Le conflit prolongé et le virage idéologique poussent de nombreux Israéliens à l’exil
Entre dérive politique à droite, stagnation sociale et guerres sans fin, nombre d'Israéliens quittent l'État hébreu. Les spécialistes redoutent la fuite des cerveaux
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JTA — Quand Iris Meiri-Snir a quitté Israël pour partir s’installer dans le nord de l’Italie, le mois dernier, elle a renoncé à un travail qu’elle aimait, à vivre près de ses enfants et petits-enfants, ainsi qu’aux relations sociales et professionnelles qu’elle avait tissés tout au long de sa vie.
Avec son mari, Hagai Agmon-Snir, elle a quitté leur maison de Mevaseret Zion. Il s’agit pour eux d’un choix clairement idéologique, à l’instar de tant d’autres Israéliens qui partent se construire une vie ailleurs.
Meiri-Snir était proviseure adjoint dans un grand lycée de Jérusalem et Agmon-Snir, qui est neuro-scientifique, travaille depuis des dizaines d’années sur des initiatives de coexistence avec des Palestiniens, des ultra-orthodoxes, des Israéliens LGBTQ et d’autres communautés. Lorsque le pays a commencé à glisser à droite, ils se sont retrouvés marginalisés.
« En partant, nous exprimons notre opposition », explique Agmon-Snir en ajoutant qu’il encourage ceux qui partagent le même constat à faire de même.
Des années durant, le couple a fait partie du camp des optimistes qui croyaient que la société israélienne pourrait encore revenir aux valeurs libérales qu’ils défendaient. Au moment où ils ont décidé de s’installer à Arona, une ville située sur les rives du lac Majeur, dans le nord de l’Italie, cette conviction avait disparu. Malgré leur vie confortable en Israël, ils ne se sentaient plus capables de justifier leur vie sur place.
Ils se sont exprimés publiquement sur leur départ en s’adressant à la JTA et à la chaîne publique israélienne Kan (la Onzième chaine).
« Si j’ignore tout le merdier politique et social autour de moi, de quoi ai-je à me plaindre ici ? », a-t-il déclaré au diffuseur public Kan lors d’une interview filmée avant que le couple ne quitte Israël. « Nous sommes plutôt bien lotis. »
« Mais il n’est plus possible de cautionner ce qui se passe ici », ajoute-t-il en estimant qu’un « courant fasciste » s’est installé au cœur-même de la société israélienne.
Les Snir ne sont pas un cas isolé.
Selon une étude de l’université de Tel-Aviv, l’émigration israélienne s’est maintenue à des niveaux records, avec 40 000 à 50 000 personnes qui ont quitté le pays pour au moins un an lors, ces trois dernières années. Cette vague record d’émigration a débuté à la faveur des bouleversements politiques de 2023 et s’est poursuivie au cours des guerres qui ont suivi le pogrom du Hamas du 7-octobre de cette même année.
Selon les auteurs de l’étude, les chiffres actuels ne représentent pas encore un risque économique ou sécuritaire majeur, mais cela pourrait changer si l’émigration continuait d’augmenter. Il existe selon eux une hausse « dangereuse » de ce qu’ils qualifient de fuite des cerveaux, c’est-à-dire du départ d’Israéliens très diplômés et aux revenus élevés.
Une étude de l’Autorité fiscale israélienne a révélé que les revenus des émigrants avant leur départ étaient de près de 50 % supérieurs à la moyenne nationale, les médecins et les ingénieurs étant surreprésentés.
Ce mouvement ne se fait cependant pas que dans un seul sens.
Plus de 22 500 olim sont arrivés en Israël en 2025, dont 8 500 en provenance de pays occidentaux tels que les États-Unis, la France, la Grande-Bretagne ou encore le Canada. L’immigration globale a baissé de près d’un tiers, principalement en raison d’une forte baisse des arrivées de Russie, mais l’immigration en provenance de plusieurs pays occidentaux a augmenté : ainsi, les arrivées depuis la France ont plus que triplé entre 2023 et 2025, et l’immigration nord-américaine a elle aussi cru.
Pour certains de ces olim, les mêmes guerres et bouleversements qui poussent des Israéliens à partir ont au contraire renforcé leur désir de partir vivre en Israël, dans une démarche de solidarité avec un peuple en état de siège. Plus de 2 300 Juifs nord-américains prévoyaient de s’installer en Israël cet été, soit 15 % de plus que les années précédentes, selon Nefesh B’Nefesh, organisme qui facilite et encourage l’immigration.
Sur les réseaux sociaux, des dizaines de groupes s’adressent aux Israéliens qui envisagent de partir. Dans un groupe Facebook anglophone, des membres font part de craintes liées à la sécurité, aux guerres répétées, à l’instabilité financière, au coût élevé de la vie et au mécontentement face au système éducatif.
Ceux qui arrivent en Israël éprouvent des difficultés qui sont propres à la vie d’immigrant. Des personnes membres du groupe évoquent leurs problèmes avec la langue, l’absence de famille à proximité et, surtout chez les Européens, leur déception face à un système d’aide sociale qu’ils jugent bien moins protecteur que celui de leur pays d’origine en cas de maladie, de chômage ou d’autres difficultés.
