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Analyse

Un shekel fort pose de gros problèmes aux exportateurs et à la high-tech qui dépendent du dollar

À un peu moins de 3 NIS pour 1 dollar, les entreprises payées en billets verts anticipent une nécessaire réduction des coûts et des licenciements voire la délocalisation

Sharon Wrobel

Sharon Wrobel est journaliste spécialisée dans les technologies pour le Times of Israel.

L'usine de calcaire A. Grebelsky & Fils, de Jérusalem, dans la zone industrielle de Har Tuv, non loin de Beit Shemesh. (Autorisation)
L'usine de calcaire A. Grebelsky & Fils, de Jérusalem, dans la zone industrielle de Har Tuv, non loin de Beit Shemesh. (Autorisation)

Depuis plus d’un siècle, l’entreprise familiale de Hanan Grebelsky exploite le calcaire de Jérusalem, mis en œuvre dans des bâtiments bien connus en Israël comme à l’étranger — comme par exemple le Metropolitan Museum of Art de New York — sous forme de parements en pierre ciselée, de sols et bien d’autres choses encore.

Fondée en 1923 par Aharon, le grand-père de Grebelsky, qui a quitté l’Ukraine pour s’installer en Israël, A. Grebelsky & Fils a connu bien des difficultés, entre les attaques de missiles et les crises économiques, sans jamais cesser de produire des blocs de pierre pour la consommation domestique mais aussi pour l’export.

Mais le renforcement du shekel, au plus haut depuis 30 ans face au dollar, génère une « énorme difficulté stratégique » qui va au-delà des problèmes passés, explique Grebelsky qui, à l’instar de tant d’autres entreprises dépendantes de l’export et donc payées en devises étrangères, a du mal à s’en sortir.

« [Quand] le pays est en guerre, il est impératif pour nous de montrer à nos clients que nous n’arrêtons pas les machines », explique Grebelsky au Times of Israel. « Mais la montée du shekel, contre lequel nous ne pouvons rien, renchérit mécaniquement nos produits, ce qui nous met en danger vis-à-vis de la concurrence. »

Selon Grebelsky, à moins que le gouvernement n’intervienne, l’entreprise va devoir baisser sa production pour compenser le déficit.

« J’appartiens à la troisième génération, et j’espère que mes enfants reprendront le flambeau », ajoute Grebelsky.

Le taux de change du shekel contre le dollar est tombé la semaine dernière sous la barre des 3 contre 1, et ce pour la première fois depuis 1995, à 2,98 NIS pour 1 dollar.

Un groupe fait des étirements au beau milieu des statues anciennes de l’aile américaine du Metropolitan Museum of Art, à New York, le 10 février 2017, sur un sol recouvert de pierre de Jérusalem fournie par A. Grebelsky and Son, dont le siège se trouve en Israël. (AP/Mark Lennihan)

Depuis le début de l’année 2026, la monnaie israélienne s’est appréciée de près de 6 % par rapport au dollar, et d’environ 20 % ces 12 derniers mois, malgré une économie sous tension du fait des campagnes militaires en Iran, au Liban et à Gaza.

Cette situation est liée à la forte hausse des achats d’actions, sur le marché israélien, de la part d’investisseurs locaux et étrangers, mais aussi à la faiblesse du dollar et à l’entrée d’investissements étrangers au capital d’entreprises israéliennes.

L’indice boursier Tel Aviv-35 a pris plus de 21 % depuis le début de l’année, et le TA-125 de près de 18 %, dépassant de loin les 4,5 % de hausse de l’indice S&P 500 sur la même période.

« Le sentiment général – peut-être moindre le mois dernier, mais globalement ces douze derniers mois – est que la situation géopolitique d’Israël s’est stabilisée », estime Assaf Patir, économiste en chef de l’Institut RISE Israël.

« Depuis l’entrée en vigueur du cessez-le-feu à Gaza, une grande partie des inquiétudes autour des investissements en Israël s’est disspée grâce à la résilience de l’économie. Du coup, les investisseurs font leur retour en Israël. »

Les exportateurs, tout comme les entreprises de haute technologie et les multinationales, génèrent du profit en dehors d’Israël et sont de ce fait payés en dollars alors qu’ils paient les salaires de leurs employés, leurs frais généraux, leurs impôts et d’autres dépenses en shekels.

