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Analyse

Face à l’impasse à Gaza, des habitants préparent une grande manifestation anti-Hamas

Organisé par des dissidents en exil, le rassemblement prévu vendredi vise à dénoncer les conditions de vie dans l’enclave, mais le Hamas semble vouloir l’étouffer dans l’œuf

Nurit Yohanan

Nurit Yohanan est la correspondante du Times of Israel pour le monde arabe et palestinien.

Des Palestiniens participent à une manifestation anti-Hamas, réclamant la fin de la guerre avec Israël, à Beit Lahiya, dans le nord de la bande de Gaza, le 26 mars 2025. (Crédit : AFP)
Des Palestiniens participent à une manifestation anti-Hamas, réclamant la fin de la guerre avec Israël, à Beit Lahiya, dans le nord de la bande de Gaza, le 26 mars 2025. (Crédit : AFP)

Plusieurs dizaines de personnes se sont rassemblées le 18 juin devant l’hôpital Nasser de Khan Younès, l’un des plus grands hôpitaux de la bande de Gaza, pour protester contre le manque de soins adaptés, ont-elles dit, pour les nombreux blessés de la guerre entre Israël et le groupe terroriste palestinien du Hamas, qui dirige la bande de Gaza.

Dans des vidéos publiées en ligne, on entend les manifestants s’en prendre avec colère aux autorités en place, dénonçant la corruption et l’indifférence, tout en évitant soigneusement de critiquer directement le Hamas.

« Personne ne s’en soucie, pas même le ministère de la Santé », s’exclame un amputé. « Ce sont tous des voleurs. »

Un autre manifestant explique qu’on l’a empêché de recevoir des soins à l’étranger.

« On ne nous autorise pas à partir et nous allons mourir ici, tandis que les voleurs qui ont de l’argent falsifient des rapports médicaux et s’en vont », a-t-il déclaré. « Ce n’est pas [Israël], c’est le ministère de la Santé et l’Organisation mondiale de la Santé (OMS). »

Ce rassemblement a marqué l’une des rares expressions publiques de contestation envers les autorités au pouvoir à Gaza, où le Hamas continue de contrôler les zones abritant la quasi-totalité des quelque deux millions d’habitants de l’enclave.

Vendredi, les manifestants ont annoncé qu’ils descendraient à nouveau dans la rue pour une mobilisation d’une bien plus grande ampleur contre les conditions de vie désastreuses dans cette enclave qui reste largement à reconstruire. Selon les organisateurs, il s’agira de la première expression significative de mécontentement populaire contre le Hamas à Gaza depuis l’entrée en vigueur du cessez-le-feu avec Israël en octobre 2025.

Manifestation contre les conditions de prise en charge des malades et des blessés dans la bande de Gaza, le 18 juin 2026. (Crédit : Capture d’écran/Page Facebook « Révolution du 26 juin »)

Depuis début juin, des comptes anonymes sur les réseaux sociaux, opérant sous la bannière de la « Révolution du 26 juin » et apparemment gérés par des Palestiniens à Gaza et à l’étranger, appellent les Gazaouis à descendre dans la rue afin de tenter de créer une dynamique populaire.

Le rassemblement devant l’hôpital a été relayé par ces mêmes comptes, en prélude à la mobilisation prévue vendredi.

« Cette manifestation n’est soutenue par aucun pays, ni par Tsahal, ni par aucune milice », a déclaré Hamza al-Huwaiti, un ancien habitant de Gaza qui soutient le mouvement depuis l’étranger. « Il s’agit simplement de personnes mécontentes de la situation actuelle et qui souhaitent la changer. »

Aucune heure ni aucun lieu précis n’ont été communiqués pour le rassemblement, ce qui suggère à la fois une certaine prudence de la part des organisateurs et l’espoir de voir le mouvement de contestation s’étendre à l’ensemble de la bande de Gaza.

On ignore si la mobilisation de vendredi comprendra des appels plus explicites contre le Hamas et si la foule répondra effectivement présente, notamment en raison des inquiétudes s’agissant des réactions possibles du Hamas face à une contestation de masse, au moment où il cherche à réaffirmer son contrôle.

