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Reportage

L’incinération illégale de déchets gêne Israéliens et Palestiniens ; les ministres se renvoient la balle

À l'approche des élections, les députés commencent à se mobiliser face à la colère des citoyens tandis que les ministères de l'Environnement et de la Défense se disputent les territoires et promesses du Trésor

Sue Surkes est la journaliste spécialisée dans l'environnement du Times of Israel.

Brûlage illégal de déchets électroniques près d'Azzoun, dans le nord de la Cisjordanie, le 24 novembre 2025. (Sue Surkes/Times of Israel)
Brûlage illégal de déchets électroniques près d'Azzoun, dans le nord de la Cisjordanie, le 24 novembre 2025. (Sue Surkes/Times of Israel)

Nous étions sur la piste des déchets pirates.

En l’espace de sept minutes, une rapide course-poursuite pleine d’adrénaline nous menait sur des routes poussiéreuses pour surprendre des Palestiniens en train d’incinérer illégalement des déchets.

Cette journaliste et une équipe de l’ONG Ecopeace Moyen-Orient s’étaient donné rendez-vous derrière le camion d’un haut responsable de la ville d’Azzoun, à l’est de Qalqilya en Cisjordanie, lorsque de la fumée noire a commencé à s’élever au-dessus d’un bosquet.

Nous avons suivi les nuages noirs jusqu’à un champ bordé de logements, où deux hommes étaient en train de brûler des câbles pour en extraire les métaux qu’ils contiennent et les revendre. Les flammes étaient si puissantes qu’un tuyau n’a pas suffi à les éteindre lorsque les hommes nous ont repérés et ont tenté d’étouffer les flammes.

Le responsable palestinien qui avait accepté de nous conduire sur les lieux d’incinération illégale des déchets est allé parler avec ces hommes et a pris des photos. Sans pour autant pouvoir les punir, car en zone C de Cisjordanie (telle qu’établie par les Accords d’Oslo), ce sont l’Administration civile israélienne et la police qui sont chargées du maintien de l’ordre.

Il a déclaré qu’il ferait un rapport au gouverneur du district de Qalqilya, afin que les deux hommes soient convoqués par un tribunal palestinien, tout en disant douter fortement que les contrevenants soient condamnés dans la mesure où la loi palestinienne sur l’environnement et les amendes qu’elle prévoit n’ont pas été réactualisées depuis la fin du contrôle jordanien de la Cisjordanie en 1967.

Il a noté que le conseil d’Azzoun avait reçu de nombreuses plaintes d’habitants de la région concernant des incinérations de déchets.

Brûlage illégal de déchets électroniques près d’Azzoun, dans le nord de la Cisjordanie, le 24 novembre 2025. (Sue Surkes/Times of Israel)

L’impuissance de ce responsable est l’une des nombreuses facettes de la question, déjà ancienne, de l’incinération illégale des déchets des deux côtés de la Ligne verte qui sépare la Cisjordanie d’Israël.

Comme l’ont montré des rapports officiels publiés en 2017, 2019 et 2024, il faudrait l’action conjointe de plusieurs acteurs pour enrayer l’incinération illégale des déchets, mais la coordination est faible et les gouvernements israéliens successifs se sont globalement montrés indifférents.

Mais aujourd’hui, à moins d’un an des élections, l’échelon politique se réveille.

Ce mois-ci, l’Administration civile a envoyé des véhicules lourds bloquer les voies d’accès aux dépôts de déchets pirates et son Service de la Qualité Environnementale intervient pour recouvrir les feux avec de la terre autour de Naalin, un haut-lieu d’incinération des déchets, afin de permettre aux villes de Shoham et Modiin, dans le centre d’Israël, de mieux respirer.

Un problème bien enraciné en Cisjordanie

Selon les chiffres, à la mi-2025, du Bureau central palestinien des statistiques, la Cisjordanie compte près de 3,4 millions de Palestiniens et s’étend sur près de 130 kilomètres du nord au sud, avec seulement deux décharges.

