Netanyahu prend Zamir au dépourvu et tente d’entraîner Tsahal dans sa campagne
La convocation surprise de l’état-major aurait visé à susciter des titres négatifs contre l’armée, après ses mises en garde sur l’escalade des tensions en Cisjordanie
- Lire d'autres articles du Times of Israël sur Google – ajoutez-nous à vos sources préférées

Benjamin Netanyahu a occupé le poste de Premier ministre pendant près de 20 ans au total, sur trois décennies. Il connaît parfaitement les rouages du calendrier diplomatique et sécuritaire israélien : le Conseil des ministres se réunit le dimanche matin, le chef d’état-major de Tsahal participe régulièrement, le lundi, au Forum de l’état-major général de l’armée et, le jeudi, le Premier ministre consacre du temps à son évaluation hebdomadaire de la situation avec le chef d’état-major et le ministre de la Défense.
Cette évaluation hebdomadaire comprend un point régulier connu sous le nom de « discussion sur le renseignement et les sorties ». Cette appellation désigne en réalité la réunion au cours de laquelle sont approuvées les opérations militaires prévues pour la semaine à venir, dont certaines nécessitent l’autorisation directe du Premier ministre.
Pourquoi s’attarder sur le calendrier hebdomadaire des responsables politiques et sécuritaires israéliens ? Parce qu’il permet de comprendre l’embuscade tendue lundi dernier par le Premier ministre au chef d’état-major.
Ce matin-là, le chef d’état-major Eyal Zamir se préparait à la réunion hebdomadaire de l’état-major général dans son bureau de Tel Aviv lorsque, à 10 heures, son cabinet a soudain appris que le Premier ministre arriverait à midi au Commandement du centre pour une évaluation de la situation. Ce quartier général militaire, situé au nord de Jérusalem, est responsable de la Cisjordanie. La réunion avait été convoquée sans le moindre préavis, alors qu’aucune urgence opérationnelle ne le justifiait.
La réunion de l’état-major général a aussitôt été interrompue. Zamir a pris avec lui le chef de la Direction des opérations, le général de division Itzik Cohen, et le chef du Commandement du centre, le général de division Avi Bluth, avant de se rendre en urgence à Jérusalem. En chemin, le commandant de la division de Judée-Samarie, le général de brigade Kobi Heller, a lui aussi reçu l’ordre de les rejoindre.
Prévue à midi, la réunion n’a commencé qu’à 13 heures : le ministre de la Défense Israel Katz avait lui aussi été pris au dépourvu et avait eu besoin de temps pour rejoindre la salle de conférence du Commandement du centre.
Un titre a ensuite filtré de la réunion : « Le chef d’état-major est arrivé sans être préparé ».
Selon une source présente lors de la discussion, qui s’est confiée au Times of Israel sous couvert d’anonymat, Netanyahu a demandé à Zamir ce qui se passerait en cas de « renversement de la situation » en Cisjordanie – nom de code utilisé par Tsahal pour désigner le déclenchement d’une intifada armée.
Le chef d’état-major lui a répondu que Tsahal disposait d’un plan pour faire face à un tel scénario, mais qu’une réunion distincte, nécessitant une préparation préalable de l’armée, serait nécessaire pour le lui présenter. Le Premier ministre a acquiescé et demandé qu’elle soit organisée, selon cette même source.
Mais pour comprendre la question du Premier ministre, il faut revenir à ce qui l’a précédée. Dès le début de l’exposé de Bluth, Netanyahu a semblé mal à l’aise face à ce qu’il entendait. Le général lui a présenté « le paradoxe », terme employé en interne par Tsahal pour désigner la situation actuelle en Cisjordanie.
Ce paradoxe tient à une situation inédite pour Tsahal. D’un côté, le terrorisme palestinien organisé du Hamas et d’autres groupes armés est en recul constant – certains diraient même qu’il se situe à l’un de ses niveaux les plus bas de ces dernières années. De l’autre, la tension monte en Cisjordanie. Les Palestiniens estiment qu’Israël traîne les pieds face aux violences des habitants d’implantations et voient dans le silence des dirigeants politiques un feu vert aux exactions des extrémistes de droite.
C’est pourquoi Tsahal a adressé aux dirigeants politiques, au début de la semaine dernière, un avertissement stratégique sans équivoque : la Cisjordanie est au bord de l’embrasement et il existe un risque élevé qu’un incident localisé déclenche une nouvelle intifada.
Face à un avertissement aussi clair et formel, le Premier ministre pourra difficilement affirmer, cette fois, que personne ne l’avait prévenu. C’était déjà sa ligne de défense après la bousculade meurtrière du mont Meron en 2021, puis, dans des termes similaires, après les échecs du renseignement qui avaient précédé le 7-Octobre. En affirmant n’avoir jamais été personnellement et explicitement alerté par les responsables de la sécurité, Netanyahu cherchait ainsi à se dégager de toute responsabilité dans les catastrophes survenues.
C’est sans doute pour cette raison que Netanyahu a attendu plus d’une semaine avant d’organiser cette visite surprise au Commandement du centre. Dix jours plus tôt, au cours de cette discussion tendue, il avait reçu un avertissement explicite sur le risque de guerre. Qu’espérait-il obtenir ? Difficile à dire. Il est loin d’être certain que le message « Le chef d’état-major n’était pas préparé », délibérément divulgué par l’échelon politique, serve réellement ses intérêts.
Zamir avait été personnellement choisi pour ce poste par Netanyahu, qui avait même déclaré, lors de la cérémonie de passation de commandement avec Herzi Halevi : « L’heure du rossignol est venue », un jeu de mots sur le nom de Zamir, qui signifie littéralement « rossignol ».
