« On vous laisse parler tout seul » : L’historien Patrick Boucheron refuse de répondre à une question sur l’antisémitisme contemporain
Invité d'une émission consacrée à l'entrée de Marc Bloch au Panthéon, l'historien Patrick Boucheron a refusé à plusieurs reprises de répondre aux questions de Guillaume Erner sur les manifestations contemporaines de l'antisémitisme
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Invité de France Culture le 23 juin à l’occasion d’une émission consacrée à l’entrée de Marc Bloch au Panthéon, l’historien et professeur au Collège de France Patrick Boucheron a refusé de répondre à plusieurs questions du journaliste Guillaume Erner portant sur la résurgence de l’antisémitisme contemporain.
La séquence commence lorsque le journaliste lit un passage de L’Étrange Défaite de Marc Bloch, dans lequel ce dernier évoque son identité juive et écrit : « Je ne revendique jamais mon origine que dans un cas, en face d’un antisémite. »
Prenant appui sur ce texte, le journaliste a alors souhaité orienter la discussion sur le présent. « En ce moment, il y a une résurgence, en tout cas c’est mon analyse, de l’antisémitisme », a-t-il déclaré, évoquant notamment l’utilisation du terme « sioniste » pour qualifier des Juifs qui n’ont pas nécessairement pris position sur Israël. « Qu’est-ce que ça vous inspire cette période particulière ? », a-t-il demandé à Patrick Boucheron.
« Il faudrait dire que Marc Bloch est sioniste ? C’est une faute historique de le dire », a-t-il répondu, avant d’évoquer le patriotisme républicain de l’auteur de L’Étrange Défaite.
Guillaume Erner l’a alors interrompu pour préciser qu’il ne l’interrogeait pas sur les convictions de Marc Bloch mais sur des phénomènes contemporains. Le journaliste a notamment cité le cas de la sociologue Eva Illouz, dont une intervention dans une université néerlandaise avait été annulée l’an dernier malgré ses critiques répétées du gouvernement de Benjamin Netanyahu. « Est-ce que ceci ne s’assimile pas tout simplement à de l’antisémitisme ? », a demandé Guillaume Erner.
Ce dernier a ensuite poursuivi sa réflexion en s’interrogeant sur le contraste entre la célébration de figures juives disparues et le traitement réservé à certaines personnalités juives contemporaines. « La glorification de Marc Bloch actuellement n’est-elle pas aussi une forme de célébration d’un Juif mort qui est, dans ce contexte, moins gênant qu’un Juif vivant ? », a-t-il demandé.
Cette fois encore, Patrick Boucheron n’a pas répondu sur le fond. Alors que Guillaume Erner tentait de relancer la discussion sur « les résonances actuelles » du sujet, l’historien a rétorqué : « On vous laisse parler tout seul. »
« Mais pourquoi ? », a demandé le journaliste.
« Parce que là, aujourd’hui, on est dans un autre sujet », a répondu Patrick Boucheron.
Alya Aglan, consoeur de Patrick Boucheron et également présente sur le plateau, a alors tenté d’intervenir en établissant une distinction entre les discriminations inscrites dans la loi et les comportements d’individus ou de groupes d’individus.
Mais Guillaume Erner a souhaité revenir sur sa question concernant l’antisémitisme contemporain. « Patrick Boucheron, un prolongement ? », a-t-il demandé.
« Je vous ai répondu », a répliqué l’historien.
Lorsque le journaliste lui a demandé s’il souhaitait ajouter quelque chose, Patrick Boucheron a conclu : « Non, on peut continuer à parler de Marc Bloch, c’est ça qui est passionnant. »
La séquence s’est achevée sur une dernière remarque de Patrick Boucheron rappelant que Marc Bloch défendait une histoire capable d’éclairer le présent à partir du passé. « Cette responsabilité, elle vous incombe également », a lancé le journaliste à son invité.
La séquence a suscité de nombreuses réactions dans les milieux médiatiques, intellectuels et associatifs.
Dans Atlantico, Hugues Serraf est revenu sur la séquence dans un article intitulé « Antisémitisme : la gauche pousse le Boucheron de plus en plus loin », estimant que l’échange illustrait une tentation persistante d’une partie de la gauche à « botter en touche » lorsqu’il s’agit d’évoquer l’antisémitisme.
