des Finances, Bezalel Smotrich, de retenir une part importante des recettes fiscales de l’Autorité palestinienne, des taxes perçues par Israël pour le compte de l’AP en vertu des Accords d’Oslo.

Des Palestiniennes se rendant à la prière de l’Aïd al-Adha dans une mosquée du camp de réfugiés de Qalandia, en Cisjordanie, le 27 mai 2026. (Crédit : Leo Correa/AP)

Ces recettes s’élèvent à des centaines de millions de shekels chaque mois et elles représentent environ 60 % du budget de l’AP.

L’Autorité palestinienne est confrontée depuis des années à des problèmes budgétaires, dans un contexte de faible productivité économique et d’allégations de corruption et de gaspillage de longue date. Depuis 2021, elle verse des salaires partiels – et tardifs – à environ 100 000 employés du secteur public de Cisjordanie, y compris aux membres des forces de sécurité palestiniennes.

Pourtant, le dernier versement de salaires a atteint un nouveau plancher : en avril, les salaires versés pour le mois de janvier ne s’élevaient qu’à 2 000 shekels par employé, alors que certains hauts fonctionnaires perçoivent officiellement des salaires pouvant atteindre 10 000 shekels par mois, sans compter les avantages supplémentaires.

Ces dernières années, l’AP a généralement versé à ses employés soit 2 000 shekels, soit entre 50 % et 70 % de leur salaire – le montant le plus élevé étant retenu.

Le 21 mai, le ministère des Finances a promis que les prochains salaires seraient versés cette semaine, juste avant les vacances, sans doute afin d’apporter un soulagement temporaire aux employés. Au moment de la rédaction de cet article, toutefois, aucun paiement n’avait encore été effectué.

Des commerçants interrogés par les médias palestiniens ces derniers jours ont déclaré : « Il y a des fêtes, mais il n’y a pas d’ambiance festive » en Cisjordanie.

Un commerçant a expliqué à une chaîne de télévision palestinienne : « Les marchés sont vides, les gens sont épuisés, il n’y a ni achats ni ventes. Les employés de l’Autorité palestinienne n’ont pas d’argent et aucun touriste ne vient en ville pour faire ses achats. »

Un autre a ajouté : « Les gens essaient de créer de la joie, de trouver un moment de bonheur, mais la situation économique affecte gravement leur moral. »

Un commerçant rangeant des marchandises exposées devant une boutique dans une ruelle du marché de Hébron, en Cisjordanie, le 9 octobre 2024. (Crédit : Hazem Bader/AFP)

« Déclin et stabilité »

Le Dr. Sameh al-Atout, expert en économie à l’université An-Najah, a déclaré au Times of Israel que, relativement parlant, la ville de Naplouse et ses environs se portaient mieux que d’autres districts de Cisjordanie, en raison des caractéristiques économiques propres à chaque région.

Les zones les plus durement touchées ces dernières années sont celles qui dépendaient le plus fortement de l’emploi en Israël, comme Jénine et Tulkarem, a-t-il expliqué.

Ramallah, où se trouve le siège de l’Autorité palestinienne, « compte le plus grand nombre d’employés de l’AP dont les revenus ont été affectés », a ajouté le Dr. Atout.

Naplouse continue, en revanche, d’attirer les Israéliens d’origine arabe.

« Ils viennent souvent, non seulement pour acheter et vendre de la nourriture et d’autres produits, mais aussi pour réaliser des investissements financiers, comme l’achat d’appartements », a déclaré le Dr. Atout.

Il a présenté des chiffres économiques montrant un déclin majeur de l’économie de la Cisjordanie au cours des cinq dernières années, avec notamment une baisse du PIB par habitant, qui est passé de 3 000 dollars à 2 100 dollars en 2025.

Parallèlement à ces chiffres, il a toutefois mis en avant des indicateurs suggérant une certaine stabilité économique.

Les dépôts dans le secteur bancaire palestinien de Cisjordanie sont ainsi passés de 16 à 22 milliards de shekels au cours des cinq dernières années.

« En d’autres termes, les gens continuent globalement à gagner de l’argent, et par conséquent, le secteur bancaire continue de croître, relativement parlant », a-t-il expliqué.

« C’est un bon chiffre qui témoigne d’une certaine stabilité. »

L’une des sources de cette stabilité est le secteur privé, qui dépend fortement des importations et des exportations, principalement avec Israël. Les volumes d’échanges commerciaux entre Israël et la Cisjordanie se sont redressés après avoir chuté au début de la guerre de Gaza, fin 2023, ou ils n’ont pratiquement pas évolué dans certains secteurs.

Le dirigeant de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, arrivant pour la 8ᵉ conférence du Fatah, à Ramallah, en Cisjordanie, le 14 mai 2026. (Crédit : Jaafar Ashtiyeh/AFP)

Selon les données du Bureau central des statistiques (CBS), les importations en provenance d’Israël ont représenté entre 55 % et 60 % du total des importations en Cisjordanie au cours des deux dernières années – une proportion qui est restée pratiquement inchangée par rapport à la période d’avant la guerre.

