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L’histoire de deux Juifs soviétiques mandatés par Staline pour collecter des fonds revue par Avner Landes

« The Delegation » narre les aventures – et les déconvenues – d'un acteur et poète envoyé collecter des fonds auprès de ses coreligionnaires en Occident

Avner Landes, auteur de « The delegation ». (Autorisation)
Avner Landes, auteur de « The delegation ». (Autorisation)

En 1943, alors que la Seconde Guerre mondiale fait rage, Joseph Staline demande à deux Juifs de partir pour une tournée internationale dans le but de collecter auprès de leurs compatriotes juifs de l’Ouest des fonds pour l’Armée rouge. Le voyage se veut par ailleurs une offensive de charme pour apporter davantage de soutien politique à l’effort de guerre soviétique contre l’Allemagne nazie.

The Delegation, roman à mi-chemin entre la réalité et la fiction d’Avner Landes sorti en avril dernier, raconte l’histoire de ces deux émissaires, à savoir l’acteur de langue yiddish Solomon Mikhoels et l’apparatchik du parti (et poète à ses heures) Itzik Feffer.

Le livre embarque ses lecteurs dans un voyage au plus près des pensées et émotions de Mikhoels et Feffer, dams leur sillage lorsqu’ils posent le pied aux États-Unis, rencontrent des Juifs américains, des personnalités comme Paul Robeson ou Albert Einstein, des espions soviétiques et bien plus. Au fil du temps, le duo s’interroge sur la question de sa complicité avec un système glaçant au sein duquel chacun est susceptible d’être sacrifié et où la fin justifie les moyens, quelles que soient les circonstances.

Dans son premier roman, Meiselman, Landes donnait à lire l’histoire plutôt drôle de la jalousie et de la rivalité entre le bibliothécaire Meiselman et la romancière Izzy Shenkenberg. Avec une grande virtuosité dans le registre de la métafiction, Landes reprend le personnage de ce même Shenkenberg dans The Delegation – en tant que personnage et auteur.

Cette histoire de Mikhoels et Feffer s’accompagne d’une « note de l’auteur » signée Shenkenberg dans laquelle il livre sans fards ses difficultés d’écriture de « The Delegation », sa relation difficile avec son père et ses doutes concernant les problèmes de perspective historique. Si l’on ajoute les notes de bas de page associées à la note de Shenkenberg, on obtient un roman à triple niveau de lecture.

Il s’agit tout à la fois d’un récit échevelé et d’un règlement de comptes sur un moment charnière de l’histoire juive, avec le contre-point un rien blasé de notre époque propice au chaos politique et éthique.

Natif de Chicago, Landes réside dans la banlieue de Tel Aviv avec sa femme et ses deux enfants. Titulaire d’une maîtrise en beaux-arts des universités Bar-Ilan et Columbia, il écrit, édite et écrit pour le compte d’autrui.

L’auteure de ces lignes connaît Landes depuis l’université Bar-Ilan, il y a de cela une vingtaine d’années : elle s’est entretenue avec lui dans son bureau de Petah Tikva afin de comprendre comment et pourquoi il avait écrit ce roman, et ce que signifiait d’être un auteur juif américain dans l’Israël de l’après-7 octobre.

The Times of Israel : Cette histoire de voyage de Mikhoels et Feffer en Amérique repose sur des personnes réels et des événements réels. Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire sur cette histoire ?

Avner Landes : J’ai entendu parler de ce voyage effectué par deux artistes juifs soviétiques, Itzik Feffer et Solomon Mikhoels, en 1943 aux États-Unis, au Canada et au Royaume-Uni, dans le but de rallier des soutiens à l’Union soviétique et à l’Armée rouge. Ce qui m’a intrigué, c’est la question : pourquoi Staline a-t-il fait une chose pareille ? Mais ce qui m’a vraiment attiré dans cette histoire, ce sont ses deux personnages.

Feffer était un poète de langue yiddish plutôt moyen, qui était membre du parti et écrivait de la propagande pour l’Union soviétique, ce qui ne l’empêchait pas d’être très respecté au sein des cercles yiddish. Mikhoels – qui n’était, lui, pas membre du parti – devait être le plus grand acteur de l’époque en Union soviétique. Feffer a été envoyé pour lui servir de gardien. J’étais très intrigué par cette relation. Feffer n’a pas toujours été un fêtard. Quand il était plus jeune, c’était un révolutionnaire. Comment un révolutionnaire devient-il un homme du parti ? Comment se fait-il que jeune homme, il se soit opposé au statu quo et qu’à l’âde de 40 ans, il le soutienne et fasse en sorte de le perpétuer ?

