Pluie de commentaires antisémites sous les publications célébrant le Mois du patrimoine juif américain
Selon Blue Square Alliance, les réactions négatives suscitées par des hommages même apolitiques, de "Sesame Street" aux Grammy Awards, dissuadent les groupes de célébrer les Juifs à un moment où leur soutien est particulièrement nécessaire
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JTA — Emily s’était préparée au pire lorsqu’elle a mis en ligne, au début du mois, une vidéo de son teckel Sprinkles coiffé d’une kippa et posant avec une hallah pour célébrer le Mois du patrimoine juif américain.
Ce n’est pas aux réactions du genre « trop mignon » qui inondaient autrefois les photos d’animaux craquants publiées sur Internet qu’elle pensait.
En réalité, elle s’attendait précisément à ce qui s’est produit : sa publication sur Instagram a très vite suscité des dizaines de commentaires antisémites. Un utilisateur a notamment écrit « kike » (« youpin ») à six reprises, tandis qu’un autre a commenté « HEIL AUSTRIAN PAINTER ».
Emily, la créatrice de contenu juive à l’origine de « Sprinkles the Weenie », un compte suivi par 240 000 abonnés et dans lequel elle raconte la vie de son chien, a expliqué qu’elle en était venue à s’attendre à ce genre de réactions dès qu’elle publiait du contenu juif concernant Sprinkles.
« Je publie du contenu juif depuis des années. Je ne suis absolument pas surprise », a ajouté Emily qui, ne postant jamais son nom en public, a préféré conserver l’anonymat. « Quand on est créatrice de contenu juif, on s’expose à ce genre de réactions, qui traduisent une grande ignorance. »
Si de nombreux créateurs de contenu juifs, à l’instar de Sara, créatrice juive de musique pour enfants, ont essuyé ce mois-ci un déluge semblable de commentaires antisémites, ces réactions hostiles ne se sont toutefois pas limitées aux comptes juifs.
« F*** Israël et f*** les Juifs », a écrit un utilisateur sous une publication Instagram reprenant la déclaration du président américain Donald Trump à l’occasion du Mois du patrimoine juif américain.
« Les Juifs sont les créatures les plus viles et les plus malfaisantes qui aient jamais existé », a posté un autre utilisateur sous une publication de « Sesame Street » mettant en scène l’actrice juive Kat Graham et la marionnette Abby Cadabby pour célébrer ce mois.
« F*** tous les artistes juifs de m**** et f*** vous aussi », a commenté un utilisateur sous un post des Grammy Awards rendant hommage aux « artistes, producteurs et créateurs juifs américains, qui ont contribué à donner à la musique le son qu’on lui connaît aujourd’hui ».
Ces commentaires ne sont pas des exemples isolés. D’après une analyse de 537 publications « à forte visibilité » consacrées au Mois du patrimoine juif américain réalisée par l’organisation à but non lucratif Blue Square Alliance Against Hate, qui surveille et lutte contre l’antisémitisme, 33 % des commentaires étaient antisémites ou « hostiles ».
Parmi les commentaires haineux analysés par le groupe, 45 % relevaient d’un « discours de haine direct », notamment des commentaires glorifiant Hitler ou accusant les Juifs d’être « sataniques » ; 21 % consistaient en des « détournements » anti-israéliens ou pro-palestiniens de messages par ailleurs apolitiques, a expliqué Steven Fransblow, directeur des données et de la technologie à la Blue Square Alliance.
« L’auteur du message initial peut être ‘Sesame Street’, un groupe politique, un homme ou une femme politique, ou n’importe quel autre collectif. Le message publié peut être tout à fait positif, mais dès que l’on passe aux commentaires, le ton devient très vite très hostile », a souligné Fransblow.
Selon Fransblow, le déluge de commentaires antisémites sur des publications en apparence « inoffensives » commémorant le Mois du patrimoine juif américain de cette année confirme une tendance croissante déjà relevée par son groupe : les sections de commentaires des principaux réseaux sociaux sont inondées de propos antisémites, même sur des publications sans rapport avec Israël.