Les manifestations contre le groupe terroriste sont rares à Gaza, où ceux qui s’expriment risquent d’être accusés de collaboration avec Israël et de subir des représailles meurtrières. Elles ne sont toutefois pas inédites.

Les dernières manifestations d’envergure ont débuté en mars 2025, rassemblant des centaines de personnes dans les rues de différentes localités à intervalles de quelques jours ou de quelques semaines, avant que le mouvement ne s’essouffle environ deux mois plus tard. À l’époque, le Hamas avait minimisé leur portée, les présentant comme des manifestations contre la guerre.

Un jeune Palestinien portant une banderole sur laquelle on peut lire en arabe « Le Hamas ne nous représente pas » lors d’une manifestation anti-Hamas, appelant à la fin de la guerre avec Israël, à Beit Lahiya, dans le nord de la bande de Gaza, le 26 mars 2025. (Crédit : AFP)

Des témoignages recueillis à Gaza et des récits d’organisateurs suggèrent que le Hamas s’efforce déjà, discrètement, d’empêcher la mobilisation prévue.

Un habitant du centre de Gaza, qui s’est confié au Times of Israel sous couvert d’anonymat par crainte pour sa sécurité, a déclaré qu’il comptait participer à la manifestation de vendredi, dont il avait entendu parler sur les réseaux sociaux.

« Ce n’est pas une nouveauté. Les gens manifestaient contre le Hamas même avant le 7-Octobre », a-t-il déclaré. « Mais aujourd’hui, la situation est différente. Nous vivons la guerre, les destructions et les déplacements de population. Beaucoup de gens veulent descendre dans la rue et dire : ‘Ça suffit, la guerre’. Les gens voient à quel point le territoire [la bande de Gaza] a été détruit après des années de guerre ; il n’y a plus de vie et ils veulent voir un changement. »

Dans le cadre d’un plan en 20 points négocié par les États-Unis pour mettre fin à la guerre déclenchée par le pogrom du Hamas le 7 octobre 2023, le Hamas doit rendre ses armes et céder le pouvoir à une autorité de transition, ce qui ouvrirait la voie à un retrait militaire israélien et à la reconstruction de l’enclave, qui a subi des destructions massives pendant les combats.

Des Palestiniens au milieu des décombres d’un bâtiment détruit lors d’une frappe aérienne israélienne, au camp de réfugiés d’al-Maghazi, dans la bande de Gaza, le 12 juin 2026. (Crédit : Abdel Kareem Hana/AP)

Toutefois, ces plans n’ont pas encore dépassé la première phase du cessez-le-feu, en raison du refus du Hamas de rendre ses armes et d’autres désaccords concernant sa mise en œuvre.

Bien qu’affaibli, le Hamas a conservé suffisamment de capacités pour exercer son contrôle sur les secteurs de la bande de Gaza dont Tsahal s’est retirée, consolidant son emprise en exécutant ses opposants et toute autre personne qu’il considère comme une menace pour son pouvoir, selon de nombreuses informations.

Organisé depuis l’extérieur

Le 8 juin, une page Facebook intitulée « Révolution du 26 juin » a été lancée et a commencé à appeler à manifester, sans définir d’objectifs précis ni révéler l’identité des personnes à l’origine de l’initiative.

Depuis, la page publie des messages documentant les graves difficultés auxquelles sont confrontés les Gazaouis, ainsi que des vidéos montrant des dizaines de personnes présentées comme des habitants de Gaza, des séquences dans lesquelles les intervenants appellent la population à descendre dans la rue pour défendre « une vie digne à Gaza ».

Certains critiquent le Hamas, notamment une personne qui réclame « un gouvernement capable de gouverner Gaza. Assez de ceux qui sont actuellement au pouvoir ».

Le Times of Israel a appris que parmi les organisateurs de l’initiative figurent des Gazaouis qui avaient auparavant participé à des manifestations anti-Hamas et qui ont depuis quitté la bande de Gaza, mais qui restent en contact avec des militants toujours présents dans l’enclave.

L’une de ces figures est Abdel Hamid Abdel Ati, un Gazaoui qui a quitté la bande de Gaza avec sa famille pour se rendre au Caire pendant la guerre.