De plus, les exportations israéliennes vers la Cisjordanie, qui avaient chuté d’environ 30 % à la fin de 2023 à la suite de l’assaut barbare et sanglant mené par le Hamas, ont partiellement rebondi en l’espace de six mois environ. Au second semestre 2024, les volumes d’exportation n’étaient inférieurs que de 15 % à ceux d’avant-guerre.

En pratique, les relations économiques relativement stables entre Israël et la Cisjordanie, en matière d’importations et d’exportations, ont été largement maintenues.

Frictions financières avec Israël

Les finances de l’Autorité palestinienne sont devenues particulièrement tendues en raison de la retenue, depuis un an, par Israël des recettes issues des droits de douane.

Israël avait déjà réduit ces transferts ces dernières années, en raison de la politique de l’AP consistant à verser des indemnités aux prisonniers de sécurité condamnés pour des actes terroristes et à rémunérer des responsables de Gaza qui travaillaient sous l’égide de l’AP avant que le Hamas ne prenne le contrôle de Gaza à l’issue d’un coup d’État sanglant, chassant – sauvagement – le parti du dirigeant de l’AP, le Fatah, en 2007.

Dans une lettre datée d’avril annonçant officiellement le maintien du gel total, le ministre des Finances, Bezalel Smotrich, a déclaré que ces fonds « ont été gelés… au vu des actions [de l’AP] contre l’État d’Israël sur la scène internationale et de son soutien à l’encouragement du terrorisme ».

Le Premier ministre de l’AP, Mohammad Mustafa, a décrit la situation lors d’une conférence de presse fin avril.

« Nous vivons sans recettes fiscales, dans le cadre d’une tentative [d’Israël] de détruire les institutions de l’État de Palestine. Tous les habitants souffrent, en particulier les employés de l’Autorité palestinienne », a-t-il déclaré.

Le Dr. Atout a ajouté que l’AP doit désormais à ses employés un total de 7 milliards de shekels d’arriérés de salaire cumulés.

La crise financière actuelle, a-t-il déclaré, a empêché l’Autorité palestinienne de verser les salaires avant les fêtes, comme elle l’avait promis.

Elle semble également avoir conduit l’AP à rompre une autre promesse.

Des familles de prisonniers, de Palestiniens blessés et de personnes tuées dans le conflit bloquant une rue pour protester contre le non-paiement des salaires, à Naplouse, le 25 mai 2026. (Crédit : Page Facebook « Allocations pour les familles des martyrs et des blessés »)

Au cours des deux dernières semaines, d’anciens prisonniers palestiniens, des Palestiniens blessés et les familles de personnes tuées dans le conflit avec Israël ont organisé des manifestations pour réclamer le versement de leurs indemnités et de leurs salaires.

En février 2025, le dirigeant de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, a publié un décret présidentiel abrogeant une loi de 2004 qui rendait ces versements obligatoires pour les Palestiniens blessés, les familles des personnes tuées et les prisonniers, y compris ceux condamnés pour avoir perpétré des actes terroristes contre Israël ayant causé la mort de civils, dans le cadre du système de paiements aux terroristes emprisonnés, ou « Pay-to-Slay » (payer pour tuer). En mai de l’année dernière, quelque 1 600 anciens prisonniers ont cessé de percevoir les aides, sur un total de plusieurs milliers de bénéficiaires.

Des allégations ont récemment émergé au sein de la société palestinienne selon lesquelles d’autres bénéficiaires auraient également cessé de percevoir leurs salaires dans le cadre de la réforme de l’AP, en vertu de laquelle la responsabilité des paiements a été transférée à un organisme externe chargé de distribuer des indemnités en fonction des besoins économiques.

L’Autorité palestinienne n’a pas commenté ces allégations.

Parallèlement, le département d’État américain a informé le Congrès fin avril que l’AP n’avait en réalité pas cessé de verser ces indemnités aux familles des prisonniers de sécurité et des terroristes tués, bien qu’elle ait réformé et soi-disant mis fin à son système de transferts d’argent accordés en fonction de la durée de détention derrière les barreaux israéliens.

Paradoxalement, il y a deux semaines, un tribunal de Ramallah a ordonné à l’AP de reprendre le versement des indemnités à la famille d’un homme détenu depuis 2024 dans une prison israélienne pour des motifs qui n’ont pas été rendus publics.

Début mai, plusieurs dizaines de manifestants se sont rassemblés devant le siège de l’AP pour réclamer la reprise des paiements suspendus.

Maher Hdaideh, l’un des leaders de la manifestation, a annoncé le 20 mai que la grève avait été suspendue après que le ministère de l’Intérieur de l’AP a promis que chaque Palestinien blessé et chaque famille d’un prisonnier ou d’une personne tuée dans le conflit recevraient une aide ponctuelle de 1 500 shekels avant l’Aïd al-Adha. Une fois de plus, l’AP n’a fait aucun commentaire et les versements n’ont pas été effectués.

Lundi, un petit groupe de manifestants est revenu protester devant le siège de l’Autorité palestinienne.