De gauche à droite : Itzik Feffer, Albert Einstein et Solomon Mikhoels en 1943. (Domaine public)

Dans l’une des scènes clés de ce livre, Mikhoels et Feffer se rendent chez Albert Einstein, à Princeton, pour lui demander son soutien et ils finissent par évoquer les projets de « Livre noir » des atrocités commises par les Nazis envers les Juifs – sans oublier la complicité de collaborateurs russes. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur cet épisode ?

La partie avec Einstein est une scène importante, et comme pour beaucoup de scènes de ce livre, j’ai commencé avec une idée, et après l’avoir écrite, j’ai fait des recherches. Quand j’ai trouvé cette photo de Mikhoels et Feffer avec Einstein dans son jardin de Princeton, dans le New Jersey, cela m’a tout de suite donné l’idée d’écrire une scène avec eux trois.

La plupart des récits fictifs sur Einstein ont tendance à mettre en avant le physicien récompensé, mais ce qui m’a surtout intéressé, c’est son côté coureur de jupons.

L’histoire retient les idées et non la personnalité, en faisant fi de l’importance de la personnalité dans la construction de ces trajectoires historiques. En faisant des recherches sur cette scène, je me suis rendu compte qu’Einstein avait parlé avec Mikhoels et Feffer d’un projet de « livre noir » pour témoigner de tout ce qui avait été perdu par les Juifs, tous ces Juifs assassinés, en expliquant qui les avait assassinés et qui avait collaboré. Ils sont rentrés en Union soviétique avec cette idée et ce livre noir a été rédigé. L’écrivain Vassily Grossman en a été l’une des plumes.

Vous faites entrer l’acteur américain Paul Robeson, un communiste de longue date, dans le roman. Pour quelle raison ?

Mon intérêt pour cette histoire est né d’un épisode impliquant Robeson, que je raconte dans le livre. Depuis la prison, Feffer prévient Robeson que Feffer et de nombreux autres Juifs éminents risquent d’être exécutés et le conjure d’alerter le monde entier. Mais Robeson garde l’information pour lui, il n’en parle à personne sans que cette injustice n’altère sa croyance en la promesse de Staline et de l’Union soviétique. Sa ferveur envers le projet soviétique ne lui permettait pas d’accepter de preuves contradictoires.

Cet échec moral, cet aveuglement, m’ont profondément choqué. Mais en creusant davantage cette histoire et la vie de ces artistes juifs soviétiques, j’ai vu que chacun d’entre eux avait fait preuve d’une intransigeance semblable à un moment ou à un autre. Leurs compatriotes juifs étaient emprisonnés et tués parce qu’ils étaient juifs, et ils refusaient de voir qu’ils seraient les prochains, préférant croire que leurs coreligionnaires avaient été tués pour des raisons justifiées – pas seulement parce qu’ils étaient Juifs.

Lors de la rédaction de The Delegation, Shenkenberg affronte une « crise de chutzpah », parce que « le travail ne semble plus avoir de sens…Tout lui parait fou . » Ce sentiment a-t-il quelque chose à voir avec votre propre ressenti de l’écriture ?

L’acteur Paul Robeson en 1942. (Domaine public)

Lorsqu’on écrit de la fiction historique, la question des limites et recoupements est pressante. Où l’histoire commence-t-elle ? Où s’arrête-t-elle ? Où commence vraiment l’histoire des artistes juifs soviétiques ? Avec la révolution ? Ou plus tôt – avec l’antisémitisme de l’époque des tsars ? Ne suis-je pas en train de me tromper d’histoire et de raconter des bêtises en prenant une décision arbitraire sur le point de départ ?

Cette question m’a torturé. Et plus on fait de recherches, plus le cadre s’élargit.

Depuis que vous êtes installé en Israël, cela fait déjà plusieurs années, vous avez publié deux romans à thème juif en anglais. Quelle est la difficulté d’être un auteur en langue anglaise en Israël ?

J’ai écrit mon premier livre lorsque je vivais encore à New York. C’est un endroit unique avec une incroyable culture littéraire, et tellement d’écrivains. Personnellement, je trouvais ça un peu étouffant. Il y a un vrai sentiment de compétition.

L’une des choses que j’apprécie, depuis que je suis ici, au sein de cette communauté, c’est qu’il n’y a pas d’écrivains ici, et que la plupart des gens ne lisent pas de fiction.