Le logo du mouvement « Révolution du 26 juin », qui appelle à une manifestation contre le Hamas à Gaza à cette date. (Crédit : Page Facebook « Révolution du 26 juin »)

Le jour même du lancement de la page Facebook consacrée à la manifestation, Abdel Ati a commencé à partager sur sa page Facebook personnelle des contenus identiques appelant à manifester le 26 juin. Sa première publication de ce type a été mise en ligne deux minutes avant le premier message publié sur la page du mouvement.

Il a également relayé l’appel à manifester auprès de ses 42 000 abonnés sur TikTok.

Abdel Ati n’est pas une personnalité connue de la société palestinienne ni de la bande de Gaza, mais il avait déjà utilisé Facebook par le passé pour critiquer la situation dans l’enclave.

Dans une vidéo publiée le 8 juin, Abdel Ati a également critiqué Israël.

« Le moment est venu pour nous de faire entendre notre voix, de descendre dans la rue pour provoquer un véritable changement, pour une journée de colère contre les tentes, contre les déplacements forcés, contre l’occupation [israélienne] et contre le silence du monde », a-t-il écrit.

Al-Huwaiti, qui a participé à des manifestations anti-Hamas en 2019 et qui a quitté la bande de Gaza à l’été 2023, a déclaré qu’il voyait dans cette mobilisation un moyen de faire pression sur le Hamas et de faire passer le message que la situation actuelle à Gaza ne peut pas durer et ne sert pas les intérêts des habitants de l’enclave.

Des Palestiniens participent à une manifestation anti-Hamas, appelant à la fin de la guerre avec Israël, à Beit Lahiya, dans le nord de la bande de Gaza, le 26 mars 2025. (Crédit : Flash90)

Dans le même temps, a-t-il ajouté, la manifestation vise également le contrôle qu’Israël continue d’exercer sur une grande partie de Gaza.

« Toute solution doit inclure un retrait israélien et le départ du Hamas de la bande de Gaza, tant sur le plan politique que militaire. Sinon, il n’y aura ni solution ni reconstruction de la bande de Gaza », a déclaré al-Huwaiti, aujourd’hui écrivain installé en Allemagne, qui commente régulièrement l’actualité de Gaza sur les réseaux sociaux.

Le manifestant du centre de Gaza qui s’est exprimé sous couvert d’anonymat a déclaré espérer que la manifestation enverrait un message au monde entier, y compris au gouvernement israélien : « Les habitants de Gaza ne sont pas le Hamas. »

La peur pourrait freiner la participation

Al-Huwaiti a déclaré au Times of Israel qu’il ne pensait pas que le Hamas réagirait violemment face aux manifestants, comme cela a largement été le cas lors des manifestations organisées pendant la guerre. « C’est la dernière chose qu’ils veulent que le monde voie : ce qu’ils font subir aux habitants de Gaza », a-t-il déclaré.

En près de vingt ans de pouvoir à Gaza, le Hamas est parvenu à réprimer plusieurs vagues de contestation contre son gouvernement, dont aucune n’a significativement affaibli le groupe ni conduit à un changement dans sa manière de gouverner.

Des Gazaouis déplacés près de leurs tentes, à Gaza-City, le 1ᵉʳ juin 2026. (Crédit : Ali Hassan/Flash90)

En 2017, puis à nouveau en 2019, les forces de sécurité du Hamas ont eu recours à la violence, aux arrestations et à l’intimidation pour réprimer des mouvements de protestation de courte durée, initialement déclenchés par la situation économique désastreuse à Gaza, avant qu’ils ne se transforment en manifestations contre le groupe lui-même.

En revanche, lors des manifestations organisées pendant la guerre actuelle, le Hamas s’est abstenu d’affronter ouvertement les manifestants dans les rues. Il s’agissait peut-être d’une tentative d’éviter d’exposer ses forces aux frappes israéliennes, ou d’une préoccupation liée à son image internationale à un moment où les regards du monde entier étaient tournés vers Gaza.

Des Palestiniens accusés de collaboration avec Israël sont vus les yeux bandés quelques instants avant leur exécution par des hommes armés du Hamas dans une rue de Gaza-City. (Crédit : Réseaux sociaux)

Tout au long de la guerre, les organes de sécurité du Hamas ont continué d’opérer en coulisses pour réprimer la dissidence – notamment l’unité Sahm et la force Radaa.

