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"Tout le monde a besoin d'une pause"

Inde : une maison juive accueille Juifs et non-Juifs traumatisés par le 7-Octobre

Après avoir voyagé à travers le monde, Maayan et Ashriel Ashush ont ouvert Bet Halev, à Varkala, accueillant des milliers de Juifs et non-Juifs, portant les cicatrices du 7-Octobre

Ashriel et Maayan Ashush avec leurs enfants Odeh et Naya à Bet Halev, à Varkala, en Inde, le 28 février 2025. (Crédit : Autorisation)
Ashriel et Maayan Ashush avec leurs enfants Odeh et Naya à Bet Halev, à Varkala, en Inde, le 28 février 2025. (Crédit : Autorisation)

En 2017, les jeunes mariés Ashriel et Maayan Ashush sont partis à la découverte du monde, munis de leurs sacs à dos et de leurs grands rêves. Mais au lieu de plages de sable et d’ashrams au sommet des montagnes, leur périple les a conduits à faire du bénévolat et de la sensibilisation, puis à ouvrir leur propre centre, Bet Halev, « Maison du cœur » en hébreu, à Varkala, en Inde.

Aujourd’hui, la famille Ashush, qui s’est agrandie avec l’arrivée de leurs filles Odeh, 3 ans, et Naya, 1 an, vit six mois par an à Varkala, où le couple a créé quelque chose de profondément personnel. Bien plus qu’un simple centre juif, Bet Halev est une maison juive accueillante, ouverte aux voyageurs du monde entier, quelle que soit leur origine ou leur appartenance religieuse.

La ville balnéaire de Varkala, dans l’État du Kerala, au sud-ouest de l’Inde, se trouve dans une région riche en histoire juive, centrée sur Cochin, une localité abritant une communauté juive active affirmant avoir émigré sous le règne du roi Salomon. Si certains Juifs sont restés dans la région, aucun ne semble toutefois vivre à Varkala, qui compte environ 40 000 habitants.

Mais beaucoup viennent chaque année, attirés par les plages bordées de falaises de la ville – et, plus récemment, par l’hospitalité, le sentiment d’appartenance à une communauté, les enseignements spirituels et l’atmosphère juive créés par les Ashush.

« J’ai visité de nombreux lieux à travers le monde, et je pense sincèrement qu’aucun ne peut être comparé à Bet Halev », a déclaré Nitza Roskin, professeure et mère de cinq enfants, qui effectue son sixième voyage en Inde. « C’est grâce à eux que nous avons décidé de venir à Varkala. Des gens arrivent tous les jours à Bet Halev, et ils ne repartent pas. Varkala n’est pas un endroit où l’on reste pendant des mois. Si des gens restent, c’est grâce à eux. Il y a quelque chose dans leur maison qui vous fait vous sentir chez vous. C’est un endroit sûr, où chacun trouvera ce dont il a besoin, et où personne ne vous jugera. »

Bet Halev a accueilli plus de 2 000 personnes cette dernière saison, soit de la fête de Souccot, à l’automne jusqu’à la fête de Pourim, au début du printemps.

« Nous sommes très enthousiastes à l’idée d’entamer notre quatrième saison à Bet Halev », a fait savoir Maayan Ashush par téléphone depuis Israël, en préparant son retour à Varkala.

« C’est notre troisième année de guerre », a-t-elle déclaré, quelques jours avant qu’un cessez-le-feu négocié par les États-Unis ne permette le retour tant attendu en Israël des otages encore en vie retenus par le Hamas à Gaza, et ne marque la fin provisoire des hostilités qui avaient débuté avec le pogrom perpétré par le Hamas le 7 octobre 2023, dans le sud d’Israël.

« Certes, Israël est très affaibli par la guerre, et nous avons tous le cœur brisé. Mais il n’y a pas de cœur plus plein qu’un cœur brisé, et nous espérons sincèrement qu’ensemble, nous réussirons à nous réparer », a ajouté Maayan. « Nous sommes très impatients de partir en Inde. Non pas que nous ayons hâte de quitter Israël. Nous en sommes convaincus : où que nous allions, nous emportons Israël avec nous. »

Des personnes séjournent au Bet Halev à Varkala, en Inde. (Crédit : Autorisation)

Le projet a connu un tel succès que Maayan et Ashriel – également appelé Ash – espèrent désormais ramener l’esprit de Bet Halev en Israël. Ils ont en effet pour projet d’y ouvrir un espace semblable pendant deux à trois mois chaque année.

Lorsqu’ils ont entrepris leur voyage à travers l’Asie, l’Amérique du Nord et l’Amérique centrale, l’Europe et au-delà, Maayan et Ashriel ont documenté leur périple et leur famille grandissante sur les réseaux sociaux, via leur compte très suivi The Jewish Nomads. Une habitude qu’ils n’ont pas perdue aujourd’hui.

