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« Plus jamais ça  » : Face à l’antisémitisme et à l’éloignement de la Shoah, comment les Juifs doivent-ils réagir ?

Supprimer les fonds de l'ADL ? Miser sur les écoles juives et la culture ? En faire moins sur l'enseignement de la Shoah... Légiférer ? Les experts juifs brassent beaucoup d'idées. Sans qu'aucune ne soit la panacée

Des survivants de la Shoah et des invités assis dans l'ancien camp de concentration et d'extermination nazi d'Auschwitz-Birkenau, lors d'une cérémonie marquant le 80ᵉ anniversaire de sa libération, à Oswiecim, en Pologne, le 27 janvier 2025. (Crédit : Czarek Sokolowski/AP Photo)
Des survivants de la Shoah et des invités assis dans l'ancien camp de concentration et d'extermination nazi d'Auschwitz-Birkenau, lors d'une cérémonie marquant le 80ᵉ anniversaire de sa libération, à Oswiecim, en Pologne, le 27 janvier 2025. (Crédit : Czarek Sokolowski/AP Photo)

Dimanche, le chroniqueur juif Bret Stephens a déclenché un tollé en déclarant, lors d’un événement important, que l’Anti-Defamation League devait être abolie et que ses 275 millions de dollars d’actifs seraient mieux investis dans la construction d’institutions juives comme des écoles ou des centres culturels.

Quelques jours plus tôt, lors de la Journée internationale du souvenir de la Shoah, des personnalités et organisations de tout premier plan avaient attiré l’attention en raison de ce qu’elles n’avaient pas dit, à savoir le mot « Juifs ». Dans leurs déclarations commémorant la Shoah, le vice-président américain JD Vance, la BBC et le Parti vert britannique ont tous omis de mentionner les principales victimes de la Shoah.

Ce n’est pas la première fois qu’un dirigeant, ou une institution dirigeante, néglige de parler des Juifs dans une déclaration sur la Shoah. Ce n’est pas non plus la première fois qu’un commentateur juif appelle la communauté à changer d’optique, pour faire que l’argent aille de la lutte contre l’antisémitisme à ce qui fait la vie juive au quotidien. Mais la conjonction des deux, cette fois, a mis en lumière une réalité particulièrement difficile, à savoir que l’antisémitisme gagne du terrain. Que l’empreinte culturelle de la Shoah s’estompe. Et que personne ne sait vraiment quoi en faire.

L’actuel regain d’antisémitisme, dopé par l’après-7 octobre 2023, dure depuis une dizaine d’années environ. Pendant tout ce temps, des millions de dollars et d’innombrables heures de travail ont été consacrés à lutter contre le fléau de la haine des Juifs. Selon des estimations, la communauté juive dépenserait 600 millions de dollars chaque année pour lutter contre l’antisémitisme.

Entre 2015 et 2025, le budget de fonctionnement de l’ADL a plus que doublé, passant de près de 60 millions à plus de 130 millions de dollars. Dans le même temps, d’autres initiatives antisémites ont été créées ou ont gagné en importance. En 2023, avant le 7-Octobre, le ministère israélien de la Diaspora avait ajouté à son titre « Combat contre l’antisémitisme », avec à la clef, une hausse significative de son budget.

Le rabbin David Ingber, à gauche, interviewe Bret Stephens après le discours prononcé par le chroniqueur du New York Times au 92nd Street Y, à Manhattan, le 1er février 2026. (Peter Jamus/Michael Priest Photographie via la JTA)

Parallèlement, du moins aux États-Unis, on a redoublé d’efforts en matière d’enseignement de la Shoah. En 2020, le Congrès américain a adopté un projet de loi renforçant l’enseignement de la Shoah et en a mis un autre au programme l’an dernier, avec le soutien des Républicains comme des Démocrates. À New York, ville la pus peuplée de Juifs de tous les Etats-Unis, des programmes ont permis d’emmener les enfants dans des musées de la Shoah afin de lutter contre le regain d’antisémitisme. Face à la raréfaction des survivants, 80 ans après la fin du génocide, les musées se lancent dans les hologrammes et la réalité virtuelle.