En discussion depuis 2003, le projet de décharge de Ramun, près de Ramallah, s’est enlisé dans la polémique.

En Cisjordanie, les déchets municipaux mixtes sont incinérés en périphérie des villes et villages qui n’ont pas les moyens de les acheminer jusqu’aux décharges.

En outre, les déchets électroniques, acheminés depuis Israël en Cisjordanie, sont incinérés pour en extraire les métaux susceptibles d’être revendus. On estime que cette activité implique des criminels de part et d’autre, à commencer par les Israéliens désireux d’échapper aux frais de décharge israéliens ainsi qu’aux longues distances vers les sites d’enfouissement du sud d’Israël. Par ailleurs, les déchets de construction et excès de terre provenant de chantiers israéliens sont eux aussi transportés illégalement en Cisjordanie.

Les forces de l’ordre israéliennes passent devant des déchets en flammes lors d’un raid militaire dans la ville de Jéricho, en Cisjordanie, le 1er mars 2023. (AHMAD GHARABLI / AFP)

En l’espace d’un quart d’heure, cette journaliste a vu six camions à déchets israéliens déverser leur contenu sur une colline lointaine de Cisjordanie.

Recrudescence des plaintes israéliennes

Les incinérations sauvages de déchets polluent l’air, le sol et l’eau, et émettent souvent des gaz toxiques.

En octobre, Citizens for Clean Air a signalé une augmentation significative des plaintes concernant de telles incinérations avec 1 800 plaintes — soit trois fois plus que les 610 plaintes enregistrées en août dernier. Les chiffres de novembre dernier étaient semblables, avec 1 711 plaintes.

Plus de la moitié des plaintes de novembre provenaient du centre d’Israël, en particulier de Modiin-Maccabim-Reut, Shoham, Rosh Haayin et Harish, près de la Ligne verte. Les deux premiers secteurs souffrent particulièrement des retombées de l’incinération sauvage de déchets autour de Naalin, côté palestinien.

Plus d’un quart des habitants ayant fait des signalements, le mois dernier, ont déclaré que l’odeur évoquait celle du plastique brûlé et 23 %, des déchets agricoles. Un bon millier de personnes ont signalé des problèmes respiratoires, 526 des brûlures aux yeux et 558 des maux de tête. La raison de cette recrudescence des plaintes demeure incertaine.

En juin 2023, le gouvernement a nommé une commission interministérielle dirigée par la ministre de la Protection de l’Environnement, Idit Silman, et Bezalel Smotrich, le ministre des Finances. Ce dernier siège à la commission en tant que « ministre supplémentaire » du ministère de la Défense — une fonction obtenue à la faveur d’un accord de coalition qui lui permet d’avoir un mot à dire sur les questions de sécurité en Cisjordanie.

L’équipe s’est vu confier certaines tâches, à commencer par des recommandations pour traiter toutes sortes de déchets (à commencer par des usines chargées d’incinérer les déchets et de produire de l’énergie), des mécanismes d’amélioration et rationalisation des mesures de surveillance, la lutte contre le transfert sauvage de déchets israéliens en Cisjordanie ou la cartographie des besoins budgétaires et humains.

La ministre de la Protection de l’environnement, Idit Silman, lors d’ne réunion de la commission des affaires intérieures et de l’environnement à la Knesset, le 3 juin 2025. (Yonatan Sindel/Flash90)

La commission en question n’a pas respecté la date butoir qui lui avait été fixée – à savoir janvier 2024 -. Deux mois plus tard, le contrôleur de l’État publiait un rapport évoquant « le tableau sombre de l’échec dans tous les aspects de l’activité des organismes gouvernementaux » et expliquant que « Depuis de nombreuses années, l’Administration civile ne parvient pas à promouvoir les infrastructures environnementales en Judée et Samarie ».

