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Analyse

Le rapport de l’ONU sur la « crise » de la malnutrition à Gaza « ne reflète pas la réalité » – experts

Les experts pointent l'emploi par l'IPC de données inappropriées et problématiques ; des erreurs de méthodologie ont mené à une conclusion qui ne reflète pas la réalité du terrain

Jeremy Sharon

Jeremy Sharon est le correspondant du Times of Israel chargé des affaires juridiques et des implantations.

Des Palestiniens déplacés reçoivent de la nourriture distribuée par une organisation caritative à Khan Younès, Gaza, le 6 décembre 2025. (Crédit : Abed Rahim Khatib / Anadolu)
Des Palestiniens déplacés reçoivent de la nourriture distribuée par une organisation caritative à Khan Younès, Gaza, le 6 décembre 2025. (Crédit : Abed Rahim Khatib / Anadolu)

L’organisation des Nations unies chargée de surveiller la famine a publié vendredi son dernier rapport sur la situation humanitaire à Gaza, faisant une nouvelle fois des déclarations alarmistes sur l’insécurité alimentaire grave qui règne dans le territoire.

Elle a également maintenu sa conclusion du mois d’août selon laquelle une famine généralisée avait éclaté à Gaza, malgré les données concrètes démontrant que les niveaux de malnutrition n’avaient jamais atteint le seuil de famine, échouant en outre une nouvelle fois à fournir des données sur la mortalité qui se rapprocheraient des niveaux de famine.

Plusieurs analystes ont fait valoir que la nouvelle étude reproduisait les erreurs des précédentes et n’utilisait pas les données appropriées. Une base factuelle erronée qui, selon eux, a une fois de plus conduit l’IPC à des conclusions sur la situation de la sécurité alimentaire à Gaza qui ne reflètent pas la réalité.

L’IPC, ou organisation de classification intégrée de la sécurité alimentaire, est un département de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture. L’IPC est considéré comme un observateur faisant autorité sur les questions de malnutrition et de famine dans le monde.

Les rapports de l’IPC sur Gaza ont été cités par la Cour internationale de justice dans la procédure pour génocide intentée par l’Afrique du Sud contre Israël, ainsi que par l’ONU et des organisations de défense des droits humains au titre de preuves supposées du génocide commis par Israël contre les Gazaouis pendant la guerre.

L’organisation, à plusieurs reprises, a prédit une famine qui ne s’est jamais produite – reconnaissant même l’une de ces erreurs en juin 2024.

L’IPC n’a pas répondu à nos demande de commentaires sur les questions soulevées par son dernier rapport.

Pour déterminer l’existence d’une famine, l’IPC se réfère à trois facteurs clés : la consommation alimentaire des ménages, évaluée à l’aide d’enquêtes téléphoniques ; la malnutrition, déterminée par des mesures physiques lors de dépistages de la malnutrition ; et la mortalité, à l’aide du taux brut de mortalité de deux personnes sur 10 000 décédées de toutes causes autres que des blessures traumatiques.

Dans son dernier rapport, qui couvre la période du 16 octobre au 30 novembre, l’IPC a déclaré que les conditions de sécurité alimentaire dans la bande de Gaza « restaient critiques », classant l’ensemble de l’enclave palestinienne dans la catégorie « Urgence » de niveau 4, le deuxième plus élevé de ses cinq niveaux d’insécurité alimentaire.

Une utilisation inappropriée des données sur la malnutrition

Le rapport cite une fois de plus les données sur la malnutrition fournies par l’organisation Global Nutrition Cluster, qui recueille des données issues d’études de dépistage physique de la malnutrition réalisées sur le terrain à Gaza.

Mais le rapport de l’IPC ne cite que les résultats non pondérés de ces études, des résultats non fiables et ne pouvant être utilisés pour obtenir une image fidèle de la situation en matière de malnutrition, au lieu de se servir des résultats pondérés – et facilement disponibles – fournis par Nutrition Cluster.

Des Palestiniens déplacés se rassemblent pour recevoir des rations alimentaires devant la mosquée Imam al Shafi’i endommagée, où des familles ont trouvé refuge, dans le quartier de Zeitoun à Gaza-City, le 23 octobre 2025. (Crédit : Omar AL-QATTAA / AFP)

Le rapport de l’IPC ne mentionne pas non plus les données agrégées issues de multiples études collectées par le Cluster Nutrition, que ce dernier fournit dans ses rapports bimestriels, qui sont accessibles au public.

Or, selon les résultats agrégés et pondérés du Cluster Nutrition, si les taux de malnutrition ont effectivement atteint des niveaux importants, ils n’ont jamais dépassé les seuils de famine, même au plus fort de la crise humanitaire à Gaza en juillet et août. Ces informations ont été rendues publiques par le Cluster Nutrition au début du mois d’octobre.

