Les avertissements lancés à Netanyahu avant le 7-Octobre ébranlent sa défense politique
La menace du Premier ministre de porter plainte pour diffamation ne peut masquer les preuves de plus en plus nombreuses indiquant qu’il avait été averti d’une attaque du groupe terroriste
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L’un des meilleurs conseillers stratégiques de l’État d’Israël avait un jour expliqué avec une bonne dose d’ironie qu’il n’y avait que deux types de personnes susceptibles d’intenter des poursuites en diffamation : les saints et les parfaits imbéciles. Le Premier ministre Benjamin Netanyahu n’est ni l’un ni l’autre.
Netanyahu a annoncé, dans la journée de mercredi, avoir donné pour instruction à son équipe juridique de lancer des poursuites en diffamation contre le journal Haaretz et contre les journalistes Shlomi Eldar et Ruth Yuval – après que ces derniers ont affirmé, dans le cadre d’un reportage d’investigation diffusé mardi, que le Premier ministre avait reçu un avertissement alarmant de la part du président des Émirats arabes unis, Mohammed ben Zayed, concernant une attaque imminente du Hamas – à peine dix jours avant le massacre du 7 octobre 2023 – et qu’il avait choisi d’ignorer cette mise en garde.
Force est de reconnaître que dans l’état actuel des choses, Netanyahu n’a pas d’autre choix que celui de passer à l’offensive. Le reportage fracassant d’Eldar et Yuval a porté un coup fatal à la campagne lancée par le Likud, une campagne intitulée « Ils ne m’ont pas réveillé » — l’argument que Netanyahu a ouvertement adopté pour sa défense s’agissant de son inaction présumée dans les heures terribles de la matinée du 7-Octobre. Les chefs de l’armée israélienne et du Shin Bet, affirme-t-il, n’avaient pas fait l’effort de le tirer de son sommeil dans la nuit du 6 octobre pour lui signaler que le Hamas se livrait à des activités suspectes – un récit qui entre parfaitement dans le cadre de la tentative de longue date du Premier ministre de rejeter toute la responsabilité du désastre sur les services de sécurité.
S’il avait seulement été alerté, insiste Netanyahu, le déroulement de la matinée tragique qui avait suivi aurait été tout autre.
En réalité, divers éléments de preuve ont révélé que Netanyahu avait reçu au moins quatre avertissements écrits de la part de hauts responsables de la sécurité entre le mois de mars et le mois de septembre 2023. Chacune de ces mises en garde établissait clairement que la guerre approchait à grands pas.
Netanyahu avait également eu deux réunions déterminantes, en face à face, au cours des semaines qui avaient précédé le 7-Octobre, des rencontres qui s’étaient soldées par des avertissements sans équivoque concernant la guerre : l’une, avec Herzi Halevi, qui était alors le chef d’état-major de Tsahal, avait eu lieu le 1er octobre 2023 et l’autre s’était déroulée à la fin du mois d’août avec le général de division à la retraite Giora Eiland, qui avait demandé à s’entretenir avec le Premier ministre pour lui faire part de ses inquiétudes.
Si Netanyahu n’avait pas réagi au dernier article de Haaretz en brandissant la menace d’une action en justice et en niant avec ferveur toute conversation avec ben Zayed, son silence aurait constitué une confirmation tacite de ces informations. Netanyahu mise donc tout sur cette affaire, pleinement conscient du danger politique mortel que représente cette révélation.
Pourtant, même si une action en justice est officiellement engagée dans les jours à venir, la lenteur exaspérante de la procédure judiciaire garantit qu’elle ne sera pas examinée avant bien après les élections qui auront lieu le mois prochain. D’ici là, le paysage politique sera méconnaissable.
Du point de vue du Premier ministre, la seule chose qui compte à présent est de montrer à sa base électorale qu’il n’a pas cédé face à ce qu’il a décrit comme des « Infox ». Une posture qui répond à elle seule aux besoins immédiats de sa campagne.
