Les liens d’un café de Jérusalem avec Jews for Jesus divisent ses soutiens laïques
Devenu un symbole de la lutte contre les pressions haredim, le Café Basimta est désormais au centre d’une controverse après la révélation de son affiliation
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JTA – Le principal club de football de Jérusalem avait créé la surprise la semaine dernière en annonçant qu’il offrirait à un nouveau café une publicité gratuite sur les maillots de ses joueurs pour la saison à venir.
Cette offre généreuse avait fait suite à plusieurs semaines de harcèlement du Café Basimta par des manifestants haredim qui réclamaient sa fermeture le Shabbat. Le Hapoel Jérusalem avait expliqué vouloir envoyer le message que Jérusalem est « une ville ouverte et diversifiée, où chacun a sa place ».
Mais, dans la journée de mardi, le club est revenu sur sa décision et il a retiré son offre après avoir appris, à la suite d’une demande de renseignements de la Jewish Telegraphic Agency (JTA), que le Café Basimta est un projet officiel de l’organisation Jews for Jesus.
« Notre intention, depuis le début, était juste de soutenir une petite entreprise à laquelle on refusait la liberté d’exercer son activité, un principe auquel nous restons attachés », a déclaré à la JTA Matan Avrina, porte-parole du club. « Nous avons toutefois réalisé que cette affaire était plus complexe que nous ne le pensions au départ. »
La découverte des liens entre le Café Basimta et une organisation missionnaire chrétienne est également venue brouiller les repères des Israéliens laïques qui avaient fait du café un symbole de résistance face aux manifestations des haredim. Ce qui paraissait n’être qu’une nouvelle bataille dans la guerre culturelle autour de l’ouverture des commerces le Shabbat se révèle finalement bien plus complexe.
« Je ne sais pas si cela change mon envie d’y boire un café, mais cela complique clairement les choses », a confié samedi à la JTA Gabriel, un Américain venu étudier un an à Jérusalem. Il faisait la queue devant le café lorsqu’il a appris les liens avec Jews for Jesus, tandis que les manifestants continuaient de scander leurs slogans. « Il y a une dimension supplémentaire à laquelle je ne m’attendais pas. »
D’autres ont assuré, en revanche, que le caractère chrétien du café n’a rien changé à leur soutien.
« Je comprends qu’ils détestent Jews for Jesus, et je comprends pourquoi », a déclaré lors d’un entretien Adir Schwartz, maire adjoint de Jérusalem et fervent défenseur du secteur laïc de la ville. « Mon père était rabbin à l’étranger, et je comprends qu’ils aient le sentiment de défendre la continuité du peuple juif. Mais ici, il est question de notre appartenance à une même ville. »
Si Yoel Ben David, gérant du café et responsable de Jews for Jesus à Jérusalem, a reconnu que ces deux guerres culturelles ont été bénéfiques pour son établissement, il a affirmé ne pas s’en réjouir.
« Financièrement, c’est évidemment une bonne chose, mais ni moi ni le reste de l’équipe n’apprécions cette situation », a-t-il déclaré samedi à la JTA depuis son café. « Nous aimerions tous que les tensions retombent un peu. »
Au départ, le conflit autour du Café Basimta semblait relativement simple. Dans une ville où 46 % des Juifs sont haredim, ou ultra-orthodoxes, et où seuls 13 % se définissent comme laïques, à l’inverse du reste du pays, le café faisait figure d’exception en choisissant d’ouvrir le Shabbat malgré l’opposition des autorités religieuses. À peine une poignée d’établissements du même type existent dans le centre de Jérusalem, plusieurs ayant renoncé au fil des ans à ouvrir le jour du Shabbat sous la pression des milieux religieux.
Le Café Basimta, dont le nom signifie « café dans la ruelle », a ouvert ses portes fin mai dans le quartier de Nahlaot, au centre de Jérusalem. Son nom fait référence aux maisons en pierre du 19ᵉ siècle qui bordent les étroites ruelles du quartier. Jadis haut lieu de la vie bohème de Jérusalem, Nahlaot compte aujourd’hui une population haredi de plus en plus importante, et les commerces qui ouvrent le Shabbat y sont devenus extrêmement rares, si tant est qu’il en reste.
