Rentrée scolaire retardée et salaires impayés : l’AP face à une grave crise économique
Ramallah traverse sa pire crise économique entre écoles fermées, salaires partiels et fonds bloqués, Israël redoute une déstabilisation sécuritaire
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Nurit Yohanan est la correspondante du Times of Israel pour le monde arabe et palestinien.

Depuis quelques jours, la crise financière chronique de l’Autorité palestinienne (AP), qui pèse de plus en plus sur les familles de Cisjordanie, est illustrée par un enregistrement audio devenu viral, dans lequel deux hommes non identifiés affirment que l’AP est « finie ».
« Le Premier ministre a dit aux ministres qu’il n’y avait pas de salaires, pas d’argent », déclare l’un des hommes dans cet extrait de six minutes, en référence au Premier ministre de l’AP, Mohammad Mustafa. Il dit craindre que le président de l’AP, Mahmoud Abbas, « ne cède le contrôle de l’Autorité à la partie israélienne ».
L’identité des interlocuteurs n’est pas connue, mais leur familiarité avec le gouvernement pourrait indiquer qu’ils sont membres du Fatah, la faction dominante au sein de l’AP. Peu après la diffusion de l’enregistrement, la police palestinienne a annoncé l’arrestation de trois personnes à Ramallah, en vertu d’une loi qui criminalise l’incitation à la violence sur les réseaux sociaux et, de fait, toute critique envers l’AP ou Mahmoud Abbas. La police a averti qu’elle « mettait en garde toute personne qui tenterait de nuire à la sécurité publique ou de semer le trouble parmi les citoyens ».
Ces arrestations reflètent à la fois les méthodes répressives de l’AP et l’ampleur de la crise de solvabilité qui mine son autorité. Le manque de liquidités prive les fonctionnaires de leur salaire, ferme les écoles et paralyse l’administration, Israël retenant les recettes fiscales qu’il collecte au nom de l’Autorité.
La situation est désormais si critique que l’ambassadeur américain a exprimé sa crainte d’un effondrement de l’AP. Elle nourrit aussi les avertissements pressants de responsables de la défense israéliens, inquiets des risques sécuritaires que représente une population palestinienne de plus en plus en détresse. Ces mises en garde ont pris une acuité nouvelle après l’attentat terroriste de lundi à Jérusalem, au cours duquel deux Palestiniens de Cisjordanie ont assassiné six Israéliens à un arrêt de bus.
« La situation économique aura des conséquences dangereuses, notamment sur la sécurité », prévient Samah al-Atout, experte en économie palestinienne à l’université An-Najah de Cisjordanie. « Si les besoins fondamentaux ne sont pas satisfaits, s’il n’y a pas de revenus et si les jeunes sont au chômage, la situation sécuritaire ne restera pas stable. »
Le signe le plus visible de la crise financière est apparu la semaine dernière : la rentrée scolaire, qui devait ramener quelque 600 000 enfants dans les écoles de l’Autorité palestinienne, a été reportée et les élèves invités à rester chez eux. Fin août, le ministère palestinien de l’Éducation avait annoncé un report d’une semaine, invoquant les graves difficultés économiques de l’AP.
Ces dernières années, la rentrée scolaire dans l’Autorité palestinienne se tenait sans exception le 1er septembre. En 2024, l’année suivant le pogrom perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023, les cours avaient débuté le 9 septembre, le syndicat des enseignants invoquant des retards dans la préparation de l’année scolaire.
Le dernier report a été décidé lors d’une réunion du cabinet palestinien le 31 août, au cours de laquelle Mustafa a reconnu que « l’économie palestinienne s’était contractée de 30 % au cours de l’année écoulée ». Deux jours plus tard, lors d’une session d’urgence du cabinet consacrée à la fermeture des écoles, il a déclaré que « les préparatifs pour la rentrée scolaire n’étaient pas terminés en raison de la persistance de la crise économique ».
Selon les médias palestiniens, la principale raison du retard est l’incapacité de l’AP à verser les salaires des enseignants. Ces derniers font partie de la fonction publique, dont les rémunérations ont été versées avec plusieurs mois de retard, et souvent de manière partielle.
Cet été, la situation a atteint un niveau critique : les salaires de mai n’ont été versés qu’à la fin juillet. Pendant cinq semaines, quelque 90 000 employés de l’AP sont restés sans revenu. Le 7 septembre, le ministère des Finances a annoncé que les salaires de juin seraient payés le jour même, mais à hauteur de 50 % seulement, avec un minimum garanti de 2 000 shekels par employé.
