La hausse du shekel, un problème brûlant pour les Américains qui s’installent en Israël
La baisse du pouvoir d'achat touche les expatriés qui ont conservé des liens financiers avec les US ; la faiblesse du dollar affecte aussi les exportateurs et les organisations à but non lucratif, qui tirent une partie de leur financement de l'étranger
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JTA — Pendant plus d’un an, Yisrael HaBahiyir a économisé pour réaliser son rêve : s’installer en Israël.
Mais à peine quelques semaines après avoir quitté le nord de l’État de New York, où il gérait une synagogue, il a été brutalement rattrapé par la réalité lorsqu’il a transféré le montant de son loyer depuis son compte bancaire américain vers Western Union, afin de payer son propriétaire à Tel Aviv.
« J’ai envoyé la même somme que d’habitude et je suis allé la retirer. Il manquait environ 300 shekels. J’ai dit au caissier : ‘Je pense que vous vous êtes trompé dans le taux de change' », se souvient HaBahiyir. « C’est là que j’ai réalisé que le shekel avait pris de la valeur. »
Depuis que le shekel israélien s’est renforcé pour atteindre des niveaux proches de ses plus hauts historiques, les Américains qui vivent en Israël, et les Israéliens qui dépendent du dollar américain, sont de plus en plus affectés par la situation. Si la vigueur de la monnaie est une bonne nouvelle pour de nombreux Israéliens qui craignaient que des années de guerre ne nuisent à l’économie, elle a toutefois des conséquences importantes et souvent difficiles à gérer pour les immigrants et les organisations à but non lucratif israéliennes.
De nombreux Américains installés en Israël ont choisi de conserver tout ou partie de leurs actifs en dollars, qu’il s’agisse pour eux de se prémunir contre la volatilité du shekel, de maintenir des liens financiers avec les États-Unis, ou encore de préserver une certaine flexibilité au cas où ils décideraient de rentrer chez eux.
Quand le dollar se montre relativement fort par rapport au shekel, à l’instar de ce qui s’est produit pendant la majeure partie de la dernière décennie, ce choix s’avère avantageux. Les actifs détenus en dollars ont plus de poids dans une économie israélienne où les prix sont fixés en shekels, ce qui procure aux immigrants américains un meilleur pouvoir d’achat au quotidien.
Mais aujourd’hui, avec un taux de change du shekel inférieur à trois pour un dollar – soit le plus favorable depuis plus de trente ans –, ceux qui tentent de s’en sortir en Israël en utilisant des dollars américains en ressentent les effets. (Mardi, le shekel s’est encore renforcé, clôturant à 2,84 pour un dollar.)
« Avant, avec 1 500 dollars, je pouvais obtenir près de 6 000 shekels et payer mes factures », explique Lauren Adilav, qui travaille comme rédactrice indépendante pour des auteurs américains. « Je compte sur l’argent qui m’est envoyé des États-Unis pour payer mon loyer. Si le shekel continue de monter, je ne sais pas si je pourrai m’en sortir. »
Le taux de change ne pénalise pas seulement les Américains en Israël. Il exerce également une pression extrême sur les nombreuses associations caritatives et organisations israéliennes qui dépendent des dons des Juifs de l’étranger. Le mois dernier, Aish Hatorah, une organisation orthodoxe basée à Jérusalem, a annoncé avoir licencié plusieurs employés et avoir retardé à deux reprises le versement des salaires de son personnel suite à un manque de fonds, principalement dû à la hausse du shekel.
Leket Israel, une banque alimentaire, a également souffert de cette pression. Selon son fondateur, Joseph Gitler, l’évolution de la situation a clairement souligné que les organisations à but non lucratif israéliennes ne peuvent plus se reposer uniquement sur le soutien étranger. Shmulie Russel, directeur de Makom LaLev, a pour sa part confié à la JTA que son organisation, qui propose une aide directe aux personnes en voie de guérison après une dépendance, fait face à une crise financière similaire qui pourrait bientôt l’obliger à trouver des moyens de réduire ses dépenses.
« C’est le sujet qui fait actuellement l’objet de toutes les conversations parmi les ONG israéliennes : comment faire face à la hausse du shekel », a rapporté Leah Aharoni, directrice générale de l’association Our People, qui aide les Juifs russophones à s’installer en Israël. La majorité des dons versés à Our People lui parviennent en dollars.
Jusqu’à présent, a indiqué Aharoni, l’organisation a reporté ses nouvelles embauches. Et elle prévoit d’autres difficultés à venir.
« La situation rend toute planification absolument impossible », a-t-elle déploré. « Et c’est le cas dans l’ensemble du secteur des ONG. À ce jour, nous n’avons pas encore été contraints de supprimer des programmes, mais ce n’est qu’une question de temps. »
Aharoni a ajouté qu’elle n’avait pas souhaité aborder la question avec ses donateurs. « Tout le monde rechigne à s’exprimer ouvertement. Les donateurs ressentent déjà la lassitude liée à trois années de guerre. Israël ne figure tout simplement plus dans leurs priorités. Et nous revenons vers eux pour leur demander de combler le manque à gagner », a-t-elle commenté. « Alors nous réduisons nos dépenses là où nous le pouvons. »
La vigueur du shekel a surpris de nombreux Israéliens, lesquels s’attendaient à ce que l’économie pâtisse d’une nouvelle guerre, cette fois contre l’Iran, qui a fait chuter le tourisme et accentué l’instabilité dans la vie quotidienne. En réalité, une grande partie de l’appréciation du shekel face au dollar est précisément due à la guerre : le billet vert s’est affaibli, et les investisseurs se sont tournés vers le secteur israélien des technologies de pointe, en particulier la défense, elle-même dopée par le conflit.