Hanan Grebelsky se tient devant la Bibliothèque nationale d’Israël à Jérusalem. (Autorisation)

« Pour chaque dollar que nous gagnons, nous en recevons moins, car près de 75 % de nos ventes sont destinées aux États-Unis », souligne Grebelsky. « Et par ailleurs, notre production et nos ouvriers sont en Israël ; toutes nos dépenses se font en shekels au moment-même où un grand nombre de coûts, à commencer par celui des transports, sont plus élevés du fait de la crise pétrolière. »

« Nous sommes coincés entre un dollar faible et des dépenses élevées », résume-t-il.

Selon Grebelsky, l’appréciation rapide du shekel, combinée à l’imposition par le président américain Donald Trump de droits de douane de 15 % sur les produits israéliens importés aux États-Unis, pose une menace sérieuse sur les exportations israéliennes et met en péril la croissance économique.

« Les fluctuations du taux de change shekel contre dollar et les droits de douane ont renchéri de 35 % nos produits, ce qui est impossible à compenser et met en danger notre position concurrentielle sur le marché », analyse Grebelsky.

Une cinquantaine de personnes travaillent dans l’usine d’A. Grebelsky & Fils dans la zone industrielle de Har Tuv, près du centre-ville de Beit Shemesh. Les produits qu’elle commercialise – parements en pierre, placages et carreaux réalisés à partir de la pierre extraite des collines de Jérusalem – sont visibles partout, des bureaux californiens de HBO jusqu’au bâtiment de l’AIPAC de Washington, et en Israël à la Bibliothèque nationale, au siège de la Cour suprême et sur la place du mur Occidental.

L’usine de calcaire A. Grebelsky & Fils de Jérusalem , dans la zone industrielle de Har Tuv, non loin de Beit Shemesh. (Autorisation)

Les exportateurs et fabricants israéliens estiment que l’appréciation à deux chiffres du shekel, ces douze derniers mois, est un « coup dur » pour leur rentabilité qui fait craindre la fermeture des usines.

Sauf réaction des autorités, la poursuite de l’appréciation de la monnaie locale aura des conséquences plus graves, à commencer par la baisse des investissements, des licenciements voire la délocalisation des entreprises technologiques et multinationales vers des marchés moins chers, à l’étranger, estiment-ils.

Si rien n’est fait pour freiner l’appréciation du shekel, les exportations israéliennes chuteront de 31,5 milliards de NIS au cours de l’année à venir, soit une perte de 3 milliards de NIS de recettes fiscales en 2026, selon les estimations de l’Association des Fabricants d’Israël.

Les exportations représentent près de 40 % de l’activité économique israélienne. Au cours des trois premiers mois de cette année, les exportations de biens ont chuté de 5 %, après avoir diminué de 7,4 % en 2025 en termes monétaires, selon les chiffres du Bureau central des statistiques. Les exportations industrielles, y compris l’exploitation minière et l’extraction (hors diamants), ont diminué de 9 % entre janvier et mars de cette année.

Illustration : De nouveaux billets en shekels, le 24 septembre 2023. (Crédit : Hadar Youavian/Flash90)

« Toutes les entreprises, traditionnelles ou technologiques, qui exportent et génèrent des profits en devises étrangères mais ont des dépenses en shekel, seront lésées », estime Patir.

Les entreprises technologiques les plus matures génèrent, comparativement parlant, moins de profits en dollars, mais celles qui se trouvent en phase de démarrage dépendent souvent grandement d’investisseurs étrangers et se trouvent donc rapidement à court de fonds, actuellement, ajoute-t-il.

L’industrie technologique, qui contribue pour près d’un cinquième du PIB israélien, représente plus de 50 % des exportations et ses employés génèrent un tiers des recettes fiscales, apprend-on des chiffres de l’Autorité israélienne pour l’innovation.

« La majorité des profits génères en Israël le sont par de grandes entreprises de plus de 500 employés, qui sont soit des multinationales, soit de grandes entreprises israéliennes comme Wix ou Monday.com », ajoute Patir. « Ces profits sont immédiatement transformés en impôts : s’ils baissent, cela va réduire d’autant les ressources publiques. »

Un grand panneau publicitaire portant l’inscription « Ensemble nous gagnerons » avec les drapeaux israélien et américain, visible sur l’autoroute Ayalon déserte, à Tel Aviv, pendant la guerre contre l’Iran, le 4 mars. 2026. (Miriam Alster/Flash90)

« Avec un shekel fort, les multinationales et entreprises technologiques locales embauchent moins en Israël », souligne Patir.

