Lieu de pèlerinage d’antan, Nazareth, aujourd’hui délabrée, est une ville en crise
Les habitants de la ville natale de Jésus, épicentre politique arabo-israélien, estiment que le fugace tourisme de Noël ne suffit pas à contrer les effets de la crise économique et de la criminalité
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NAZARETH — À la période de Noël, Nazareth a brièvement donné l’impression d’une ville convalescente avec les célébrations des fêtes, le retour des touristes et la reprise de l’activité commerciale, après des années difficiles.
Mais dès la fin des fêtes, l’illusion a pris fin. En pleine matinée, la Vieille Ville reste silencieuse avec ses volets verts fixés sur les étals du marché et les déchets qui s’amoncellent dans les ruelles sur fond d’une crise politique et économique profonde qui continue de toucher la plus grande ville arabe d’Israël.
« C’était tellement vivant autrefois », regrette Sami Jabali, propriétaire du Liwan Café — l’un des rares commerces encore ouverts dans le labyrinthe de ruelles voûtées en pierre. « Mais aujourd’hui, tout le monde ou presque a de nouveau fermé. Il n’y a ni touristes, ni habitants — rien de rien. »
Suite à la création d’Israël, Nazareth s’est transformée presque du jour au lendemain en passant du statut de ville de pèlerinage tranquille à celui de cœur politique de la société arabe au sein du nouvel État juif — ville dans laquelle les citoyens arabes se sont dotés d’institutions politiques indépendantes et ont revendiqué une certaine forme d’autonomie. Mais l’été dernier, après des années de tensions entre la municipalité de Nazareth et le ministère de l’Intérieur, le gouvernement a dissous le conseil municipal dûment élu pour nommer à la place un comité public.
Selon les autorités, cette mesure était nécessaire « pour stabiliser et réhabiliter » la ville, en proie à une crise financière, une paralysie administrative et un regain de criminalité. Pour nombre d’habitants, cependant, c’est plus que le symbole d’un échec municipal — un recul par rapport à l’expérience d’un gouvernement arabe au sein d’un État juif, sur fond de climat de peur et de polarisation suite aux atrocités commises par le Hamas du 7 octobre 2023 et à la guerre qui s’en est suivie à Gaza.
Jabali montre le marché de la Vieille Ville, aujourd’hui fermé, où son café fait office de petit centre culturel.
« Il fut un temps où ce marché était l’âme de la ville », dit-il. « Il ne s’est jamais totalement remis de ces années de reconstruction et négligences. »
Lorsqu’il a ouvert le Liwan Café en 2011, un bref renouveau s’est imposé avec l’ouverture de studios d’art et d’ateliers d’artisanat, sans compter le retour des touristes dans la Vieille Ville. Mais l’effet de la pandémie sur le tourisme, le massacre commis par le Hamas le 7 octobre 2023 et les deux années de guerre qui s’en sont suivies ont eu raison de cette timide reprise.
« La plupart des magasins qui ont rouvert après le COVID ont de nouveau fermé », explique Jabali. « Seuls quelques-uns d’entre nous tiennent encore le coup. »
« Le cœur politique de la société arabe en Israël »
La période de Noël a offert un répit, certes temporaire. Selon Suheil Diab, ancien maire-adjoint de Nazareth, les fêtes se sont traduites par une reprise de l’activité à un niveau que la ville n’avait plus vu depuis trois ou quatre ans, du fait de la pandémie de COVID-19 et de la guerre. Les gros jours, précise-t-il, Nazareth a accueilli jusqu’à 70 000 visiteurs, attirés par les célébrations et les événements des fêtes.
« Les fêtes ont aidé, » concède Diab, « mais elles n’ont pas changé la situation sous-jacente. Il y a eu des célébrations, des festivals et des événements. »
Les visiteurs ont continué de venir, même après le 25 décembre, jusqu’à début janvier, autour de la Noël orthodoxe et du Nouvel An — y compris au marché de la Vieille Ville, dont de nombreuses boutiques avaient fermé leurs portes.
Pour autant, Diab met en garde contre la tentation de voir dans cette période fugace un véritable tournant. Le nombre de visiteurs est resté bien inférieur aux niveaux d’avant la pandémie et la situation générale demeure, selon lui, incertaine.
Pour comprendre les enjeux plus profonds, explique Diab, il faut regarder loin en arrière, du côté des bouleversements traumatiques de 1948.
« Du jour au lendemain, Nazareth a accueilli 12 000 réfugiés des villages environnants — elle a doublé de taille, perdu la majeure partie de ses terres, et ses dirigeants de toujours ont disparu. Une nouvelle direction ouvrière et de gauche a pris le pouvoir, liée au Parti communiste. Nazareth est non seulement devenue une ville d’églises, mais aussi le cœur politique de la société arabe d’Israël », ajoute Diab.
Un événement clef a eu lieu en 1975, lorsque le poète et leader communiste Tawfiq Zayyad a remporté la mairie à la tête d’un mouvement politique arabe indépendant — non sioniste et opposé aux listes arabes alignées sur le gouvernement qui dominaient la politique locale.
À peu près à la même époque, Nazareth est devenue le berceau d’une nouvelle vague d’organisations civiques arabes : c’est dans cette ville que fut créé le Comité national des autorités locales arabes, et un an plus tard, c’est là aussi qu’eurent lieu les premières manifestations de la Journée du Pays, en 1976.