Les données du Cluster Nutrition montrent en outre que les taux de malnutrition diminuent de manière régulière depuis le mois d’août, passant d’un pic de 11,8 % ce mois-là à 5,4 % début décembre.

Marc Zlochin, un analyste de données indépendant, a suivi les méthodologies problématiques de l’IPC dans une série de rapports émis par l’organisation. Il a souligné deux problèmes persistants avec les données de l’IPC.

Il a noté que les dépistages de la malnutrition continuent d’être pratiqués dans les hôpitaux, les cliniques et autres établissements de santé, en violation des propres directives de l’IPC, selon lesquelles les études provenant de ces institutions ne peuvent être utilisées car elles introduisent un biais d’auto-sélection, ce qui signifie que les personnes interrogées dans ces établissements sont plus susceptibles de souffrir de malnutrition que la population générale.

Mohammed Hanieh, un enfant palestinien de 13 ans qui, selon sa famille, souffre de malnutrition, dans la maison où il vit avec ses parents dans le camp de réfugiés de Bureij, dans le centre de la bande de Gaza, le 12 avril 2025. (Crédit : Eyad Baba/AFP)

Arnon Yafin, analyste de données et membre du Forum humanitaire pour Gaza en Israël, qui milite pour une aide humanitaire accrue à Gaza, a également remis en question la véracité des données elles-mêmes.

Parmi les études concernant le dépistage de la malnutrition citées dans le rapport pour la région de Deir al-Balah, a-t-il fait remarquer, l’une avait révélé un taux de malnutrition de 1 % et une autre, un taux de 19 %.

Certaines des études sur la malnutrition citées par l’IPC ont même indiqué des taux de malnutrition plus élevés pour octobre et novembre que ceux constatés en juillet, au plus fort de la crise humanitaire.

« Le simple bruit statistique ne peut pas justifier de telles divergences. Cela signifie donc que les données ne sont pas fiables », a déclaré Yafin.

Il a également souligné l’augmentation massive de l’aide humanitaire et des livraisons commerciales de denrées alimentaires dans les mois qui ont suivi l’entrée en vigueur du cessez-le-feu le 10 octobre. D’après l’agence israélienne COGAT et le Centre de coordination civilo-militaire américain (CMCC), 600 à 800 camions d’aide humanitaire sont entrés dans la bande de Gaza chaque jour depuis fin octobre, dont 70 % transportaient de l’aide alimentaire, soit un total de 500 000 tonnes de nourriture arrivant dans l’enclave.

Si l’IPC a précédemment déclaré que 62 000 tonnes de nourriture par mois étaient nécessaires pour répondre aux besoins caloriques quotidiens minimaux du territoire, la quantité de nourriture qui est entrée dans la bande de Gaza au cours des deux mois et demi qui ont suivi l’entrée en vigueur du cessez-le-feu semble largement dépasser ce chiffre.

Des camions transportant de l’aide humanitaire qui sont entrés à Gaza par le poste-frontière de Kerem Shalom avec Israël passent devant les tentes des personnes déplacées dans le camp de réfugiés de Nuseirat, dans le centre de Gaza, le 14 octobre 2025, dans le cadre de l’accord de cessez-le-feu et de libération des otages négocié par le président américain Donald Trump. (Crédit : Eyad BABA / AFP)

« La raison pour laquelle l’IPC déclare Gaza en phase 4 d’urgence » malgré cet afflux massif de nourriture « n’est pas très claire », a indiqué Yafin.

De plus, a-t-il souligné, le principal sujet de discussion entre les agences des Nations unies et les organisations humanitaires en novembre n’était pas la sécurité alimentaire, mais plutôt, entre autres questions, les inquiétudes liées à l’assainissement, ou encore les difficultés auxquelles la population de Gaza devrait faire face pendant l’hiver.

« Non seulement ce rapport présente des lacunes méthodologiques (ce qui est fréquent dans les situations chaotiques), mais en plus il ne reflète pas la réalité à Gaza », a déploré Yafin.

Des problèmes liés aux données sur les décès non traumatiques

Un autre problème soulevé par le rapport de l’IPC concerne les données, qu’il fournit pour la première fois, sur les décès non traumatiques, c’est-à-dire sur les décès qui ne sont pas dus à des actions militaires, et qui devraient augmenter considérablement en période de famine.

D’après l’organisation, les chiffres du taux brut de mortalité à Gaza, qu’elle utilise habituellement pour évaluer la famine, n’étaient pas disponibles, en raison des conditions sur le terrain et des problèmes d’accès. Elle a donc décidé de fournir les données sur les décès non traumatiques provenant du ministère de la Santé de Gaza, qui est administré par le Hamas.

Selon les données fournies, le nombre moyen de décès non traumatiques entre janvier et juin 2025 était de 229. Ce chiffre est passé à 482 en juillet puis à 576 en août, avant de redescendre à 391 en septembre et de remonter à 438 en octobre.