Selon Atout, jusqu’au 7 octobre 2023, un tiers des Palestiniens actifs travaillaient dans la fonction publique et un autre tiers en Israël. Deux secteurs qui se sont effondrés depuis.
« Le tiers composé de fonctionnaires ne perçoit plus son salaire régulièrement », a-t-il expliqué. « Il en va de même pour le tiers qui travaillait en Israël. »
Selon l’institut de recherche palestinien AMAN, le salaire mensuel moyen des fonctionnaires de l’AP en 2025 varie entre 1 250 shekels pour les plus bas et 4 020 shekels pour les plus élevés, des montants que l’AP n’est plus en mesure de verser intégralement. Des exceptions existent, comme certains postes à haut risque ou nécessitant des diplômes spécialisés en médecine ou en ingénierie, pouvant atteindre 10 000 shekels par mois.
Il y a quelques jours, le président du syndicat des enseignants palestiniens, Saad Arzikat, a déclaré dans une interview accordée à une chaîne de télévision officielle de l’AP qu’il avait reçu des indications de responsables selon lesquelles les salaires seraient partiellement versés avant la rentrée scolaire, le 8 septembre, afin que « les enseignants puissent retourner dignement dans leur établissement ».
Le 7 septembre, après l’annonce par le ministère des Finances du versement des salaires de juin le jour même, le syndicat a officiellement annoncé la reprise des cours le lendemain.
Une avalanche de crises économiques
À l’origine de ces retards et de ces coupes salariales se trouve une succession de chocs financiers pour l’AP, qui administre les principaux centres de population palestiniens en Cisjordanie. La racine du problème demeure la dépendance de longue date de l’AP vis-à-vis de l’économie et du gouvernement israéliens.
Environ 65 % du budget de l’Autorité palestinienne provient des recettes dites de « dédouanement », c’est-à-dire des transferts fiscaux collectés par Israël en vertu d’un accord signé en 1994. Ces fonds incluent notamment les impôts sur le revenu des travailleurs palestiniens et les droits de douane sur les marchandises transitant par les points de passage contrôlés par Israël. Plusieurs instituts de recherche estiment le montant mensuel de ces recettes à environ 800 millions de shekels, soit près de 9,6 milliards par an.
Depuis cinq ans, Israël prélève environ 500 millions de shekels par an sur ces transferts. Cette somme correspond aux allocations que l’AP continue de verser aux prisonniers sécuritaires et à leurs familles, ainsi qu’aux familles de terroristes tués, dans le cadre de ce qu’Israël qualifie de politique de « pay-for-slay », ou rémunération pour meurtre.
Depuis le pogrom du Hamas dans le sud d’Israël le 7 octobre 2023, qui a entraîné un renforcement de la répression contre les terroristes en Cisjordanie, Israël a également cessé de transférer les fonds que l’AP versait autrefois à Gaza. Ces paiements couvraient notamment les pensions des anciens employés de l’AP, ainsi que l’électricité et l’eau fournies à la bande de Gaza. Le montant atteignait environ 120 millions de shekels par mois.
Au total, les sommes prélevées au titre du « pay-for-slay » et celles retenues sur les transferts destinés à Gaza représentent près de 2 milliards de shekels par an, soit environ un cinquième des recettes de l’AP.
Le ministre des Finances d’extrême droite Bezalel Smotrich a préconisé la dissolution de l’AP et l’annexion d’une grande partie de la Cisjordanie, une mesure que le gouvernement israélien aurait envisagée, mais qui a suscité une vive réaction internationale. Smotrich a réitéré son appel à éliminer l’AP après l’attentat meurtrier de lundi à Jérusalem.
Ces derniers mois, les responsables palestiniens et israéliens affirment que le ministère de Smotrich n’a transféré aucun fonds de dédouanement.
« Il y a un an et demi, nous recevions environ 80 % des recettes douanières », a déclaré Mustafa lors d’une réunion du cabinet fin août. « Au cours de l’année écoulée, la moyenne est tombée à 30-40 %. Aujourd’hui, pour le quatrième mois consécutif, aucun fonds n’a été transféré. Ce qui veut dire que 10 milliards de shekels appartenant à l’Autorité palestinienne sont entre les mains d’Israël. »
Interrogé à ce sujet, le ministère israélien des Finances a déclaré au Times of Israel que cette question relevait de la compétence directe de Smotrich. Son bureau n’a pas répondu à nos questions.
