Le chef de la diplomatie française se rend en Turquie pour réchauffer les relations
La visite de Jean-Noël Barrot était prévue depuis longtemps mais la récente montée des tensions entre Damas et les Forces démocratiques syriennes lui confère une résonance particulière
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Si les sujets de discorde entre la France et la Turquie sont connus, les motifs de rapprochement semblent désormais s’imposer. Lundi, le chef de la diplomatie française s’envole pour Ankara, avec l’objectif de renforcer les liens avec ce pays incontournable pour résoudre les crises brûlantes, à commencer par celle de la Syrie.
Le voyage de Jean-Noël Barrot intervient alors que Damas a annoncé samedi avoir prolongé de 15 jours la trêve avec les Forces démocratiques syriennes (FDS), dirigées par les Kurdes.
Ankara soutient l’offensive de Damas dans le nord-est de la Syrie afin d’en chasser les combattants kurdes. Paris dit soutenir « résolument » l’unité de la Syrie et rester « fidèle » aux Kurdes, ses « frères d’armes », qui ont joué un rôle clé aux côtés des Occidentaux pour combattre le groupe terroriste sunnite État islamique (EI).
« Depuis quelques mois déjà, la France a compris qu’elle avait intérêt à accompagner la nouvelle Syrie et [le président Ahmad] al-Sharaa pour la reconstruction d’une Syrie unifiée », observe Bayram Balci, ancien directeur de l’Institut français d’études anatoliennes (IFEA) à Istanbul.
Après le départ du dictateur Bachar al-Assad, renversé en décembre 2024, la France a été l’un des premiers pays à envoyer une délégation à Damas, puis le premier pays européen à recevoir à l’Élysée son successeur, Sharaa – également connu sous son nom de guerre, Abu Mohammed al-Jolani, qui n’était autre que le chef du groupe islamiste Hayat Tahrir al-Sham (HTS), l’ex branche d’Al-Qaïda en Syrie, qui a été le fer de lance du renversement du régime Assad.
Bien que HTS se soit officiellement séparée d’Al-Qaïda en 2016, elle reste une organisation salafiste djihadiste classée comme organisation terroriste aux États-Unis, dans l’Union européenne et dans d’autres pays, et compte des dizaines de milliers de terroristes.
Or « il est évident que la Turquie a la main beaucoup plus que la France sur ce qui se passe actuellement en Syrie », observe Dorothée Schmid, responsable du programme Turquie contemporaine et Moyen-Orient de l’Institut français des relations internationales (Ifri).
La visite de Barrot était envisagée depuis longtemps mais la récente montée des tensions lui confère une résonance particulière.
Mardi, à Ankara, le ministre français rencontrera son homologue Hakan Fidan, un proche de la nouvelle direction syrienne.
« La France n’a pas seulement un sujet diplomatique en Syrie, elle a aussi un sujet intérieur, aussi bien sur la question kurde que sur celle du retour éventuel des djihadistes de Daech », note Dorothée Schmid, en référence aux Français – femmes, enfants et terroristes de l’EI – présents dans le nord-est de la Syrie.
Dimanche, la ministre déléguée aux Armées, Alice Rufo, a refusé de dire si certains d’entre eux avaient pu s’évader, alors que les forces kurdes ont été contraintes de se retirer des prisons où elles gardaient des djihadistes, ainsi que des camps où elles surveillaient leurs familles.
« Nos services de renseignement surveillent très précisément la situation et font en sorte qu’elle reste sous contrôle », a-t-elle simplement indiqué.
« Modification très graduelle »
La volonté de Paris de réchauffer les relations bilatérales n’est pas nouvelle. Elle a démarré lorsque la Russie a envahi l’Ukraine en 2022. Le président turc Recep Tayyip Erdogan, qui entretient des relations directes avec les Russes comme avec les Ukrainiens, est un potentiel médiateur.
Selon une source diplomatique turque, le dossier ukrainien figurera au menu des discussions bilatérales, de même que la Syrie et Gaza.
Avant 2022, « les divergences étaient totales sur tous les dossiers politiques internationaux » entre Paris et Ankara, souligne Didier Billion, directeur adjoint de l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), rappelant les crispations publiques entre Emmanuel Macron et son homologue turc.
« La modification des relations est très lente, très graduelle », note-t-il.
Un point de crispation majeur reste la question des droits de l’Homme.
Mais « pour l’instant, il y a hélas d’autres priorités, malgré la dérive autoritaire, nationaliste et populiste, et malgré les violations massives des droits humains, dont ceux de la presse », constate Bayram Balci, relevant la réaction timide des Occidentaux lors des manifestations anti-gouvernement de mars 2025, qui ont suivi l’arrestation du maire d’opposition d’Istanbul, Ekrem Imamoglu.
La relation franco-turque est entrée dans une nouvelle phase en septembre, lorsque la France a reconnu un État « palestinien », une décision saluée par la Turquie.
« C’est de la realpolitik », résume Didier Billion. Ce rapprochement prend d’autant plus de sens à Paris que « les coups de boutoir du président américain Donald Trump obligent les Européens à se secouer ». Or, la Turquie est amenée à jouer « un rôle très important dans cette défense européenne » poussée par la France, dit-il.
Fin novembre, le gouvernement turc a déclaré être prêt à participer aux « forces de réassurance » qui pourraient être déployées en Ukraine après un cessez-le-feu. Avec la deuxième armée de l’OTAN en termes d’effectifs, la Turquie joue un rôle clé sur le plan maritime, notamment dans la surveillance de la navigation en mer Noire.
Pour autant, les Européens aimeraient que la Turquie, qui continue d’acheter du pétrole russe, aille plus loin en adoptant des sanctions contre Moscou, relève Bayram Balci, qui ne voit cependant pas d’inflexion d’Ankara à ce sujet.
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