Le 4 juillet, premier samedi marqué par une manifestation devant l’établissement, des dizaines de protestataires haredim, dont beaucoup semblaient être des mineurs, avaient déferlé dans le café en quatre vagues successives. Selon le personnel et des vidéos diffusées sur les réseaux sociaux, ils avaient encerclé l’établissement, frappé contre les vitres et renversé des tables.
À l’époque, les liens entre le Café Basimta et Jews for Jesus n’étaient pas connus du grand public. Mais la situation a changé au début du mois de juillet, lorsqu’Or LeAchim, une organisation haredi de lutte contre le prosélytisme qui aide les Juifs à quitter les groupes missionnaires et les sectes, a révélé ces liens et commencé à organiser des manifestations devant le café.
Le groupe a placardé dans le quartier des pashkevils – des affiches murales traditionnellement utilisées dans les communautés haredies. « L’influence missionnaire messianique agit avec d’autant plus de force qu’elle gagne les cœurs par la nourriture et la boisson », peut-on lire sur l’une d’elles. « Et comme si cela ne suffisait pas, ils ont ajouté le péché au crime en ouvrant l’établissement le saint jour du Shabbat, profanant honteusement le Shabbat au cœur de la Ville sainte. »
Ces révélations ont surpris et refroidi certains de ceux qui étaient prêts à soutenir le café. Elles n’ont toutefois pas modifié la nature des manifestations, qui continuent de porter essentiellement sur l’ouverture du Basimta le Shabbat.
« Les gens sont venus manifester parce que l’établissement était ouvert le Shabbat. Ils ne savaient pas qu’il s’agissait d’un lieu missionnaire. Cette manifestation ne nous a pas aidés », a déclaré Binyamin Klugger, qui travaille avec Or LeAchim et d’autres organisations de lutte contre le prosélytisme. Il craint que l’agressivité des manifestants haredim ne détourne l’attention de son message concernant les activités missionnaires du café.
« Les personnes qui continuent de manifester ne semblent d’ailleurs pas vraiment savoir qu’il s’agit d’un lieu missionnaire », a-t-il ajouté.
Lors de la manifestation de samedi, des cris de « Shabbat ! » ont résonné dans les ruelles pavées tandis que la file de clients venus acheter un café glacé s’étirait jusque dans la cour.
La police israélienne est intervenue pour maintenir les manifestants à distance et les empêcher de s’approcher du café. Des Israéliens laïques leur ont répondu en scandant des slogans, tandis que certains se sont mis à chanter Shalom Aleichem, le chant traditionnel entonné au début du repas de Shabbat.
Depuis leurs balcons, les habitants ont observé les altercations, dont les cris rompaient le calme habituel d’un matin de Shabbat. Yael Levy, installée dans l’immeuble voisin du Café Basimta après avoir quitté la Californie pour s’établir en Israël, a distribué des biscuits aux deux camps dans l’espoir d’apaiser les tensions.
« C’est très triste, surtout en cette période des ‘trois semaines’ » », a-t-elle déclaré, en référence à la période de deuil comprise entre le 17 Tamouz et le 9 Av du calendrier hébraïque, durant laquelle les Juifs commémorent la destruction des deux Temples. Selon la tradition rabbinique, cette destruction est attribuée à la sinat hinam, la haine gratuite entre Juifs.
« C’est tout simplement une mauvaise énergie à un moment où nous avons besoin d’énergie positive. »
À l’extérieur, une longue file d’amateurs de café attendait son tour pour choisir parmi une carte de boissons variée, tandis que Ben David accueillait les clients tout en gardant un œil sur la manifestation.
Rien, à première vue, n’indiquait que le café était lié à Jews for Jesus. Ben David a toutefois confirmé que l’organisation était propriétaire des lieux et du café, qui s’inscrit dans un réseau grandissant d’espaces similaires à travers le pays. Selon lui, l’objectif est de trouver un équilibre entre les activités missionnaires et la volonté d’offrir simplement un lieu agréable où travailler, se retrouver ou prendre un café.
« Tout le monde nous accuse de faire du prosélytisme », a déclaré Ben David. « La dimension liée à Jésus n’est pas totalement absente, mais ce n’est pas ce que nous mettons en avant. »
Jews for Jesus est l’une des principales organisations du mouvement messianique, un courant qui reconnaît la divinité de Jésus tout en affirmant pratiquer le judaïsme, une combinaison qu’aucun courant du judaïsme ne considère comme compatible avec la foi juive.
