Données actualisées de Gaza : les affirmations de famine auraient été surestimées par l’IPC
Malgré une faim sévère, les niveaux de malnutrition n’atteignaient pas les seuils de famine, ce qui remet en cause une conclusion qui avait nourri le sentiment anti-Israel

Selon des données publiées par une organisation mondiale faisant autorité dans le domaine du suivi de la malnutrition, le seuil critique de famine n’a jamais été franchi à Gaza durant la période où la déclaration d’une famine en cours dans le territoire a suscité de virulentes critiques à l’égard d’Israël, jouant un rôle clé dans la mise à l’écart du pays sur la scène internationale.
Les chiffres publiés le mois dernier par le département de l’État de Palestine du Global Nutrition Cluster (GNC), ainsi que les statistiques de mortalité du ministère de la Santé de Gaza administré par le Hamas, soulèvent de sérieux doutes quant aux conclusions de l’organisation de surveillance de la famine Integrated Food Security Phase Classification (IPC) au cours de l’été. Les experts affirment toutefois qu’une malnutrition aux conséquences dévastatrices sévissait alors dans la bande de Gaza, mais sans néanmoins atteindre les niveaux précédemment avancés.
Les données d’octobre du cluster nutrition montrent que les niveaux de malnutrition à Gaza en juillet et août étaient inférieurs de quelque 23 % aux chiffres utilisés par l’IPC pour étayer une déclaration de famine. Par ailleurs, alors que les chiffres sur les « décès liés à la malnutrition » ont connu un pic pendant cette période, le niveau de surmortalité semble avoir été bien inférieur à ce que l’on pourrait attendre pendant une famine.
Les analystes israéliens reconnaissent que, même si les critères stricts définissant la famine n’ont pas été dépassés, la situation humanitaire à Gaza était – et est encore – extrêmement difficile. Des centaines de milliers de personnes souffrent de privations alimentaires, de mauvaises conditions sanitaires ainsi que d’un accès limité aux soins de santé, en plus des traumatismes causés par deux années de guerre.
Mais les experts ont également souligné qu’il était essentiel de déterminer avec précision s’il y avait eu, ou non, une véritable famine à Gaza. Il s’agit là de répondre aux graves accusations portées contre Israël devant les instances juridiques internationales et, plus largement, au sein de la communauté internationale, qui s’est emparée des allégations de famine pour étayer les accusations selon lesquelles Israël commettait un génocide, par le biais, entre autres moyens, d’une politique de famine délibérée.
« Tout ce récit entourant la famine est utilisé pour accuser Israël de famine délibérément créée », a déclaré Mark Zlochin, analyste de données indépendant, qui a suivi de très près les rapports de l’IPC et attiré l’attention sur les nouvelles données lorsqu’elles ont été rendues publiques, à la mi-octobre.
« Personne de sérieux ne contesterait qu’il y ait eu une famine à Gaza. Si cette famine est une conséquence de la guerre, alors c’est une conséquence grave, mais c’est aussi quelque chose qui se produit partout dans le monde… L’accusation porte en réalité sur le fait qu’Israël aurait délibérément affamé une population civile qui n’était pas impliquée dans la guerre », a indiqué Zlochin.
Une accusation de famine délibérée pourrait alourdir les allégations de génocide et de crimes contre l’humanité déjà examinées par la Cour internationale de justice et la Cour pénale internationale.
Réussir à établir si une famine s’est réellement produite aux niveaux avancés par l’IPC pourrait néanmoins s’avérer essentiel pour déterminer si ces accusations sont fondées, a fait valoir Zlochin.
Les données du cluster nutrition révèlent en effet une forte hausse de la malnutrition entre juin et juillet dans le gouvernorat de Gaza, ainsi qu’une augmentation moins forte, mais significative, dans les gouvernorats de Deir Balah et Khan Younès.
Une hausse qui résulte probablement de la décision d’Israël de suspendre toute aide à Gaza entre le 2 mars et le 18 mai, entraînant une importante diminution des approvisionnements alimentaires dans le territoire, ainsi qu’une flambée des prix des denrées alimentaires de base.
Le taux le plus élevé de malnutrition aiguë globale constaté dans l’enclave côtière a toutefois atteint 11,9 % dans le gouvernorat de Gaza au mois de juillet. La malnutrition aiguë globale peut être déterminée en mesurant la circonférence brachiale des bébés et des très jeunes enfants.
Selon les normes de l’IPC, le seuil permettant d’affirmer l’existence d’une famine généralisée correspond à une prévalence de 15 % chez les enfants âgés de 6 mois à 5 ans, mesurée à l’aide du périmètre brachial (MUAC).