Est-ce que tout cela fonctionne ? L’antisémitisme atteint des niveaux historiques, comme le montrent toutes les études, en dépit des efforts mis en œuvre pour le combattre. Et beaucoup de gens ignorent les faits fondamentaux sur la Shoah, comme le montrent toutes les études, en dépit des efforts mis en œuvre pour en parler.

C’est dans ce contexte, lors d’une journée destinée à commémorer la Shoah, en plein regain d’antisémitisme que le vice-président des Etats-Unis et le plus grand média britannique n’ont pas dit que la Shoah avait tué des Juifs.

« Il y a désormais des tendances bien établies. A commencer par celle qui consiste à faire de la vie juive quelque chose de toxique », commente Deborah Lipstadt, spécialiste de la Shoah et ex-envoyée américaine contre l’antisémitisme, lors d’une interview au Times of Israel. « Quand on attaque, on finit par abîmer. »

Elle poursuit : « Une autre de ces tendances, qui me semble assez forte, est celle de l’effacement des Juifs : tout ce qui pourrait susciter de la sympathie ou permettrait de s’identifier, de faire preuve d’empathie, est effacé. »

L’ex-envoyée spéciale américaine chargée de la surveillance et de la lutte contre l’antisémitisme, Deborah Lipstadt, écoute des interventions lors d’une table ronde sur les violences de genre contre les femmes israéliennes lors de a guerre Israël-Hamas, sur la colline du Capitole, le 14 février 2024, à Washington, DC. (Brendan Smialowski / AFP)

L’auteure Dara Horn, que Stephens a citée dans son discours et qui professe depuis longtemps que l’enseignement de la Shoah n’est pas efficace contre l’antisémitisme, voire qu’il pourrait se retourner contre ses tenants, utilise les mêmes mots pour rappeler que l’Union soviétique avait elle aussi retiré toute mention des Juifs de l’inventaire des atrocités nazies.

« Il existe une tradition désormais ancienne d’effacement des Juifs de leur propre histoire et d’appropriation de l’expérience juive », explique-t-elle au Times of Israel. « Il existe une longue tradition, en la matière, au sein du christianisme et de l’islam. On prend quelque chose qui est arrivé aux Juifs et on prétend que c’est arrivé à tout le monde, et que les Juifs tentent de tout ramener à eux en prétendant que c’est à eux que c’est arrivé. »

Une dynamique assurément à l’œuvre, selon Karen Pollock, directrice générale du British Holocaust Educational Trust, qui a dénoncé dans une tribune « le dangereux effacement des Juifs de la Shoah » et averti : « La douloureuse réalité est que la Shoah est déformée, réécrite et universalisée sous nos yeux. »

Lorsqu’elle a publié cet article sur les réseaux sociaux, elle a été assaillie de commentaires de personnes l’accusant de racisme, de proximité avec les suprémacistes blancs ou de tentative de minimiser les autres victimes des nazis.

Horn et Lipstadt ont, toutes deux, écarté des explications sans doute plus bienveillantes concernant l’omission du mot Juif. Selon elles, cela n’a rien à voir avec le fait que la BBC ou Vance aient voulu profiter de l’occasion pour condamner toutes les formes de souffrance — un message que les Juifs ont eux aussi promu — et soient allés trop loin.

« Est-ce que je pense que tout ceci est délibéré ? Pas forcément. Est-ce que je dis que ce sont des erreurs ? Non », répond Lipstadt. « Evidemment, il est important de lutter contre toutes les formes de haine et de discriminations, car elles sont intimement liées, mais pour combattre les préjugés, il faut dire clairement ce que c’est. »

Elle rappelle que la BBC avait déjà omis de parler des Juifs dans un reportage sur la bataille de Cable Street, une bagarre de rue, en 1936, entre les fascistes britanniques et leurs opposants, notamment juifs. Vance, pour sa part, ne dit rien lorsqu’on lui parle de dénoncer l’antisémitisme de droite.

Aucune des deux femmes ne pense que Vance, qui est un millénial, appartient tout simplement à une génération d’Américains qui ont de profondes lacunes sur l’histoire des nazis vis-à-vis des Juifs.