Les économistes et les traders estiment, dans l’ensemble, que l’appréciation du shekel va se poursuivre à court terme, surtout si les cessez-le-feu avec l’Iran et le Liban tiennent bon.

La Banque Centrale d’Israël reste en retrait

Compte tenu du niveau des dépenses et emprunts du gouvernement pour financer la guerre, il est souhaitable de maîtriser l’inflation. Or, un shekel fort permet de stimuler les forces déflationnistes, ce qui maintient les importations à un moindre coût, à l’instar des prix intérieurs, et fait baisser les coûts du crédit pour les consommateurs.

Par le passé, la Banque centrale d’Israël est intervenue sur le marché en achetant des dizaines de milliards de dollars pour modérer l’appréciation du shekel, voire parfois en abaissant les taux d’intérêt, mais cette fois, elle n’a rien fait de tel, laissant le shekel se renforcer pour aider le gouvernement à garder la tête hors de l’eau.

« Le gouvernement doit avant toute chose contrôler les dépenses et veiller à augmenter les recettes, ce qui va donner à l’autorité monétaire une certaine marge de manœuvre pour agir », explique Patir. « L’une des raisons pour lesquelles la Banque centrale d’Israël est réticente à intervenir sur le marché des devises étrangères est que le déficit est élevé et les déficits, inflationnistes. »

« Si le gouvernement pouvait s’engager à réduire le déficit, cela permettrait pour le moins à la Banque centrale d’Israël de l’envisager », ajoute Patir.

Dudy Klein, PDG de l’agence publique d’assurance des risques commerciaux. (Avec l’aimable autorisation de Ashra)

Du point de vue de Dudy Klein, qui est PDG de la société publique d’assurance commerciale israélienne Ashra, il y a une forte demande des exportateurs israéliens en matière de programmes de financement garantis par l’État, ce qui leur permet d’emprunter de l’argent au lieu d’augmenter leurs prix.

« Lorsque le shekel est fort, les produits israéliens sont plus chers, et les exportateurs israéliens subissent une forte pression des acheteurs pour baisser leurs prix, à charge pour eux d’encaisser les pertes », explique Klein. « Il est très difficile de conclure un contrat uniquement sur le prix, ce qui explique que la concurrence privilégie aussi celui qui offre les meilleures conditions de crédit. »

« C’est là que les prestations d’Ashra peuvent faire la différence pour les exportateurs qui concluent un contrat grâce à des conditions financières attractives – comme par exemple un paiement à crédit avec des taux d’intérêt bas – et non en baissant leurs prix », complète Klein.

Un tableau électronique affichant les données du marché, à la Bourse de Tel Aviv, le 2 mars 2026. (Crédit : Yehoshua Yosef/Flash90)

Ashra a été créée en 1957 pour stimuler les exportations israéliennes et minimiser l’impact des aléas politiques et commerciaux sur le commerce international.

Pour être éligible à une assurance ou à un financement garanti par l’État, il faut que le contrat de vente à l’exportation ait une composante israélienne d’au moins 30 %.

« Nous sommes sionistes, nous voulons travailler en Israël, et nous ne cherchons pas plus que ça à faire plus de ventes à l’étranger, mais nous craignons à long terme de voir baiser nos ventes et de perdre des contrats du fait du renchérissement mécanique de nos produits », ajoute Grebelsky.

« Nous avons besoin d’une aide du gouvernement, que ce soit pour freiner le shekel, aider à gérer les dépenses, comme par exemple les taxes municipales sur les arnonas [la taxe foncière], ou encore aider les exportateurs à commercialiser leurs produits et acheter de nouveaux équipements, ce qui pourrait nous aider à traverser cette période difficile. »

« S’il veut vraiment garder une industrie comme celle du bâtiment en Israël, il faut que le gouvernement nous offre davantage d’outils pour nous aider à rester compétitifs. Nous allons nous battre pour ça », conclut Grebelsky.

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