L’ambiguïté implicite que conservent les Émirats arabes unis est également fascinante. La déclaration apparemment anodine qui a été faite par le ministère des Affaires étrangères émirati, mardi dans la soirée – « des renseignements pertinents sont régulièrement échangés entre les deux pays », a-t-il dit – n’a en rien contredit les révélations qui ont été rendues publiques par Eldar et Yuval. Au contraire, ce non-démenti soigneusement formulé les a renforcées. Si les Émiratis l’avaient voulu, ils auraient pu publier un démenti catégorique et sans équivoque de ce récit, envoyant ce dernier dans les poubelles de l’Histoire. Ce qu’ils n’ont pas fait.
Il y a une autre dimension dans cette saga, celle qu’avec cette révélation qui a concerné les Émirats arabes unis, il s’avère que Netanyahu aurait, en fin de compte, été mis en garde par des pays arabes à deux reprises avant le 7-Octobre. Un article explosif qui avait été écrit par Smadar Perry, journaliste de premier plan, et qui était paru dans le Yedioth Ahronoth à peine quarante-huit heures après le massacre, était entré dans le détail d’une mise en garde solennelle qui avait, semble-t-il, été faite à Netanyahu par un haut responsable des services de renseignement égyptiens, trois jours seulement avant le pogrom.
Les informations transmises par Perry avaient ensuite été ouvertement confirmées par Michael McCaul, le président de la commission des Affaires étrangères de la Chambre des représentants américaine, qui avait fait savoir que les responsables américains savaient que l’Égypte avait transmis à Israël un avertissement précis concernant la possibilité d’une opération majeure du Hamas.
Au vu des avertissements qui avaient été lancés par les Émiratis et par les Égyptiens, une question effrayante et contre-intuitive se pose : est-il possible que le chef du Hamas, Yahya Sinwar, ait fait tout ce qui était en son pouvoir pour avertir Israël avant de passer à l’attaque ?…
Il est pratiquement impossible d’obtenir une réponse digne de ce nom à cette question dans la mesure où les personnalités de premier plan qui étaient à la tête du Hamas à Gaza, ces personnalités qui avaient eu connaissance du plan ourdi par le groupe terroriste, ne sont plus en vie. Il est difficile de déterminer de manière exacte quelle avait été la source des services de renseignement égyptiens – même si le Caire a constamment suivi de près la situation dans l’enclave, en envoyant régulièrement des délégations dans l’enclave et en accueillant fréquemment de hauts responsables du Hamas.
L’avertissement émirati, en revanche, contient des détails qui sont nettement plus concrets.
Selon Eldar, l’intermédiaire qui avait transmis à Israël le message d’alerte initial annonçant qu’un « séisme » se préparait – un message qui provenait de Sinwar et qui était alors destiné aux dirigeants des Émirats arabes unis – avait été prié de répéter cette démarche une semaine après la transmission initiale.
Cet intermédiaire — surnommé « Coal Eyes » — aurait été, semble-t-il, Mohammed Dahlan ou une personnalité qui aurait agi en son nom. Dahlan est un chef palestinien du Fatah en exil et un rival acharné du président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas. Dahlan était également à la tête des forces de sécurité de l’Autorité palestinienne à Gaza jusqu’à ce que le Hamas l’en chasse violemment en 2007. Aujourd’hui, il occupe la fonction de conseiller et c’est un proche des hauts-responsables des Émirats arabes unis.
Eldar a signalé que bin Zayed avait exigé que le message soit authentifié, et il avait voulu avoir l’assurance qu’il provenait bel et bien de Sinwar. L’intermédiaire était donc retourné voir Sinwar une deuxième fois et il avait reçu exactement le même message, accompagné d’une nouvelle exigence : celle que la mise en garde soit directement transmise à Israël.
En d’autres termes, Sinwar avait insisté pour que les Israéliens soient informés d’une action imminente qu’il avait surnommée zilzal — le mot arabe qui signifie « séisme ».
Mais pourquoi Sinwar aurait-il souhaité dévoiler son propre plan d’offensive, pour finalement le mettre en œuvre de toute façon ?… Plusieurs théories sont susceptibles de répondre à cette question.