Je pense qu’il est important pour les écrivains de vivre dans le monde, car quand vous êtes enfermé dans une pièce toute la journée à taper sur un clavier, il est très difficile de savoir comment les gens vivent et pensent réellement. Il est important d’avoir des amis qui travaillent dans différents secteurs. C’est sain pour un écrivain. Par ailleurs, je m’interroge toujours sur la langue, sur le fait de ne pas vivre dans sa langue ou dans la langue dans laquelle on écrit. Je pense que cela me force aussi à puiser davantage dans mes souvenirs. J’ai vraiment puisé dans mes souvenirs de New York pour recréer l’ambiance qui y règne. Et aussi dans mes souvenirs des Juifs d’antan, ceux que j’ai connus lorsque j’étais enfant. Si j’essayais d’écrire sur la culture dans laquelle je vis, je serais paralysé par un souci d’exactitude, et ce n’est pas ce qui m’intéresse. Pour moi, c’est plus intéressant de se dire : « De quoi je me souviens ? Quelles sont les petites choses particulières de telle culture ou tel environnement ?

Dans le cursus d’écriture de Bar-Ilan, on parlait beaucoup de ce que cela signifie d’un écrivain juif. Qu’en pensez-vous aujourd’hui ?

Les écrivains juifs n’aiment pas ces étiquettes, mais si je regarde cela du point de vue d’un non-écrivain, je dirais que oui, ces étiquettes sont importantes ; Il est important pour les communautés d’avoir leurs livres et leurs écrits. Nous échangeons autour de ces livres, et quand je regarde l’état actuel de l’édition et de la fiction juive, je vois une communauté qui ne se soucie plus des histoires racontées par les écrivains de fiction juifs.

Il fut un temps où la Yeshiva University invitait Philip Roth. Je pense que c’est très difficile à imaginer en 2025. Mon père me dit que lorsqu’un nouveau roman de Philip Roth sortait, ou qu’un nouveau livre de Saul Bellow sortait, toute la communauté le lisait. Beaucoup l’ont acheté, et on en parlait partout, aussi au sein de la communauté, on parlait de ces livres.

Quelqu’un comme Cynthia Ozick a toujours été publié dans Commentary, mais combien de fois Commentary publie-t-il des écrivains de fiction ? La Jewish Review of Books publie deux critiques de livres par numéro. Le Forward ne fait presque pas de critiques de livres. Et de quoi parle-t-on au final ? On finit entourés d’experts, et c’est tout. Nous vivons dans un monde désincarné – tout tourne autour des « infos », il n’y a plus rien.

Le commentateur américain Tucker Carlson (à gauche) s’entretient avec le président iranien Massoud Pezeshkian, dans une interview publiée le 7 juillet 2025. (Capture d’écran du Tucker Carlson Show)

Compte tenu de la complexité de l’écriture d’œuvres à contenu juif depuis le 7 octobre et de la difficulté pour trouver un éditeur pour ce type d’œuvre, pouvez-vous nous parler un peu de votre propre expérience ?

J’ai eu l’idée de ce livre et j’ai commencé à faire des recherches des années avant de commencer à l’écrire. En mai 2021, lors de la précédente guerre, c’était la première fois que je revenais en Israël sous une pluie de roquettes, avec les sirènes : ce fut émotionnellement difficile car je me suis rendu compte que certains de mes amis aux États-Unis m’appelaient et me disaient : « Je vois ce qui se passe aux informations – ça va ? » Alors que d’autres, pas du tout ; c’est dans ces circonstances que j’ai commencé ce roman.

Une grande partie de ce livre parle de la façon dont nous tricotons des récits pour nous aider à traverser la vie et du fait que nous devenons résistants aux informations qui les contredisent. Feffer et Mikhoels résistent à toute information qui contredit le récit qu’ils se sont créé. C’est l’idée de la narration à trois niveaux de ce roman : dans quelle mesure les informations de l’une des parties sont-elles en conflit avec les informations des autres parties ? C’est de cette manière que je me suis glissé dans cette histoire.

J’ai terminé d’écrire le livre le 6 octobre, et j’avais prévu de commencer à l’éditer immédiatement. Mais le lendemain, la guerre a commencé, et je n’ai pas écrit pendant un mois entier. C’était très étrange pour moi. Au moment où je m’apprêtais à relire et corriger le livre, les mêmes sentiments que ceux qui m’avaient jeté à corps perdu dans la rédaction du livre – l’idée que nous résistons souvent à l’information qui contrarie notre vision du monde – sont revenus, et je me suis dit, oui, c’est vraiment de cela qu’il s’agit dans le livre.

Et puis il se passe ce qui s’est passé le 7 octobre et quelques semaines plus tard, on se rend compte qu’il y a beaucoup de Feffer de par le monde.

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