Le taux de malnutrition mesuré par le MUAC a entamé un déclin en août – très légèrement toutefois –, passant de 11,9 % à 11,8 % ce mois-là.
Néanmoins, en août, l’IPC a publié un rapport selon lequel plus d’un demi-million de personnes souffraient déjà de famine à Gaza entre juillet et mi-août de cette année, prédisant également que la famine allait s’étendre pour affecter plus de 640 000 personnes à compter de ce moment-là et au moins jusqu’à la fin du mois de septembre.
D’après le rapport d’août et l’aperçu « Special Snapshot » qui l’accompagnait, les taux de malnutrition mesurés par le MUAC avaient atteint des valeurs comprises entre « 12,7 et 19,9 % » dans le gouvernorat de Gaza en juillet 2025, puis précisaient que ce taux avait atteint 16,4 % à la fin du mois de juillet.
Ainsi, ce rapport, publié le 22 août, a déterminé l’existence d’une famine dans le gouvernorat de Gaza, et que 514 000 personnes avaient connu des conditions de famine sur l’ensemble du territoire de l’enclave entre le 1er juillet et le 15 août.
Le rapport prévoyait également une aggravation de la famine au cours de la seconde moitié du mois d’août ainsi qu’en septembre, estimant que 640 000 Gazaouis souffriraient de la famine durant cette période.
Les critiques, dont faisait partie le gouvernement israélien, ont, à l’époque, fait remarquer que les données citées étaient pour la plupart basées uniquement sur la première moitié du mois de juillet, utilisant un ensemble de données plus restreint que celui habituellement disponible, et que l’IPC semblait également se servir de données non pondérées, une pratique susceptible de fausser les résultats.
Les critiques ont en outre souligné que même les données disponibles à l’époque, mais que l’IPC n’avait pas utilisées, montraient que les niveaux de famine n’avaient pas été dépassés, et que les affirmations de l’IPC concernant la famine n’étaient même pas étayées par ses propres données.
« Lorsque l’on examine les données correctes, il s’avère que le seuil de 15 % n’a jamais été dépassé à Gaza-City, même en se basant sur les données bihebdomadaires plutôt que mensuelles », a écrit Zlochin en octobre.
S’adressant au Times of Israel, il a également fait remarquer que l’IPC n’avait jamais utilisé auparavant les données bihebdomadaires sur la malnutrition à Gaza jusqu’à son rapport d’août, dans lequel l’organisme a invoqué les taux élevés enregistrés au cours de la première moitié du mois de juillet pour justifier sa déclaration de famine.
Zlochin a déclaré que l’affirmation de l’IPC selon laquelle les taux de malnutrition à Gaza augmentaient « de manière exponentielle » aurait pu justifier l’utilisation de ces données partielles, mais uniquement si des preuves significatives que les taux de mortalité dus à la malnutrition approchaient les niveaux de famine avaient existé – ce qui n’était pas le cas. Les données ne corroboraient pas l’affirmation d’une augmentation « exponentielle » de la faim, a-t-il ajouté.
Les chiffres de mortalité publiés par l’ONU en août puis en octobre, fondés sur les données transmises par le ministère de la Santé de Gaza contrôlé par le Hamas, indiquaient des niveaux de mortalité dus à la malnutrition inférieurs aux prévisions pour la période de juillet à septembre, au cours de laquelle l’IPC avait estimé qu’une famine était en cours.
Bien que les données précises utilisées pour établir le diagnostic de famine n’aient pas encore été publiées pour Gaza pour la période concernée, le nombre de décès liés à la malnutrition semble indiquer que la situation était loin d’atteindre les seuils correspondant à une famine.
L’IPC a expliqué que « la grande instabilité de la situation ces dernières semaines et les mouvements de population importants » n’avaient pas permis d’examiner les données les plus récentes. Une nouvelle analyse est « provisoirement prévue pour novembre ».
Chiffres bruts
Les nouvelles données, considérées comme définitives et concluantes, ont été publiées à l’issue d’une réunion du Cluster Nutrition – État de Palestine, le 17 septembre. L’IPC devrait les intégrer dans ses prochains rapports sur la malnutrition à Gaza pour la période allant jusqu’à la fin août 2025.
Le Système intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC), un programme de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, fait référence en matière de surveillance de la malnutrition et de la famine dans le monde. Ses rapports sur Gaza ont été cités par la Cour internationale de justice (CIJ) dans la procédure pour génocide engagée par l’Afrique du Sud contre Israël.