« L’industrie de la haute technologie, qui est historiquement le moteur de la croissance en Israël, a été très peu touchée par la guerre grâce à ses liens internationaux. Elle a même continué à croître en 2024, la pire année de la guerre », a souligné Michel Strawczynski, professeur d’économie à l’Université hébraïque.
Les exportations de produits de haute technologie ont atteint 78 milliards de dollars en 2024 et, au premier semestre 2025, la haute technologie représentait 57 % de l’ensemble des exportations israéliennes, soit la part la plus élevée jamais enregistrée.
Pour Adilav, qui, depuis son arrivée en Israël il y a plus de vingt ans en provenance du nord de l’État de New York, a quitté Jérusalem pour s’installer en Cisjordanie afin de réduire ses dépenses, les dépenses dans le secteur technologique ne sont qu’une maigre consolation.
« Un shekel fort, cela peut être une bonne chose pour les 10 milliardaires qui ont créé une application et l’ont vendue à Google pour 40 milliards de dollars. Mais, pour le reste d’entre nous, c’est vraiment un problème », a-t-elle fait remarquer.
Les exportateurs, quant à eux, ont vu leurs marges bénéficiaires fondre à mesure que le shekel prenait de la valeur, à l’encontre de toute attente. Leurs produits leur sont payés en dollars ; ainsi, à mesure que le shekel se renforce et que le dollar s’affaiblit, les exportateurs se retrouvent avec toujours moins de shekels pour financer leurs activités et payer les salaires de leurs employés.
La situation devient également délicate pour les Américains souhaitant acheter un bien immobilier en Israël. Ces transactions se font souvent « sur papier » : les Américains signent un contrat pour acheter un appartement ou une maison encore en construction. Or, ces contrats tiennent rarement compte de la volatilité du taux de change.
« Ce qui devait être un paiement de 400 000 shekels les touche désormais plus durement en dollars », a expliqué Nachi Paris, agent immobilier basé à Jérusalem et spécialisé dans les biens haut de gamme.
Selon Paris, les contrats relatifs aux appartements en cours de construction interdisent généralement tout transfert avant que l’acheteur ne prenne possession des lieux. Les acheteurs s’exposent donc légalement à devoir dépenser plus que ce qu’ils avaient prévu au moment de la signature.
Paris estime que les inquiétudes liées à l’antisémitisme aux États-Unis pourraient inciter les Juifs américains de la classe moyenne, qui n’ont pas les moyens d’acquérir une résidence secondaire, à faire d’Israël leur résidence principale. Mais le taux de change pourrait s’avérer un obstacle.
« Il arrive un moment où ils n’en ont plus les moyens », a ajouté Paris. « Pour l’instant, cela relève encore du psychologique. Ils peuvent encore se le permettre, le sionisme joue un rôle et ils veulent s’installer ici. Mais ils finissent par atteindre un seuil où cela devient financièrement impossible. »
Alors que les économistes mettent en garde contre le fait qu’un shekel plus fort pourrait entraîner une hausse du chômage et d’autres conséquences indésirables, les appels à une intervention de la Banque centrale israélienne se multiplient. Mais ses options sont limitées, d’après Strawczynski, pour qui la pause dans les baisses de taux et la hausse de l’inflation due aux prix du pétrole et aux coûts des vols réduisent la marge de manœuvre de la banque, au moins jusqu’à la fin de la guerre.
Pour l’instant, les Américains en Israël en font les frais. Judy Diamond a quitté New York il y a quatre ans avec l’intention de prendre une retraite complète, après une carrière dans la finance. Elle a non seulement mis cet objectif de côté pour le moment, mais elle cherche également à résilier son bail dans le quartier huppé de Katamon, à Jérusalem, car elle se rend compte que ses économies, en dollars, ne lui permettront pas de tenir aussi longtemps qu’elle l’avait prévu.
« Je n’ai tout simplement plus les moyens de payer mon loyer », a confié Diamond. « Cela m’empêche de dormir la nuit. Pendant trois ans et demi, mon projet a fonctionné. Mais aujourd’hui, il ne tient plus financièrement. »
Pour Joel Haber, un guide basé à Jérusalem arrivé en Israël en 2009, la hausse du shekel arrive dans un contexte particulièrement difficile, celui d’une nouvelle guerre qui a stoppé l’afflux de voyageurs prêts à débourser des centaines de dollars pour les visites gastronomiques qu’il organise dans sa ville d’adoption, notamment au célèbre marché Mahane Yehuda.
« La chute du dollar n’a fait qu’aggraver encore davantage les difficultés causées par la guerre », a-t-il déploré.
Joel Haber annonce toujours ses prix en dollars, même pour les visiteurs non américains. « Un prix de 300 dollars impressionne beaucoup moins que les 900 shekels qu’il représente, surtout pour les touristes qui ne connaissent pas bien le pays », a-t-il expliqué.
Aujourd’hui, avec la hausse du shekel, Joel Haber a dû accepter une baisse de 20 % de ses revenus par rapport à l’année dernière. Il aimerait augmenter ses prix, mais le coût déjà élevé d’un séjour en Israël et la baisse de 50 % du nombre de touristes par rapport à 2022 ne lui permettent pas de perdre davantage de clients.
« Je voudrais augmenter mes tarifs pour pouvoir continuer à payer mes factures », a-t-il avoué. « Mais je comprends aussi le point de vue des touristes : il leur est de plus en plus difficile de se permettre un voyage en Israël. Cela nous affecte tous. »
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