« Le problème a commencé avec les retenues appliquées aux recettes de dédouanement, correspondant aux allocations aux prisonniers et aux transferts pour Gaza. Mais à ce stade, l’effet demeurait partiel », explique Samah al-Atout. « Mais lorsque les transferts ont été totalement suspendus côté israélien, et que cela a duré, une crise majeure a éclaté. »
Au-delà des transferts fiscaux, deux autres facteurs pèsent sur l’économie palestinienne : les restrictions strictes imposées par Israël à l’emploi des Palestiniens en Israël et une crise de liquidité avec les banques israéliennes.
Avant le 7 octobre 2023, près de 100 000 Palestiniens travaillaient en Israël, et 40 000 autres dans les implantations et les zones industrielles de Cisjordanie. Aujourd’hui, Israël n’autorise que 7 000 travailleurs par mois à franchir la frontière, limitée aux secteurs « essentiels » comme l’agroalimentaire. Environ 9 000 autres sont toujours employés dans les implantations et zones industrielles.
Ce chiffre ne représente plus que 11 % de la main-d’œuvre palestinienne qui travaillait en Israël avant la guerre. La perte de ces salaires a réduit la consommation dans toute la Cisjordanie, affaiblissant encore davantage les marchés locaux.
L’AP fait aussi face à un différend ancien avec Israël sur la conversion des devises. En vertu des accords d’Oslo de 1993 et de leur annexe économique, Israël devait convertir les shekels détenus par les Palestiniens en devises étrangères. Mais depuis des années, il plafonne ces conversions à environ 18 milliards de shekels par an, bien en deçà des montants effectivement en circulation, alors que l’économie palestinienne a connu une croissance depuis les années 1990.
Les banques palestiniennes se retrouvent ainsi avec un excédent de shekels, ce qui les oblige à refuser les dépôts importants dans cette monnaie ou les transactions qui l’utilisent. Ce goulot d’étranglement étouffe le commerce à l’intérieur comme à l’extérieur des territoires palestiniens. Le Premier ministre Mustafa a confirmé lors d’une réunion gouvernementale fin août que la crise se poursuivait.
Appels et avertissements internationaux
Ces derniers mois, l’Autorité palestinienne a sollicité une intervention de la communauté internationale pour faire pression sur Israël afin qu’il débloque les fonds. En juillet, l’AP a exigé une intervention étrangère pour débloquer plus de 2 milliards de dollars de recettes retenues, ont confié au Times of Israel un diplomate européen et un responsable palestinien.
Le même mois, Hussein al-Sheikh, haut responsable de l’AP, adressé des lettres aux ministres des Affaires étrangères de l’Union européenne (UE) pour les exhorter à faire pression sur Israël afin qu’il libère environ 8 milliards de shekels de taxes et de droits de douane.
Récemment, des avertissements ont été lancés depuis Washington. L’ambassadeur américain en Israël, Mike Huckabee, aurait mis en garde, alors que des rumeurs d’annexion circulaient dans le monde entier, contre le danger que pourrait représenter l’effondrement de l’AP.
« Si l’économie palestinienne s’effondre, personne n’en sortira vainqueur », aurait déclaré Huckabee à N12 au début du mois, ajoutant que « les gens désespérés en viennent à des actes désespérés ».
Depuis longtemps, les difficultés financières de l’AP sont considérées par les responsables de la sécurité israéliens comme un facteur de fragilisation de la stabilité. Les forces de sécurité palestinienne elles-mêmes sont directement touchées par la crise.
Israël redoute qu’un effondrement de l’AP ne pousse ces forces à délaisser la lutte contre le terrorisme en Cisjordanie pour s’en prendre directement à Israël.
Selon N12, l’agence de sécurité intérieure du Shin Bet aurait discrètement exhorté le Premier ministre Benjamin Netanyahu à reprendre le transfert de recettes à l’AP, avertissant qu’un effondrement risquait de déstabiliser la Cisjordanie. « Nous commençons à voir des signes de désagrégation de l’Autorité palestinienne », auraient alerté des responsables cités par la chaîne.
Samah al-Atout insiste sur ce point : le bien-être économique est la clé de la stabilité.
« C’est un principe que l’on retrouve dans les théories socio-économiques du monde entier », a-t-il déclaré. « Lorsque les gens ont des revenus, du travail et de l’espoir, cela crée un cadre propice à la stabilité. »
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