L’une d’entre elles met en avant les relations entre Sinwar et le chef de la branche armée du Hamas, Mohammed Deif, des relations qui étaient alors tendues à l’extrême. Alors que Deif appréhendait chaque problématique à travers la seule réponse armée, Sinwar, de son côté, avait adopté le prisme plus large qui lui était imposé par sa fonction de dirigeant de la bande de Gaza — deux perspectives stratégiques qui étaient fondamentalement différentes.
Deif n’avait jamais cessé de pousser à une confrontation militaire dévastatrice. Sinwar, en revanche, souhaitait apparemment épuiser toutes les voies de négociation en vue d’un cessez-le-feu afin d’obtenir la remise en liberté d’un grand nombre de prisonniers palestiniens qui étaient détenus pour atteinte à la sécurité nationale au sein de l’État juif et afin d’arracher de nouvelles concessions économiques à Israël et au Qatar — notamment l’augmentation du nombre d’ouvriers de Gaza autorisés à travailler en Israël et l’obtention de fonds qataris supplémentaires tant pour la population civile que pour sa branche armée.
Alors, qu’est-ce qui avait fait pencher la balance en faveur de la guerre ? Le Hamas observait avec une inquiétude grandissante le gouvernement israélien d’extrême droite, un gouvernement farouchement nationaliste. Le groupe terroriste avait été particulièrement indigné par les efforts incessants qui étaient livrés par Itamar Ben-Gvir, le ministre de la Sécurité nationale, qui cherchait à éroder le fragile statu quo en vigueur sur le mont du Temple — cet arrangement historique qui autorise les Juifs à se rendre sur ce lieu saint mais qui réserve le droit de prier aux seuls musulmans.
Les visites très médiatisées de Ben Gvir et son encouragement discret à la prière juive sur ce site avaient acculé le Hamas dans une impasse stratégique.
Au cours de l’opération « Gardien des murs » en 2021, le Hamas était parvenu à s’approprier la question du mont du Temple dans le monde islamique en lançant des salves de roquettes en direction de Jérusalem. Pour le groupe terroriste, ce tournant avait été décisif : il était devenu la principale faction palestinienne à se battre, au sens littéral du terme, pour défendre le site.
De plus, Sinwar avait parfaitement compris une illusion nourrie par les Israéliens. Il avait compris qu’Israël était convaincu d’avoir infligé des dégâts terribles au Hamas, alors qu’en réalité, l’organisation avait été à peine égratignée.
Sinwar avait impitoyablement exploité ce décalage cognitif. Tsahal et l’establishment de la Défense se berçaient d’illusions en matière de dissuasion et de supériorité opérationnelle. Le Hamas, dans les faits, s’était discrètement transformé en une armée redoutable.
En observant la coalition intransigeante de Netanyahu, Sinwar en avait sans doute conclu que les chances d’obtenir de nouvelles concessions diplomatiques ou économiques étaient minces, voire inexistantes. A l’inverse, le danger de perdre l’hégémonie durement acquise par le Hamas en tant que défenseur ultime du mont du Temple n’avait cessé de croître.
A tout cela étaient venus s’ajouter les bouleversements intérieurs sans précédent qui avaient paralysé Israël tout au long de l’année 2023 : le plan de refonte radicale du système judiciaire du gouvernement, qui avait été la source de profondes divisions, et la crise déclenchée par une vaste coalition de réservistes d’élite de l’armée israélienne qui avaient menacé de suspendre leur service volontaire en signe de protestation contre les législations projetées.
Alors que l’entraînement était suspendu dans de larges pans de l’armée, le Hamas avait vu l’armée israélienne paraître se fracturer de l’intérieur. Aux yeux de Sinwar, ce chaos interne avait offert une occasion historique et rare qu’il n’avait tout simplement pas fallu laisser passer.
Malheureusement, son pari avait porté ses fruits pendant 36 heures. Le Hamas était parvenu à envahir l’ouest du Néguev et il avait entraîné Israël dans une guerre régionale acharnée sur plusieurs fronts – un conflit catastrophique auquel Israël ne parvient pas à mettre un terme aujourd’hui, et sur lequel l’État juif est dans l’incapacité de seulement enquêter.
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