« C’était la première fois que les citoyens arabes avaient un gouvernement municipal qui était le reflet de leur identité nationale, et non seulement celui de leurs besoins municipaux », poursuit Diab. « À partir de ce moment-là, chaque fois que Nazareth a tenté de donner de la voix, l’État a fait en sorte de la faire taire. »
La crise actuelle est l’affaire de Yaakov Efrati, un ex-haut fonctionnaire nommé par le ministère de l’Intérieur pour remplacer le conseil élu. Dans une interview accordée, fin novembre, au média Maariv, Efrati a dressé un tableau sombre de ce qu’il a trouvé à son arrivée.
« Le plan de relance nous a rapporté 30 millions de NIS, ce qui est une goutte d’eau dans l’océan de notre déficit de 350 millions de NIS », a-t-il indiqué. « Nous avons reçu près de 20 millions de NIS supplémentaires. J’espère qu’assez rapidement, nous parviendrons à un nouveau plan. »
La crise économique s’est diffusée dans tous les actes de la vie quotidienne.
« À quatre ou cinq heures de l’après-midi, la nuit tombe et les gens désertent les lieux publics. Ce qui n’est pas souhaitable. Les rues sont vides. Les commerces désertés ferment plus tôt. Les gens ne sont pas bien et ils ne sortent pas à la nuit tombée », a-t-il déclaré au média.
Même la sécurité en milieu scolaire s’est considérablement dégradée : « Malheureusement, je n’ai pas de service de sécurité dans les établissements scolaires, en ce moment, car nous sommes très endettés envers la société de sécurité… Nous n’avons pas de service de sécurité dans les écoles depuis la mi-octobre. Le ministère de l’Éducation le sait, le ministère de l’Intérieur aussi — nous ne pouvons pas recourir à une autre entreprise. »
Nahda Mansour, que le comité d’État qui supervise la ville vient de nommer directrice générale de la municipalité, parle de la période des fêtes comme d’un moment qui a permis de ramener le moral et raviver le commerce. Les autorités municipales, explique-t-elle, n’étaient pas certaines que Noël aurait cet impact après des années de perturbations liées à la pandémie et aux crises politiques.
« Mais cela a eu un réel effet », souligne Mansour. « Cela a aidé les entreprises, réveillé la ville et redonné un peu le moral — socialement et économiquement parlant. »
Mansour évoque l’existence d’un processus de réhabilitation plus large, qui n’est pas qu’une solution ponctuelle. Le comité, poursuit-elle, prépare des initiatives similaires avant le Ramadan dans l’espoir de relancer le tourisme intérieur et le commerce local. Elle dit un mot du caractère transitoire de l’administration actuelle.
« Nous croyons en la démocratie », assure-t-elle. « Nous souhaitons rendre la ville à ses représentants élus au plus vite. »
Mais pour le Dr Muhammad Khalaily, chercheur sur la société arabe à l’Institut israélien pour la démocratie (IDI), cette crise est révélatrice d’un paradoxe plus profond au sein du système de gouvernance locale israélienne.
« On dit aux municipalités arabes qu’elles incarnent la démocratie locale », rappelle Khalaily, « mais le ministère alterne contrôle et négligence — en les laissant échouer, après quoi il intervient. »
Selon Khalaily, la situation de Nazareth s’est trop détériorée pour espérer trouver une solution politique rapide.
« La ville peut à peine payer les salaires ou fournir les services de base », explique-t-il. « De nouvelles élections, maintenant, ne feraient que ramener les mêmes problèmes. Le comité nommé est peut être antidémocratique, mais c’est une solution temporaire, pas une vraie solution. »
« Les femmes font face à une double peine »
L’ex-députée Sondos Saleh, née à Nazareth et actuelle conseillère du Comité national des autorités locales arabes, voit dans cette crise le signe de l’effondrement de la gouvernance locale arabe dans son ensemble.
« Nazareth ne fait pas exception », dit-elle. « La plupart des municipalités arabes se situent dans les tranches socio-économiques les plus basses. Chaque fois qu’il y a une guerre, une manifestation ou un problème politique, leurs budgets sont les premiers à être réduits. »
Entrepreneure sociale et défenseure des femmes arabes, Saleh affirme que l’impact de ces crises est plus dur encore pour ces dernières.
« Lorsque les budgets s’amenuisent, les femmes perdent leur emploi, les programmes qui leur sont alloués et au final leur mobilité », assure-t-elle. « Le système dans lequel elles évoluent est le premier à s’effondrer. »
Jabali affirme que le désordre politique de la ville ne touche pas la vie quotidienne.
« Les gens se fichent de savoir qui dirige la municipalité. Ils veulent juste que les ordures soient ramassées », assure-t-il.
Pourtant, plus le quartier historique de Nazareth est négligé — brièvement ravivé pendant les fêtes et de nouveau abandonné —, plus il est difficile de ramener le sens de la fierté civique.
« Non seulement nous perdons nos boutiques », dit-il, « mais aussi notre sentiment de la communauté. »
Salah estime que le renforcement de la gouvernance locale pourrait ramener la confiance entre les citoyens et les pouvoirs publics.
« La Knesset et les ministères changent au bout de quelques mois, mais le gouvernement local reste relativement stable », dit-elle. « Si l’État investit dans des municipalités arabes fortes, il investit dans une citoyenneté partagée. »
« En tant que femme, mère et être humain, je reste optimiste », conclut-elle.
« Nazareth est une ville riche de personnes extraordinaires qui tiennent profondément à leur ville. Pour autant qu’on leur donne des ressources et de la confiance, Nazareth connaitra des jours meilleurs. »
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