Mais selon les données de la Banque mondiale, le taux brut de mortalité (TBM) pour la Cisjordanie et Gaza entre 2020 et 2022 était en moyenne de 0,1 décès pour 10 000 habitants, par jour. Un taux comparable en Cisjordanie et à Gaza à cette époque représenterait environ 20 personnes mourant chaque jour de toutes causes confondues, hors actions militaires.

Cela signifierait donc que, pendant une période sans famine, plus de 600 personnes mourraient chaque mois de toutes les causes non traumatiques dans les deux territoires. Un nombre supérieur à celui cité par l’IPC pendant la famine supposée, qu’il a déterminée pour les mois de juillet et août.

Des colis alimentaires fournis par le Programme alimentaire mondial sont récupérés par des Palestiniens dans un centre de distribution du village de Zawayda, dans le centre de la bande de Gaza, le 27 octobre 2025. (Crédit : BASHAR TALEB / AFP)

Ainsi qu’indiqué précédemment, si les conclusions de l’IPC concernant la famine à Gaza entre le 1er juillet et le 15 août étaient exactes, alors on aurait dû recenser au moins 4 728 décès durant cette période.

Or, les chiffres cités par l’IPC révèlent qu’environ 770 personnes sont décédées de causes non traumatiques au cours de cette période.

Zlochin a en outre souligné que les données fournies par l’IPC concernant la mortalité non traumatique des enfants de moins de 5 ans montraient en réalité une diminution du nombre de ces décès entre janvier et la période de famine présumée – juillet et août -, et des chiffres pour l’ensemble de l’année 2025 inférieurs au niveau de référence d’avant-guerre.

Zlochin, pour expliquer le taux de mortalité non traumatique apparemment faible pour 2025 cité par l’IPC, a émis une hypothèse. Le Hamas pourrait en effet revendiquer les décès naturels et autres morts non traumatiques comme ayant été causés par l’action militaire israélienne, dans le but de gonfler les chiffres des victimes dans le cadre de sa campagne de propagande contre Israël.

Zlochin a toutefois insisté sur le fait qu’il est impossible de déterminer la véritable nature de l’anomalie que présentent ces données sans avoir pleinement accès à toutes les informations disponibles.

L’IPC lui-même a admis que les données fournies par le ministère de la Santé de Gaza étaient « limitées », affirmant qu’elles « occultaient une partie importante de la mortalité non traumatique », tout en ajoutant que son analyse se concentrait sur les tendances de la mortalité non traumatique en tant qu’indicateur de famine – et non sur des valeurs absolues.

L’IPC, dans un document annexe visant à répondre aux critiques concernant sa déclaration de famine en août, a expliqué que ses rapports étaient conçus « pour inciter à l’action, et devaient donc être considérés comme efficaces, plutôt que comme inexacts » si les mesures prises à la suite de ses avertissements atténuaient la catastrophe annoncée.

Problèmes humanitaires à traiter

Yafin, malgré les multiples problèmes que pose le rapport de l’IPC, a déclaré que certains de ses travaux et conclusions avaient tout de même un certain mérite, ajoutant que les efforts déployés pour soulager les souffrances humanitaires à Gaza devraient tenir compte de plusieurs de ses conclusions et décider des mesures à prendre en conséquence.

Une femme répare sa tente dans laquelle s’abritent des enfants, à l’intérieur d’un camp de fortune abritant des Palestiniens déplacés après de fortes pluies dans le quartier de Zeitoun à Gaza, le 11 décembre 2025. (Crédit : Omar AL-QATTAA / AFP)

Il a en particulier souligné les problèmes soulevés par le rapport, selon lequel la « diversité alimentaire » à Gaza « reste médiocre », les groupes vulnérables n’ayant de plus pas les moyens de s’alimenter de manière équilibrée.

Selon Yafin, Israël pourrait contribuer à améliorer la situation en limitant le pourcentage d’importations commerciales à Gaza de produits ultra-transformés et riches en sucre, afin de garantir la priorité aux importations d’aliments de meilleure valeur nutritive.

Yafin a également évoqué les préoccupations de l’IPC concernant les mauvaises conditions sanitaires qui persistent à Gaza, auxquelles Israël devrait selon lui s’attaquer. Ces conditions augmentent en outre les risques pour la santé, notamment la propagation de la diarrhée, un facteur susceptible de contribuer à la malnutrition chez les enfants.

Le rapport souligne de plus la nécessité de fournir aux Gazaouis les moyens de se protéger contre les conditions hivernales, qui sont aussi de nature à aggraver la propagation des maladies et la malnutrition.

« Nous devons garder à l’esprit que la situation humanitaire à Gaza est fragile, et nous devons veiller à ce que les initiatives déployées pour améliorer les conditions sur place se poursuivent », a insisté Yafin.

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