Un récent rapport de l’ONU a révélé que les organes de sécurité interne du Hamas, chargés de maintenir l’ordre et de cibler les personnes soupçonnées de collaborer avec Israël ou de menacer le pouvoir du groupe terroriste, ont tué au moins 60 civils à Gaza en 2024 et 2025.

Des Gazaouis vivant dans la bande de Gaza comme à l’étranger, qui se sont entretenus avec le Times of Israel, ont déclaré que, pour l’instant, le Hamas semblait recourir à des méthodes plus discrètes visant à affaiblir le mouvement de protestation.

Selon un journaliste basé à Gaza qui s’est exprimé sous couvert d’anonymat par crainte pour sa sécurité, le Hamas a averti les reporters de ne pas couvrir la manifestation prévue, dans le but apparent d’empêcher le mouvement de gagner en visibilité auprès de la population.

Des terroristes armés du Hamas et du Jihad islamique palestinien saluant les fidèles rassemblés pour la prière de l’Aïd al-Fitr à Gaza-City, le 20 mars 2026. (Crédit : Abdel Kareem Hana/AP)

Lors de la manifestation devant l’hôpital Nasser, la page Facebook « Révolution du 26 juin » a publié une vidéo montrant un journaliste en direct depuis le toit d’un immeuble voisin, mais gardant sa caméra tournée ailleurs et ignorant la scène inhabituelle qui se déroulait en contrebas.

Le journaliste a également indiqué que les prédicateurs de certaines mosquées de la bande de Gaza avaient profité des sermons du vendredi précédent pour dissuader la population de participer à des manifestations critiquant les autorités, qualifiant ces rassemblements d’interdits par la religion. Bien qu’ils n’aient pas explicitement mentionné la manifestation anti-Hamas prévue, a-t-il précisé, « le message était clair ».

« De manière officieuse, les personnes qui envisagent de descendre dans la rue [pour manifester] font l’objet d’intimidations. Je ne pense pas que ce sera une manifestation de grande ampleur », a-t-il déclaré.

Al-Huwaiti, qui reste en contact avec des habitants de Gaza, a déclaré au Times of Israel que, selon les informations dont il dispose, le Hamas a récemment proféré des menaces à peine voilées contre des militants impliqués dans l’initiative et toujours présents dans la bande de Gaza, ainsi que contre les familles de militants vivant à l’étranger dont les proches se trouvent encore à Gaza.

Selon al-Huwaiti, le Hamas a menacé le père d’Abdel Ati afin de faire pression sur les organisateurs pour qu’ils mettent fin aux activités prévues.

Des Palestiniens marchent dans une rue bordée de bâtiments détruits par les frappes militaires israéliennes pendant la guerre entre Israël et le Hamas, à Khan Younès, dans le sud de la bande de Gaza, le 29 mai 2026. (Crédit : Abdel Kareem Hana/AP)

Le Hamas n’a pas officiellement répondu aux appels à manifester. Cependant, le 11 juin, alors que la campagne de mobilisation commençait à circuler en ligne, son porte-parole, Hazem Qassem, a écrit sur Facebook : « Certains s’empressent déjà d’enterrer notre grand mouvement [le Hamas], mais ils seront surpris de constater qu’il est encore plus profondément enraciné parmi son peuple et que sa présence demeure plus forte que jamais », une référence apparente à ce que le Hamas considère comme son soutien populaire durable, contrairement à l’image donnée par les organisateurs des manifestations.

Le journaliste basé à Gaza a estimé que les conditions de vie dans la bande de Gaza, notamment les opérations militaires israéliennes sporadiques, constituaient en elles-mêmes un obstacle à la mobilisation de la population.

Malgré le cessez-le-feu, les frappes israéliennes se sont poursuivies à Gaza. Le ministère de la Santé, dirigé par le Hamas, a récemment déclaré que le nombre de Palestiniens tués depuis l’entrée en vigueur du cessez-le-feu en octobre 2025 avait dépassé les 1 000.

« Les gens sont épuisés. Chaque jour, il y a des frappes dans les rues et sur les marchés », a-t-il déclaré. « Je dis à mes enfants de ne pas sortir de la maison, et je ne sors que lorsque c’est nécessaire. Les gens ont peur de descendre dans la rue. »

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