Une femme a publié un message pour dire qu’elle déchantait par rapport au rêve que la Fédération sioniste lui avait vendu, avant de nuancer ses propos lors d’un message privé adressé à la JTA, expliquant que l’organisation avait fait « tellement de bien » à sa famille et qu’elle avait écrit son message sous le coup de la colère provoquée par la guerre.
Originaire de San Francisco, Ishai étudie la possibilité d’aller vivre à Prague : il explique que c’est le coût de la vie et les « guerres sans fin et sans but » qui justifient son désir de partir.
Sa déception face au traitement des Palestiniens par Israël a commencé lors de son service militaire en Cisjordanie et s’est intensifiée après le 7-octobre. Tout comme Agmon-Snir, il emploie le terme « fasciste » pour décrire ce qu’il voit s’installer au sein de la société israélienne. La plupart des Israéliens, dit-il, n’ont « aucune ambition d’améliorer les choses, d’une façon ou d’une autre ».
« Soit ils vénèrent Bibi, soit ils pensent qu’il est la source de tous les problèmes », explique-t-il en appelant le Premier ministre Benjamin Netanyahu par son surnom.
À l’approche des élections, Ishai, qui n’a souhaité donner que son prénom car « ce genre de propos pourrait me faire tuer ou au moins me faire licencier », dit voir peu de perspectives de changement dans les urnes.
« Ils parlent tous de faire la même chose », assure-t-il. Yair Golan, l’ex-chef d’État-major adjoint de l’armée israélienne à la tête du parti de gauche HaDemocratim, était le seul homme politique important à tenir des propos « un tant soit peu proches de l’idée de la paix », estime Ishai, pour lequel Golan préconise malgré tout de gouverner les Palestiniens « d’une main de fer ».
Anna Lukatsky, qui est styliste et créatrice de contenu à Jaffa, partira vivre pendant sept mois sur l’île de Paros, en Grèce, après les fêtes de Tishri. Le climat politique a joué un rôle moteur dans sa décision, explique-t-elle, mais ce n’est pas tout, sans en dire plus.
« Je n’ai rien à dire sur le plan politique qui n’ait déjà été dit. »
Le 7-Octobre a renforcé le sentiment qu’elle devait cesser de reporter la vie dont elle rêvait. « Il n’y a jamais de bon moment pour réaliser un rêve. Quand les choses vont bien, ce n’est pas le moment, et quand cela va mal, on ne peut pas », explique-t-elle.
« Tout peut toujours arriver. C’est maintenant qu’il faut vivre. »
Elle part avec ses deux filles, âgées de 15 et 16 ans, et leur père — son compagnon de longue date —, qu’elle n’a épousé qu’il y a deux semaines lors d’une cérémonie en ligne pilotée depuis l’Utah, pour obtenir plus facilement les visas européens. Les questions pratiques comme la scolarité et la suite des événements ne semblent pas trop la préoccuper. Ses filles, toutes deux musiciennes, ne sont pas inscrites dans une école en Grèce mais suivront leurs cours de musique via Zoom. Elle ne semble pas plus préoccupée par ce qu’ils vont laisser dans leur maison.
« Est-ce que je vais vraiment me faire du souci pour un canapé ou une assiette alors que je pars vivre à Paros ? », questionne-t-elle.
Au-delà de Paros, Anna Lukatsky n’a pas de projets fixes quant à ce que la famille fera après — ni où — : elle a « encore plein de rêves à réaliser ».
Des communautés israéliennes se sont formées ailleurs en Grèce, comme par exemple à Thessalonique, mais ce n’est pas son intention.
« Je me vois au bord de la mer en Grèce, à l’abri du besoin, en train d’écrire mon livre, avec du temps pour ma famille », confie-t-elle.
Plusieurs semaines après s’être installée à Arona, Iris Meiri-Snir dit que la vie est devenue « très intense », surtout sur le plan social.
Hagai Agmon-Snir et elle font en effet désormais partie d’un cercle d’Israéliens qui se réunissent régulièrement pour dîner ou tout simplement se voir, et d’un autre, plus large, d’expatriés européens qui se retrouvent chaque semaine pour déjeuner. Jusqu’à présent, elle assure qu’ils ne regrettent pas leur choix.
Meiri-Snir dit que l’accueil des habitants a été chaleureux, sans exception, et qu’on les connait déjà dans les magasins.
« Nous ne cachons pas que nous venons d’Israël », explique-t-elle à la JTA via WhatsApp. Les gens lui disent parfois « shalom » ou leur disent qu’ils espèrent que les choses vont s’arranger en Israël.
« Nous n’avons pas ressenti d’antisémitisme », souligne-t-elle.
Meiri-Snir se montre prudente quant à la généralisation de leur expérience.
« Loin de moi l’idée de nier ce que vivent d’autres personnes face à l’antisémitisme », précise-t-elle avant d’ajouter que l’atmosphère doit être bien différente dans de plus grandes villes comme Milan ou Bologne.
« Ici, c’est une région faite de petites villes et de villages, et l’ambiance y est différente », conclut-elle. « Les gens s’occupent de leurs affaires : l’attitude envers nous a été très agréable et positive. Ce qui pourrait surprendre des Israéliens. »
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