« Notre projet était de voyager et de découvrir le monde pendant cinq ans », avait expliqué Maayan au Times of Israel durant une précédente interview. « Nous avons passé les deux premières années en Asie, à voyager et à apprendre à nous connaître en tant que couple. Thaïlande, Laos, Myanmar, Cambodge, Vietnam, Singapour, Népal et Inde. Puis nous nous sommes rendus en Australie et aux États-Unis, où nous avons acheté un van et commencé à parcourir le pays. »

Selon Maayan, c’est à cette époque que le couple a réalisé qu’il recherchait quelque chose de plus profond dans ses voyages, un sens à donner à sa vie, qu’il a trouvé grâce au bénévolat et aux actions de sensibilisation au judaïsme.

Illustration : Des touristes se promènent sur la plage de Varkala, dans l’État indien du Kerala, le 10 janvier 2018. (Crédit : Photo de DOMINIQUE FAGET / AFP)

« Ensuite, nous sommes allés en Amérique centrale, au Mexique et au Salvador, où nous avons travaillé avec des communautés de convertis », a raconté Maayan. « C’est là que nous avons vraiment pris conscience que nous étions comme guidés vers cette voie, vers ce service. Nous avons réalisé que tout notre parcours nous avait menés là. Au début, nous n’étions pas très religieux. Nous étions en pleine croissance spirituelle. »

C’est alors qu’ils se trouvaient en Thaïlande, sur l’île de Koh Phangan, où ils faisaient du bénévolat dans un centre juif, que Maayan et Ashriel ont compris qu’il était temps de créer quelque chose qui leur était propre. Durant leur passage sur l’île, ils ont principalement travaillé avec des voyageurs israéliens, ce qui, pour eux, était une expérience encore inédite.

« Nous n’avions, jusque-là, travaillé qu’avec des convertis et des Américains », a expliqué Maayan. « C’était la première fois que nous travaillions avec des Israéliens. Et nous nous sommes dit : ‘Ce sont nos compatriotes. Nous connaissons leur langue, nous comprenons ce qu’ils vivent. Nous avons suivi le même parcours’. »

À Bet Halev, en haute saison, Maayan et Ashriel accueillent généralement une centaine de convives – ou plus – pour le dîner du Shabbat, le vendredi soir. Mais la maison est ouverte aux visiteurs 24 heures sur 24. Ainsi que Maayan et Ash aiment à le dire : « Ce n’est pas notre maison. Elle appartient à tout le monde. »

Il y a toujours des biscuits fraîchement préparés sur la table, du café chaud et des voyageurs qui se prélassent sur le canapé, plongés dans une conversation à bâtons rompus. Des repas faits maison sont servis pour le déjeuner et le dîner, et la maison sert de pied-à-terre chaleureux aux voyageurs qui séjournent dans les chambres d’hôtes voisines, autour de Varkala.

Ashriel et Maayan Ashush au Bet Halev à Varkala, en Inde. (Crédit : Autorisation)

Chaque jour, avant le déjeuner, Maayan dispense un cours sur le Yemima, un système psychologique et spirituel juif. Le soir, Ash enseigne la kabbale, ou mysticisme juif. Tous deux organisent également de nombreux ateliers. Les voyageurs mettent fréquemment leurs talents à contribution, proposant des séances de yoga, des exercices de respiration, ou encore des concerts. L’énergie de la maison est contagieuse.

Si les voyageurs ne sont généralement que de passage, il ont toutefois rapidement le sentiment que Bet Halev est une communauté. Nombre d’entre eux, ainsi attirés par l’esprit unique du lieu, finissent par rester plus longtemps que prévu.

À bien des égards, Bet Halev semble s’apparenter aux efforts de sensibilisation menés par le mouvement Habad Loubavitch, dont les émissaires fournissent des services juifs aux voyageurs et aux habitants des régions reculées, notamment en Inde, et deviennent ainsi des lieux prisés des Israéliens et des Juifs globe-trotters.

« Aujourd’hui, quelqu’un est venu et m’a demandé : ‘Si vous n’êtes pas Habad, alors qui êtes-vous ?' », a raconté Maayan. « Je lui ai répondu que nous étions aussi Habad. Nous sommes des Juifs au cœur ouvert. »

Après le déclenchement de la guerre, le 7 octobre 2023, avec l’invasion sanglante d’Israël par le Hamas, les choses ont rapidement changé pour la famille Ashush et Bet Halev.

« Nous étions ici, en Inde », s’est rappelée Maayan, évoquant le jour de l’attaque. « Nous sommes arrivés la veille de la fête de Souccot, et nous avons passé un merveilleux Simchat Torah. Puis, à l’instar de tous les Juifs, nous nous sommes réveillés dans une journée funeste et sombre. Soudain, tout ce qui justifiait notre présence ici a changé. Des gens dormaient sur notre canapé parce qu’ils avaient trop peur de dormir seuls dans une maison d’hôtes. Nous sommes devenus un centre d’accueil pour des gens, qui venaient chez nous pour trouver des vols et collecter des fonds pour les soldats. »

Puis, alors qu’Israël était enlisé dans la guerre, que le pays avait procédé à la plus importante mobilisation des réserves militaires de son histoire et que presque tous les vols non israéliens vers et depuis le pays étaient annulés, le profil des voyageurs séjournant à Bet Halev a subi un net changement.