De même, dans une tribune publiée dans Le Point sous le titre « Antisémitisme : Patrick Boucheron et la défaite de l’intelligent », Saïd Mahrane a reproché à l’historien son refus d’aborder le sujet de l’antisémitisme contemporain. « Il est des historiens qui récusent les débats contemporains au motif que leur sujet d’étude est le passé et que le recul leur fait défaut. Sauf qu’il suffit de taper le nom de Patrick Boucheron dans n’importe quel moteur de recherche pour constater qu’il ne rechigne pas à conjuguer ses verbes au présent », écrit-il.
L’échange a également été commenté par le président du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), Yonathan Arfi. Celui-ci a jugé que la formule employée par Patrick Boucheron constituait bien davantage qu’une simple fin de non-recevoir.
« Relancé par le journaliste Guillaume Erner sur une question sur l’antisémitisme contemporain, Patrick Boucheron choisit de refuser de lui répondre, se limitant à ces mots cinglants : ‘On vous laisse parler tout seul’ », a-t-il écrit. « Terrible phrase : ‘On vous laisse parler seul’. Car ce ‘on vous laisse parler seul’, beaucoup de Français engagés dans le combat contre l’antisémitisme l’ont pris pour eux. » Selon Yonathan Arfi, cette séquence illustrerait « le déni d’une partie des élites académiques, intellectuelles ou culturelles françaises », qu’il juge promptes à s’exprimer sur d’autres formes de discrimination mais réticentes à aborder la question de l’antisémitisme contemporain.
L’avocat Patrick Klugman, ancien président de l’Union des étudiants juifs de France (UEJF), a lui aussi réagi. « Quelle étrange défaite face à l’antisémitisme », a-t-il écrit, en référence à l’ouvrage de Marc Bloch cité au cours de l’émission. « Pourquoi l’antisémitisme serait-il la seule leçon de Marc Bloch que certains refusent d’entendre ? », s’est-il interrogé. « Le jour même où Marc Bloch est panthéonisé – cet immense historien, persécuté parce que juif –, il serait interdit de parler d’antisémitisme », a-t-il écrit.
L’ancien président de l’UEJF a enfin relevé qu’un peu plus tôt dans l’émission, Patrick Boucheron avait évoqué la nécessité de se demander non pas « qu’aurait-on fait si ? », mais « que fera-t-on quand ? ». « Visiblement, cet appel à la vigilance vaudrait pour toutes les barbaries et toutes les victimes, mais pas pour les Juifs. L’antisémitisme actuel est un tabou qu’il ne faut pas questionner », a-t-il conclu.
Avant cette séquence, Guillaume Erner avait lui-même répondu aux questions qu’il a posées à Patrick Boucheron. Sur Radio J, le 10 mai 2026, Frédéric Haziza l’interrogeait sur l’évolution contemporaine de l’antisémitisme.
Pour Erner, si l’antisémitisme d’aujourd’hui « reprend les mêmes thèmes » que l’antisémitisme du passé, il existe désormais « un État qui se présente comme étant l’État juif ». « Et ça, ça a tout changé. Ça a changé effectivement la manière dont la haine anti-juive peut se répandre », expliquait-il.
Frédéric Haziza l’interrogeait également sur ce que Guillaume Erner décrit comme une obsession à l’égard d’Israël : « Vous avez écrit aussi ne pas comprendre pourquoi Israël obsède à ce point-là la terre entière et pourquoi demander à un gouvernement juif d’être plus vertueux qu’un autre. » Guillaume Erner répondait alors : « Moi, j’aimerais bien que nous puissions avoir enfin le droit à l’indifférence. »
Depuis des mois @guillaumeerner reçoit des courriers le traitant de «petite ordure sioniste » (@RadioJFrance le 10/05/26). @JLMelenchon et sa meute ont pris le relais pour tenter de le faire virer de @franceculture. Le propre d’une secte totalitaire « passionnément antisémite » pic.twitter.com/WwcvaoA8kK
— Haziza Frédéric (@frhaz) June 27, 2026
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