Le rapport ajoute que le ministère de la Protection de l’environnement « néglige depuis longtemps » son obligation d’assurer la pureté de l’air et que les services publics en général présentent des « faiblesses en matière de coordination et de partage de l’information. »

Guerres de territoire

Peu après que Citizens for Clean Air a publié ses chiffres, en octobre dernier, Silman a donné une conférence de presse pour dévoiler ce qu’elle a qualifié d’éléments clés d’un plan stratégique. Sans l’aval du ministère de la Défense.

Elle a ainsi annoncé la mobilisation de 40 millions de NIS prélevés sur le budget de son ministère pour recruter des inspecteurs et procureurs et remettre en état une décharge de Cisjordanie plus exploitée depuis l’an dernier. Elle a demandé au Trésor 134,6 millions de NIS pour effectuer de nouveaux recrutements et mettre en place de nouvelles infrastructures de gestion des déchets.

Toutefois, au moment de la publication de cet article, Smotrich n’avait rien validé de tout cela.

Le ministre des Finances Bezalel Smotrich lors d’une réunion de faction à la Knesset, le 8 décembre 2025. (Chaim Goldberg/Flash90)

Silman est par la suite parvenue à rejeter une proposition du ministère des Finances visant à créer une nouvelle Autorité des déchets dans le cadre du budget 2026. Les membres de son ministère ont expliqué qu’il était inapproprié de proposer une initiative politique aussi importante (et, selon eux, prématurée) dans le cadre du projet de loi sur les arrangements économiques qui accompagne le budget, sans discussion préalable avec le ministère de la Protection de l’Environnement.

Ce mois-ci, le ministère de la Défense a organisé sa propre réunion sur la question des déchets. Sans en faire part à Silman, il a invité tous les organismes concernés sauf le ministère de la Protection de l’Environnement. Dans un communiqué de presse publié par la suite, le ministère de la Défense a annoncé que l’incinération de déchets serait désormais considérée comme une question de sécurité nationale et qu’un nouveau plan de lutte serait bientôt proposé.

En sa qualité de ministre des Finances, Smotrich a refusé des fonds à Silman, mais en tant que « second ministre au ministère de la Défense », il lui a promis que l’argent ne serait pas un obstacle. Les dépenses seront, selon lui, déduites des impôts perçus par Israël au profit de l’Autorité palestinienne.

Déchets déposés sur une colline près d’Azzoun, dans le nord de la Cisjordanie, le 24 novembre 2025. (Gidon Bromberg)

Ni le ministère de la Défense ni le ministère des Finances n’ont su expliquer pour quelle raison un nouveau plan était nécessaire alors que le ministère de la Protection de l’Environnement venait d’en présenter un.

Le porte-parole du ministre de la Défense, Israel Katz, a renvoyé cette journaliste à Smotrich, dont le porte-parole n’a pas donné suite.

A la fin du mois dernier, la Commission des affaires intérieures et de la protection de l’environnement de la Knesset, présidée par le député Yitzhak Kroizer (Otzma Yehudit), a ouvert des discussions sur les questions en cours. Et la semaine dernière, le ministère de la Santé a conseillé aux habitants du quartier le plus à l’est de Shoham, dans le centre d’Israël, de rester chez eux, avec les fenêtres fermées du soir au matin à cause de fumées toxiques.

Un porte-parole du ministère de la Protection de l’Environnement a déclaré au Times of Israel : « Bien que l’autorité directe pour traiter les dangers des incendies de déchets en Judée et Samarie revienne au ministère de la Défense et à l’administration civile, c’est le ministère de la Protection de l’Environnement qui a supervisé le travail des professionnels [interministériels] et l’élaboration du plan, par souci de santé publique et d’environnement, et a travaillé sans relâche pour faire avancer son budget. »

Terrorisme environnemental ou manque d’infrastructures ?