Vols de moutons

L’Aïd al-Adha, ou « fête du sacrifice » en arabe, commémore le récit coranique dans lequel Ibrahim est prêt à sacrifier son fils Ismaël, parallèle à l’histoire biblique du sacrifice d’Isaac, avant que Dieu n’envoie un mouton pour être sacrifié à sa place.

C’est pourquoi l’une des traditions centrales de cette fête consiste à abattre un mouton ou une vache et à distribuer la viande aux membres de la famille.

Des Palestiniens se tenant près de chèvres et de moutons avant leur abattage dans une boucherie, lors des célébrations de l’Aïd al-Adha, dans la banlieue de Ramallah, en Cisjordanie, le 27 mai 2026. (Crédit : Leo Correa/AP)

Cette coutume marque traditionnellement le pic de la saison des ventes pour les éleveurs et les négociants en bétail de toute la Cisjordanie.

Mohammad al-Lib, un négociant en bétail de Hébron, a déclaré samedi à la chaîne Al Jazeera : « Avant, je vendais un peu moins de 50 animaux à chaque Aïd al-Adha. Cette année, je n’en ai même pas vendu cinq. »

Il a invoqué la crise économique, qui a rendu la viande inabordable pour de nombreux Palestiniens.

Certains éleveurs affirment également être confrontés à un autre problème croissant : le vol de moutons perpétré par des résidents d’implantations.

La plupart des éleveurs de Cisjordanie vivent dans la Zone C – les 61 % du territoire entièrement contrôlés par Israël -, en particulier dans les collines du sud de Hébron et la vallée du Jourdain, où se trouvent des pâturages ouverts pour les moutons et les bovins. Ces régions comptent également parmi les zones les plus exposées à la violence des résidents d’implantations, y compris aux vols.

Le 21 mai, par exemple, des individus masqués, identifiés par des médias palestiniens comme des résidents d’implantations, ont été filmés en train de voler, selon les témoignages, environ 45 moutons dans l’enclos d’Ali Abu Ali à Khirbet al-Nabi, dans les collines du sud de Hébron.

Aqef Ashtiyeh, éleveur de moutons dans le nord de la vallée du Jourdain, a déclaré à Al Jazeera qu’il était contraint de maintenir son troupeau dans des enclos fermés.

« Les colons prennent les moutons et confisquent le matériel utilisé pour le pâturage et l’alimentation », a-t-il expliqué.

Des fidèles musulmans accomplissant la prière de l’Aïd al-Adha, dans une mosquée du camp de réfugiés de Qalandia, en Cisjordanie, le 27 mai 2026. (Crédit : Leo Correa/AP)

« À présent, nous les élevons dans des cabanes en tôle. »

Malgré l’aggravation de la situation économique, le Dr. Atout a prédit que l’AP ne s’effondrerait pas complètement sur le plan financier, arguant qu’un tel effondrement entraînerait une détérioration de la sécurité régionale et serait donc contraire aux intérêts des États voisins, notamment Israël.

Même lorsque les finances de l’AP atteignent des niveaux très bas, l’argent des donateurs arrive périodiquement pour atténuer les crises, a-t-il déclaré, faisant apparemment référence au soutien financier de l’Union européenne (UE) et de la région.

« Quand on m’interroge sur la situation économique en Cisjordanie, je réponds ceci : elle ne peut pas s’améliorer de manière spectaculaire, mais elle ne peut pas non plus se détériorer de manière spectaculaire », a résumé le Dr. Atout.

« Je répète depuis quinze ans que les Israéliens pourraient être intéressés par un ralentissement économique important, mais pas par un effondrement total de l’économie. »

En savoir plus sur :
Pour commenter, rejoignez
la Communauté du Times of Israël !
Rejoidre la Communauté du Times of Israël
Seuls les membres qui payent un abonnement peuvent commenter les articles. Alors rejoignez nous et profitez d'autres avantages !
Veuillez utiliser un email au format suivant : example@domain.com
Confirm Mail
Merci ! Consultez votre mail maintenant
Vous faites désormais partie de la Communauté du Times of Israël ! Un e-mail contenant votre lien de connexion a été envoyé à . Une fois configuré, vous pourrez profiter de vos avantages et commenter.

Merci pour votre fidélité !

Si vous voyez ce message, ça veut dire que vous faites partie de nos lecteurs les plus assidus. Pour continuer votre lecture, veuillez rejoindre notre Communauté. Rejoignez-nous maintenant !
image
Inscrivez-vous gratuitement
et continuez votre lecture
L'inscription vous permet également de commenter les articles et nous aide à améliorer votre expérience. Cela ne prend que quelques secondes.
Déjà inscrit ? Entrez votre email pour vous connecter.
Veuillez utiliser le format suivant : example@domain.com
SE CONNECTER AVEC
En vous inscrivant, vous acceptez les conditions d'utilisation. Une fois inscrit, vous recevrez gratuitement notre Une du Jour.
Register to continue
SE CONNECTER AVEC
Log in to continue
Connectez-vous ou inscrivez-vous
SE CONNECTER AVEC
check your email
Consultez vos mails
Nous vous avons envoyé un e-mail à .
Il contient un lien qui vous permettra de vous connecter.