Zamir est crédité d’un bilan militaire impressionnant à la tête de Tsahal : l’armée a remporté sous son commandement d’importants succès en Iran, stabilisé la situation au Liban et dans la bande de Gaza et réussi à maintenir un calme relatif en Cisjordanie.
Mais les dirigeants politiques ne sont parvenus à traduire aucun de ces succès militaires en une nouvelle donne sécuritaire. Interrogé, lors de conversations privées, sur la possibilité d’être limogé, Zamir a répondu à plusieurs reprises par l’expression arabe Tfaddal, [littéralement « je vous en prie », également employée dans le sens de « faites donc »].
Dans la campagne politique effrénée que mène le cabinet du Premier ministre à l’approche des élections, Tsahal et son chef d’état-major se sont eux aussi retrouvés dans la ligne de mire. Mais il est loin d’être certain que s’attaquer à deux institutions que la majorité de la population souhaite à tout prix préserver du clivage politique serve les intérêts électoraux de Netanyahu.
Au sommet de la hiérarchie militaire, on s’inquiète ouvertement, depuis quelque temps, des tentatives visant à entraîner Tsahal dans la campagne électorale. Une bataille qui se joue avant tout autour des voix de la droite.
Ce n’est donc pas un hasard si le colonel David Cohen, commandant de la brigade régionale de Samarie, n’a pas hésité mardi matin à tenir tête au député d’extrême droite Zvi Sukkot. Il a ordonné son expulsion du village palestinien de Madama, où le député, escorté par des soldats de Tsahal, était en train de détruire un « monument aux martyrs » palestiniens, et ce malgré son immunité parlementaire.
En vertu de la loi israélienne, cette immunité confère aux députés une liberté de mouvement pratiquement illimitée. Une faille que les élus d’extrême droite exploitent régulièrement pour organiser des coups d’éclat politiques dans des zones de tension, contraignant Tsahal à détourner des soldats de leurs missions opérationnelles pour assurer leur protection. Sur ce point, la position du commandement de Tsahal est sans ambiguïté, en grande partie grâce à la fermeté de Zamir.
Un haut responsable de la sécurité, parfaitement au fait de la situation en Cisjordanie, a dressé cette semaine un constat sans détour auprès du Times of Israel : « Au Commandement du centre, il n’y a ni police ni Shin Bet. » Autrement dit, Tsahal se retrouve seule face à une situation chaotique, où ne règnent ni la loi ni l’ordre. Par sens des responsabilités envers le pays, Tsahal refuse d’en parler publiquement, mais doit y faire face au quotidien.
Cette semaine, une délégation de collaborateurs du Congrès américain est arrivée en Israël. Selon une source ayant assisté à l’une de leurs réunions, les échanges ont pris une tournure particulièrement préoccupante. Les Américains ont montré à leurs interlocuteurs israéliens des vidéos envoyées directement de Cisjordanie à des membres du Congrès. Une accusation s’est révélée particulièrement difficile à réfuter pour les Israéliens : celle selon laquelle des milices juives violentes opéreraient en Cisjordanie et s’en prendraient aux Palestiniens sous la protection de Tsahal.
La vidéo devenue virale montrant le député Zvi Sukkot en train de détruire le mémorial de Madama ne laissait guère de marge aux Israéliens pour se défendre. Difficile, face à ces images, de convaincre les Américains que Sukkot avait menti sur ses intentions et imposé sa visite à Tsahal, comme l’armée l’avait affirmé dans un communiqué mardi matin.
Il s’avère que le député avait officiellement demandé, dès le 12 août, à se rendre dans plusieurs villages pour y visiter ces mémoriaux. Tsahal a immédiatement compris le caractère politiquement explosif d’une telle visite et tenté de le convaincre d’y renoncer.
L’une des propositions faites à Sukkot consistait à lui remettre un rapport actualisé détaillant la procédure suivie par Tsahal et l’Administration civile à l’encontre de ce qui est qualifié de « symboles d’incitation à la violence ». Celle-ci prévoit notamment la démolition de monuments érigés à la gloire de terroristes ayant perpétré des attentats contre des Israéliens.
Chacune de ces destructions doit toutefois respecter une procédure juridique rigoureuse, qui prévoit notamment de recueillir au préalable l’avis d’un expert en droit international.
Tsahal est consciente des répercussions diplomatiques que peuvent avoir de telles mesures. La procédure juridique vise donc également à permettre à Israël de préparer sa défense en cas de poursuites ultérieures devant des juridictions internationales.
Sukkot a refusé le rapport et annoncé en début de semaine son intention de se rendre dans le village de son propre chef, accompagné uniquement d’un agent de sécurité de la Knesset. Tsahal n’a alors eu d’autre choix que de déployer une unité spéciale pour assurer sa protection.
Le résultat, le monde entier a pu y assister : Sukkot et son entourage détruisant à coups de masse le monument en pierre.
... alors c’est le moment d'agir ! Le Times of Israël vous fournit chaque jour les informations qui vous intéressent. Qu'il s'agisse de la politique, de la high-tech en Israël, de l'enseignement de la Shoah, des Juifs de Diaspora ou bien encore de l'archéologie, de la culture et de l'environnement en Israël : nous tâchons toujours de couvrir un large spectre des sujets qui vous concernent, alors si vous le pouvez, aidez-nous à continuer à vous offrir ce contenu de qualité indispensable, surtout depuis le 7-Octobre.
la Communauté du Times of Israël !