« Essayez-vous de me dire que JD Vance ne sait pas que 6 millions de Juifs ont été assassinés pendant la Shoah ? » dit Horn. « Pourquoi trouvons-nous des excuses à ces personnes ? J’ai l’impression que c’est une habitude des Juifs de faire en sorte de trouver une explication aux choses, pour les rendre en quelque sorte acceptables. »

Les intellectuels juifs ont des stratégies — mais manifestement pas de remède miracle

Alors, que sont supposés faire les Juifs ? La Shoah s’enfonce inexorablement dans le passé et avec elle, le nombre de survivants ne cesse de diminuer. Alors que le nombre d’actes antisémites ne cesse d’augmenter.

Stephens a proposé une réponse : totalement réorganiser la vie juive américaine dans le sens d’un repli sur soi, scolariser les enfants dans des écoles juives de premier ordre et mettre sur pieds des institutions culturelles juives bien aménagées, financées sur des fonds normalement alloués à la lutte contre l’antisémitisme.

Mais c’est une perspective radicale, et il est de ce fait peu probable qu’elle se réalise.

À la tête de l’ADL depuis le début du regain d’antisémitisme, il y a de cela une dizaine d’années, Jonathan Greenblatt a, depuis les rangs du public, entendu Stephens appeler à « démanteler » l’organisation, ce qui lui a fait dire à la JTA : « On ne peut pas avoir ce que Bret qualifie de peuple juif prospère s’il est constamment menacé. Je ne suis pas d’accord pour dire qu’il s’agit là d’un choix binaire. »

L’auteure Dara Horn. (Michelle Paymar)

Horn est favorable à une autre approche, qu’elle a traduite dans les faits en fondant une nouvelle organisation appelée The Tell Institute, qui consiste à enseigner aux étudiants ce qu’elle qualifie d’idées « révolutionnaires » de la civilisation juive — au lieu de se cantonner à la Shoah.

« Je ne plaide pas contre l’enseignement de la Shoah, mais… la seule chose que l’on apprend à l’école sur les Juifs, quand on apprend quelque chose, c’est que les Juifs ont été assassinées en Europe entre 1933 et 1945 », explique-t-elle.

Elle recommande au contraire d’enseigner des concepts fondamentaux du judaïsme, comme le fait de ne pas s’effacer devant les autres êtres humains, de respecter l’état de droit et de faire toute sa place à la dissidence. « Ce sont des éléments fondamentaux de la Torah qui ont un impact énorme sur l’histoire mondiale », rappelle-t-elle. « Ce sont des idées extrêmement importantes. »

Pour Lipstadt, qui s’est fait connaître sur la scène internationale en remportant un procès en diffamation, au Royaume-Uni, contre le négationniste de la Shoah David Irving, il faut continuer à prendre la parole.

« Il faut attirer l’attention là-dessus, dire que c’est préoccupant, encore et encore », poursuit-elle. « Il ne faut pas rester sans rien faire, sans rien dire. »

Il est fort probable que le futur soit fait d’un mélange de tout cela. Des militants et donateurs juifs vont investir leur énergie et leur argent dans la construction d’écoles juives et de JCC. D’autres vont prendre de nouvelles mesures pour lutter directement contre l’antisémitisme. D’autres vont faire émerger de nouvelles initiatives éducatives. D’autres encore vont se servir de leur notoriété.

Et il est fort probable qu’en dépit de l’aide que ces mesures apporteront, aucune ne soit en mesure de percer définitivement la carapace du monstre de l’antisémitisme. Dans les années à venir, il est probable que nombre de déclarations sur la Shoah mentionnent les Juifs, mais pas toutes. Et il y a fort à parier que les gens continueront à débattre, par exemple, du bien-fondé de la comparaison entre les agents de l’ICE et les nazis.

À la fin d’une longue interview, invitée à ajouter ce qu’elle souhaitait, comme par exemple des éléments qui n’auraient pas été abordés, Horn a marqué une pause avant de conclure en disant « J’en ai marre de tout ça. »

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