Lors de la visite du mois dernier sur des routes rurales proches de la Route 55, qui relie Kfar Saba l’israélienne à la ville palestinienne de Naplouse, cette journaliste a vu des collines entières recouvertes de déchets récents ou brûlés ainsi que des zones de déchets incinérés recouvertes de terre pour étouffer les flammes.

Déchets calcinés près d’Azzoun, dans le nord de la Cisjordanie, le 24 novembre 2025. (Gidon Bromberg)

Le responsable d’Azzoun a indiqué qu’il existait des centaines de sites comme celui-ci autour des villes et villages du district de Qalqilya. Autour d’Azzoun, le conseil local a couvert ce qu’il pouvait avec de la terre, a-t-il ajouté.

Le conseil a mené des campagnes sur Facebook pour sensibiliser la population aux dangers pour la santé de brûler les déchets, a-t-il poursuivi. S’agissant des déchets importés illégalement depuis Israël, il a déclaré que seuls les Israéliens avaient le pouvoir d’arrêter les camions aux points de contrôle.

Selon des parlementaires de droite pro-Cisjordanie, à commencer par Silman, l’incinération des déchets est une forme de terrorisme.

Dans les rangs de l’opposition, des centristes tels que Matti Sarfatti Harcavi (Yesh Atid) estiment que l’impuissance d’Israël à construire suffisamment d’installations de déchets en Cisjordanie est l’une des clés du problème.

Pour Gidon Bromberg, directeur d’Ecopeace pour le Moyen-Orient en Israël, les sanctions seules ne régleront pas le problème.

« Il est essentiel de bien comprendre les problèmes sous-jacents », explique-t-il.

Gidon Bromberg (au centre), directeur israélien d’EcoPeace Moyen-Orient, flanqué (à gauche) de Nada Majdalani, directrice d’EcoPeace Palestine, dont le siège se trouve à Ramallah, et (à droite) Ali Abdou, membre du bureau de Ramallah, près d’Azzoun, dans le nord de la Cisjordanie, le 24 novembre 2025. (Sue Surkes/Times of Israel)

Il ajoute : « EcoPeace estime que l’action conjointe des maires des deux côtés de la Ligne verte serait plus efficace pour résoudre un problème complexe créé pour l’essentiel par la politique de haut niveau. »

Il poursuit en expliquant que pour stopper la circulation des déchets électroniques et arrêter les contrevenants, il faudrait stationner un soldat à chaque point de passage de la Ligne Verte.

Les autorités locales palestiniennes capables d’augmenter les impôts se sont fédérées pour créer des Conseils conjoints des services de traitement des déchets domestiques et agricoles, mais les villes et villages dépourvues de ce recours dépendent de l’Autorité palestinienne, explique Bromberg.

L’Autorité palestinienne a été touchée par la retenue de revenus fiscaux palestiniens que, conformément aux accords d’Oslo, Israël est chargé de leur collecte et de leur transfert. Ces déductions correspondent aux sommes supposément versées par l’Autorité palestinienne aux terroristes emprisonnés par Israël ainsi qu’à leurs familles, ainsi qu’aux financements destinés à Gaza.

Khalid Nazzal, consultant en développement économique à la municipalité de Qalqilya, dans le nord de la Cisjordanie, dans un site officiel palestinien de tri des déchets géré par le Conseil conjoint des services pour la gestion des déchets solides du district de Qalqilya, le 24 novembre 2025. (Sue Surkes/Times of Israel)

Dafna Rabinovitch, la maire de Shoham, a déclaré au comité de la Knesset présidé par Kroizer que les émissions quotidiennes de benzène – un cancérogène bien connu – provenant des incendies proches de sa communauté étaient en moyenne de 7,9 milligrammes par mètre cube, soit bien au-delà de la limite légale de 3,9.

« Personne ne m’a jamais dit ce que j’étais supposée faire », dit-elle. « J’ai besoin de réponses, maintenant. »

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