Cette même tendance est apparue autour de Yom HaShoah, la journée du souvenir de la Shoah en Israël, a ajouté Fransblow. Pour la première fois cette année, l’analyse des publications sur Yom HaShoah menée par la Blue Square Alliance a conclu que les commentaires négationnistes ou déformant la réalité de la Shoah étaient deux fois plus nombreux que ceux qui commémoraient cette journée.
Le groupe de Fransblow a indiqué disposer d’éléments laissant penser que ce phénomène a eu pour effet de décourager les publications en faveur des communautés juives, une forme de soutien particulièrement importante en cette période de montée de l’antisémitisme. D’après Fransblow, la Blue Square Alliance, fondée par Robert Kraft, propriétaire des New England Patriots, collabore avec des « clubs sportifs et partenaires » qui ont déclaré avoir cessé de publier des messages sur les fêtes juives par « crainte et par anticipation de ce type de réactions et de commentaires ».
Fransblow a ajouté que cette hostilité avait des conséquences qui dépassaient le cadre de la section des commentaires.
« Cela nous inquiète d’autant plus que, là encore, ce sont les Américains lambda qui verront ces commentaires, et non pas seulement ceux qui évoluent dans une bulle de haine parce qu’ils suivent des comptes incitant à la haine », a-t-il déclaré. « Ce phénomène touche désormais un public de plus en plus large. »
La Blue Square Alliance est loin d’être la seule à avoir constaté la recrudescence des commentaires antisémites sous les publications consacrées au Mois du patrimoine juif américain.
Dans un post sur Instagram, le créateur juif à l’origine du compte « Sleepy Librarian » a partagé un florilège de commentaires laissés sous la publication de Penguin Random House consacrée au Mois du patrimoine juif américain. Parmi ceux-ci, des expressions telles que « campagne du Mossad » et « Je préfère être antisémite plutôt qu’anti-humain ».
« De l’antisémitisme ? Pendant le Mois du patrimoine juif américain ? Quelle surprise », a écrit en légende le créateur du compte, Eytan Kessler. « Je ne suis pas surpris par les commentaires qui ont été postés sous la publication de Penguin Random House sur le Mois du patrimoine juif américain. C’est tellement prévisible. C’est tout simplement épuisant de revivre cela chaque année. »
Dans une autre publication sur Instagram abordant cette tendance, Rachel Steinhardt, qui gère le compte « yidlitkidlet« , a exhorté les organisations dont les publications avaient attiré des commentaires antisémites à les « supprimer sans hésiter », à les dénoncer ou à désactiver purement et simplement leurs sections de commentaires.
« Si vous ne réagissez pas, vous donnez l’impression d’avoir encouragé les discours de haine », a expliqué Steinhardt. « Si votre réponse se résume à ne plus publier de contenu parce que c’est trop compliqué, alors vous êtes paresseux et vous n’êtes pas véritablement solidaire. Mais c’est toujours mieux que de laisser les discours de haine gangrener votre page. »
La modération peut porter ses fruits, puisque les propos haineux sont supprimés. Il reste toutefois des traces, sous la forme de commentaires dénonçant l’antisémitisme ou expliquant qu’il ne faut pas considérer que tous les Juifs américains soutiennent Israël.
Emily, pour sa part, a déclaré être bien décidée à ne pas laisser le déluge de commentaires haineux influencer ses publications sur Sprinkles. C’est même tout le contraire, a-t-elle ajouté.
« Cela me motive davantage. Je suis une descendante de survivants de la Shoah ; je pense qu’il est essentiel de ne jamais cacher notre identité ni notre culture », a affirmé Emily. « Je suis vraiment heureuse de pouvoir partager la joie juive, et d’avoir un impact positif sur la vie des gens. »
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