S’il existe peu de données sur le nombre d’Israéliens adhérant aux croyances messianiques, tant les responsables de ces mouvements que leurs détracteurs estiment que leurs rangs sont en progression. L’an dernier, l’un des deux employés de l’ambassade israélienne tués lors d’une attaque devant le Capital Jewish Museum à Washington, était issu d’une famille messianique israélienne.
En 2024, Jews for Jesus a nommé pour la première fois un Israélien au poste de directeur général. Cette même année, sa branche israélienne a enregistré près de 6 millions de dollars de recettes, qui ont permis de financer une équipe locale d’une soixantaine de personnes.
Sur son site internet, l’organisation sollicite des dons pour financer ses activités en Israël. Dans un appel lancé en décembre 2025, elle cherchait notamment à réunir 225 000 dollars afin d’ouvrir à Haïfa un café et un centre d’évangélisation, présenté comme « un espace accueillant où les Israéliens peuvent découvrir l’espérance de Yeshua », le nom hébreu de Jésus.
Ben David travaille pour Jews for Jesus depuis plus de vingt ans. Né en Israël, il dit avoir commencé à croire en la divinité de Jésus à l’âge adulte, en même temps que son épouse, alors qu’il effectuait son service militaire et exerçait comme rabbin orthodoxe.
Titulaire d’un master délivré par un séminaire messianique, il a également dirigé la formation des missionnaires de l’organisation en Israël. Selon le site internet de Jews for Jesus, il « dirige aujourd’hui notre action à Jérusalem, apportant l’Évangile dans la ville où il est venu à la foi ».
L’activité missionnaire n’est pas illégale en Israël, sauf lorsqu’elle cible des mineurs sans le consentement de leurs parents ou qu’elle offre une conversion religieuse en échange d’un avantage matériel. Pourtant, beaucoup d’Israéliens sont convaincus qu’elle est interdite, ce qui témoigne de la force des normes culturelles profondément ancrées dans les communautés juives.
Or LeAchim indique préparer une nouvelle manifestation qui visera cette fois explicitement les activités missionnaires du Café Basimta.
« Nous prévoyons d’organiser prochainement une manifestation de grande ampleur, qui rassemblera des milliers de personnes, un jour de semaine », a déclaré le rabbin Binyamin Vulcan, responsable des activités de lutte contre le prosélytisme de l’organisation. « D’ici là, nous tentons d’obtenir la fermeture de l’établissement par l’intermédiaire de la municipalité. »
Ben David explique que Jews for Jesus, anticipant une telle réaction, a acheté les locaux du Café Basimta plutôt que de les louer à un propriétaire qui aurait pu céder aux pressions.
Il affirme toutefois ne pas comprendre l’ampleur de la polémique.
« Si Jésus est le Messie des Juifs, quoi de plus juif que de croire en Jésus ? », interroge-t-il. Quant à l’étiquette de « missionnaire », il insiste sur le fait que le café ne se résume pas à sa dimension religieuse. « Nous ne mettons pas de croix dans nos expressos », plaisante-t-il.
Klugger dit ne pas comprendre pourquoi les mêmes Jérusalémites laïques, inquiets de l’influence grandissante des haredim dans la ville, sont prêts à acheter leur café à quelqu’un qui souhaite, selon lui, les voir renoncer au judaïsme.
« Si vous ne voulez pas que les haredim influencent vos enfants, vous ne pouvez pas non plus accepter que des missionnaires les influencent », affirme-t-il.
D’autres clients venus le Shabbat disent, eux, avoir entendu ces mises en garde sans qu’elles ne changent quoi que ce soit à leur soutien au café. À leurs yeux, l’identité de son propriétaire est sans importance.
« Je ne vais pas me convertir à cause d’un café. Enfin… à moins qu’il soit vraiment excellent, auquel cas, peut-être », lance Lior Stern en souriant. Il a fait le déplacement depuis la région de Tel Aviv pour soutenir le Café Basimta après avoir entendu parler des manifestations.
« Le propriétaire pourrait être bouddhiste, musulman, juif ou chrétien, cela ne changerait rien. Ce n’est pas la question. La question, c’est la liberté. »
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