La Cour pénale internationale (CPI) a également émis des mandats d’arrêt contre le Premier ministre Benjamin Netanyahu et l’ancien ministre de la Défense Yoav Gallant, incluant des accusations de « famine des civils comme méthode de guerre » et « d’extermination… dans le contexte des décès causés par la famine », qualifiés de crimes contre l’humanité.
Les accusations de famine figurent parmi les charges les plus graves retenues contre Netanyahu et Gallant dans les mandats de la CPI. Le communiqué publié en mai 2024 par le procureur de la CPI, Karim Khan, annonçant les mandats, évoquait notamment les déclarations du secrétaire général de l’ONU, António Guterres, selon lesquelles une famine sévissait dans certaines zones de Gaza, des affirmations fondées sur un rapport de l’IPC et que l’organisation a depuis reconnues comme mensongères.
L’IPC utilise trois indicateurs clés pour déterminer l’existence d’une famine : la consommation alimentaire des ménages, évaluée par le biais d’enquêtes téléphoniques ; la malnutrition, mesurée par des indicateurs physiques tels que le périmètre brachial (MUAC) ; et la mortalité, avec un seuil correspondant à un taux de mortalité brut (CDR) d’au moins deux décès pour 10 000 habitants par jour, hors blessures traumatiques
L’organisation exige généralement que ces trois critères dépassent les seuils requis pour déclarer une famine.
Selon les données de la Banque mondiale, le taux brut de mortalité (CDR) pour la Cisjordanie et Gaza entre 2020 et 2022 était en moyenne de 0,1 décès pour 10 000 habitants par jour, soit 22 décès quotidiens de toutes causes, à l’exclusion des actions militaires.
Si l’évaluation de l’IPC concernant une famine à Gaza entre le 1ᵉʳ juillet et le 15 août était correcte, le TMS parmi les 514 000 personnes que l’IPC estimait en situation de famine pendant ces 46 jours aurait dû atteindre au minimum 4 728 décès, soit 102,8 par jour.
L’IPC n’a pas encore fourni de données sur le CDR pour la période concernée.
Les chiffres publiés par le Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU (OCHA), fondés sur les registres du Hamas, font état de 170 décès liés à la malnutrition entre le 1ᵉʳ juillet et le 13 août, soit 3,9 morts par jour pour une population d’environ 2 millions d’habitants à Gaza.
Bien que les « décès liés à la malnutrition » recensés par le ministère de la Santé de Gaza ne soient pas directement comparables au taux brut de mortalité, qui inclut tous les décès non liés aux combats, l’écart considérable entre les chiffres soulève des questions difficiles pour le rapport de l’IPC.
Au lieu de fournir des données sur le CDR, le rapport de l’IPC publié le 22 août cite des « enquêtes non précisées » faisant état d’une hausse du taux de mortalité brut, sans fournir ni références ni chiffres. Le rapport affirme également que « des enquêtes anonymes auprès des ménages ont indiqué des taux bruts de mortalité élevés », là encore sans données chiffrées.
Le document reconnaît le nombre relativement faible de « décès liés à la malnutrition » signalés par le ministère de la Santé de Gaza et par l’OCHA, tout en affirmant que ces chiffres « ne reflètent probablement qu’une fraction du nombre réel de décès liés à la malnutrition ».
Arnon Yafin, analyste de données et membre du Forum humanitaire de Gaza, qui avait critiqué le rapport de l’IPC publié en août, avait estimé que le taux de mortalité due à la malnutrition à Gaza entre le 1ᵉʳ juillet et le 15 août, soit 46 jours, était au moins trois fois inférieur au seuil nécessaire pour déclarer une famine.
Il soulignait toutefois que, même à ce niveau, la mortalité observée et le taux de malnutrition de 11,9 % restaient profondément préoccupants.
« De nombreuses personnes sont mortes de malnutrition à Gaza. Mais si l’on compare ces chiffres à ceux d’autres crises survenues au cours des dernières dizaines d’années, ils sont beaucoup plus faibles », a-t-il déclaré au Times of Israel.
Yafin souligne également que la période d’insécurité alimentaire aiguë a été relativement brève, Israël ayant « ajusté sa politique » lorsque les indicateurs de malnutrition ont commencé à augmenter, en autorisant l’entrée de volumes plus importants d’aide humanitaire pour répondre aux besoins.
« Le rapport de l’IPC traite-t-il Israël de manière équitable ? Ce rapport comporte de sérieuses lacunes méthodologiques, imputables à la fois à des considérations politiques et à des contraintes opérationnelles », estime-t-il. « Il est normal qu’un rapport contienne certaines limites, mais celles-ci sont suffisamment importantes pour affirmer que les seuils de famine définis par l’IPC n’ont pas été atteints. »
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