« Environ un mois plus tard, nous sommes devenus un lieu d’accueil pour les familles. Nous avions une école maternelle. Durant une période, nous recevions davantage de non-juifs que de juifs », a déclaré Maayan.

Plus récemment, Bet Halev a accueilli des survivants du festival de musique Nova — durant lequel, le 7-Octobre, plus de 360 personnes ont été massacrées, parmi les plus de 1 200 victimes de l’attaque menée par le Hamas contre le sud d’Israël — ainsi qu’un groupe du kibboutz Beeri, durement touché, des familles venues de tout le sud d’Israël, des réservistes de l’armée israélienne à la recherche d’un endroit pour se reposer et se ressourcer, ou encore des Israéliens ayant simplement besoin d’une pause dans la guerre. Maayan et Ashriel ont ouvert leurs portes à des familles avec des enfants de tous âges, des adolescents aux tout-petits, ainsi qu’à des couples en lune de miel.

« Chaque soir, nous avons pour habitude d’interrompre toutes nos activités, de dire notre nom, et d’exprimer notre gratitude pour quelque chose qui s’est produit durant la journée. C’est magnifique. Les gens nous disent qu’ils emportent cette habitude avec eux ensuite. C’est ce que nous étions en train de faire, quand ces explosions ont eu lieu », a ajouté Maayan.

Invités du Bet Halev à Varkala, en Inde. (Crédit : Autorisation)

Si ces détonations n’étaient en réalité que des feux d’artifice tirés en l’honneur d’une fête indienne, plusieurs voyageurs, traumatisés par les atrocités du 7-Octobre et la guerre qui a suivi, se sont sentis très perturbés.

« Nous étions tranquillement assis, en train de dîner, quand une fille a soudainement été prise d’une crise d’angoisse », a poursuivi Maayan. « Puis une autre fille a également déclenché une crise. Nous avons tout arrêté. L’une des filles nous a alors raconté – nous l’ignorions – qu’elle avait vécu pendant des années au kibboutz Nahal Oz, et qu’elle avait déménagé quelques mois avant la guerre.

« Les gens vivent avec un traumatisme intense », a-t-elle indiqué. « Nous avons organisé un magnifique atelier hier. L’une des filles a confié qu’elle était une survivante de Supernova. Personne ne le savait. Elle parcourt le monde avec ce fardeau. Elle est partie juste après le début de la guerre et a commencé à voyager. Elle n’était pas revenue, parce qu’elle disait ne pas pouvoir supporter d’être en Israël. Et maintenant, elle y retourne. »

« Cette saison, nous avons parcouru Israël pour tenter d’entrer en contact avec des organisations susceptibles de nous aider à apporter un soutien professionnel pour la guérison et différents projets », a fait savoir Maayan. « Nous avons vraiment insisté. Finalement, rien ne s’est concrétisé. Mais nous avons réalisé que ce n’était peut-être pas nécessaire, ainsi que nous l’avions imaginé. »

Malgré cet espoir de faire venir davantage de professionnels à Bet Halev, Roskin, qui est titulaire d’un doctorat en psychologie organisationnelle et narrative, a déclaré que cela n’était peut-être pas nécessaire – que ce lieu était peut-être, déjà, suffisamment thérapeutique tel qu’il était.

Ashriel et Maayan Ashush, au premier plan à gauche et en bas, avec des voyageurs séjournant à Bet Halev, à Varkala, en Inde. (Crédit : Autorisation)

« Ici, je peux vraiment me reposer », a-t-elle dit, qualifiant le Bet Halev de deuxième maison depuis le 7-Octobre. « Dans mon esprit, c’est vraiment comme des vacances. Et je pense que c’est la même chose pour les plus jeunes [voyageurs]… Pour tous, c’est la simplicité de l’endroit. Beaucoup de voyageurs sont extrêmement curieux de découvrir l’hindouisme et le bouddhisme, de visiter des ashrams. Des activités qui sont toujours liées à la recherche et à la spiritualité. Même s’ils ne le reconnaissent pas tous, je pense que c’est lié. Être libre, être curieux de soi-même, à travers d’autres religions. »

« Tout le monde a besoin d’une pause », a affirmé Maayan. « Les gens viennent ici parce qu’ils ont besoin d’un endroit où respirer. C’est quelque chose que nous entendons sans cesse : ‘Je suis venu en Inde pour réapprendre à respirer’. Des personnes de tous les âges nous le disent. »

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