Pourquoi les socialistes US sont-ils tellement anti-Israël ? Retour sur les origines soviétiques du discours antisioniste
Selon Izabella Tabarovsky, chercheuse sur l'antisémitisme en URSS, le discours d'extrême gauche, aux États-Unis, est le produit de la propagande des années 1960
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Le 8 octobre 2023, des centaines de personnes se sont retrouvées à Times Square, à New York, pour célébrer le pogrom commis par le Hamas en Israël. La foule s’est rassemblée sous le drapeau américain géant et illuminé pour scander « Le sionisme doit disparaître » tout en se moquant des contre-manifestants juifs et pro-Israël.
Sur certaines de leurs pancartes, on pouvait lire : « Le sionisme est un génocide », « Le colonialisme est une violence » ou encore « Antisionisme ≠ Antisémitisme ». D’autres pancartes, encore, accusaient Israël de « suprémacisme blanc » et d’apartheid, tout en dénonçant les fonds américains alloués à Israël.
Les slogans ont beau être ceux du New York de 2023, leurs racines plongent dans l’ex-Union soviétique, estime Izabella Tabarovsky, spécialiste de l’antisémitisme soviétique.
« Ce sont les Soviétiques qui ont les premiers assimilé les Palestiniens aux partisans de la Seconde Guerre mondiale et aux mouvements de résistance et de libération nationale tels que l’ANC ou encore le Viet Cong – des héros de la gauche – et en ont parlé ainsi, ce qui les a reliés à la gauche », explique Tabarovsky.
La question de l’opposition socialiste d’extrême gauche à Israël a gagné en l’importance, le mois dernier, avec la victoire éclatante de Zohran Mamdani, membre de l’Assemblée de l’État de New York, lors des primaires du parti Démocrate de New York.
Mamdani a la dent dure envers Israël et il est membre du parti d’extrême gauche Democratic Socialists of America, l’une des organisations qui a promu et relayé la manifestation du 8 octobre 2023 à Times Square. Le jour-même, Mamdani avait accusé Israël d’« l’apartheid » et d’être à l’origine de la violence.
Une partie des travaux de recherche de Tabarovsky examinent les raisons qui expliquent la force de l’activisme anti-Israël de l’extrême gauche américaine, alors même qu’il y a bien d’autres conflits sanglants sans parler des régimes oppressifs de par le monde.
« Des mots que l’on entendait en URSS »
Tabarovsky, qui est juive, est née dans ce qui était alors l’Union soviétique : elle a émigré aux États-Unis en 1989, à l’âge de 19 ans, et a obtenu une maîtrise en histoire russe à Harvard. Elle travaille depuis à des travaux de recherches liés à la Russie.
Elle est aujourd’hui chercheuse principale au Z3 Institute for Jewish Priorities, un think tank américain, et vit à Jérusalem. Avant de travailler pour Z3, elle était responsable des contenus sur la Russie au Wilson Center, un important think tank apolitique spécialisé en politique étrangère et dont le siège se trouvait à Washington, DC, jusqu’à sa fermeture par l’administration Trump en début d’année. Elle a également coordonné le groupe de travail américano-israélien du centre sur la Russie au Moyen-Orient, travaillé avec le Carnegie Endowment for International Peace, le London Centre for the Study of Contemporary Antisemitism et l’Université Brandeis. Elle a a de nombreux écrit à son actif sur la Russie, l’antisémitisme et la guerre en Ukraine.
En 2018, elle voit un reportage à propos d’une manifestation anti-Israël, sur un campus. Les manifestants brandissent des pancartes sur lesquelles on peut lire « Le sionisme est un racisme » ou encore « Israël est un État qui pratique l’apartheid ». Ces slogans réveillent en elle des souvenirs d’antisémitisme qui remontent à l’URSS, où de tels discours étaient monnaie courante.
« J’ai tout de suite compris que nous avions entendu cela avant, en URSS. Ce que je comprenais moins, c’était le fait de l’entendre en Amérique de nos jours ».
« Les discours sont tellement proches. Il était impensable que les gens ici, aux États-Unis, l’aient trouvé tout seuls. »
Elle se met alors à faire des recherches dans le but de reconstituer l’histoire de l’antisionisme soviétique et la façon dont il a infiltré la gauche mondiale.
L’histoire est complexe et ne se circonscrit pas à la propagande soviétique. En Occident et au sein du monde arabe, les universitaires anti-Israël disposent de leurs propres concepts de l’antisionisme qui se mettent à dialoguer avec le discours soviétique. Les Soviétiques reprenent à leur compte des idées de leurs alliés arabes.
Mais l’URSS, explique Tabarovsky, est une sorte de « grande machine à synthétiser qui absorbe toutes les idées » et « pompe tout ce qui traine sur le sujet de par le monde ».
Moscou est alors anti-Israël depuis la fin des années 1940, date à laquelle Israël se range du côté des ennemis occidentaux de l’URSS. Et le discours anti-Israël prend de l’ampleur après la guerre des Six Jours, en 1967, lorsqu’Israël écrase les forces – pourtant plus fortes, en théorie – des États arabes soutenus par les Soviétiques, ce qui provoque une véritable crise de confiance à Moscou. L’URSS avait en effet investi des sommes colossales dans l’armée égyptienne.
« Dans la presse soviétique d’avant la guerre des Six Jours, on voit que l’URSS était certaine que les États arabes allaient gagner », explique Tabarovsky. « Ils étaient tellement plus nombreux, avec de surcroit l’expertise et les machines soviétiques, et pourtant ils perdent. Impossible pour eux de comprendre ce qui s’était passé. »
Relier les points
La culture politique et les services de sécurité soviétiques étaient enclins au conspirationnisme et, pour expliquer la victoire d’Israël, ils se tournent vers leur ennemi juré de la guerre froide, à savoir les États-Unis.
A cette époque, Washington n’aidait pas Israël mais les Soviétiques voyaient des Juifs pro-Israël influents et des organisations juives impliquées dans la politique et les médias. L’idée selon laquelle l’ennemi n’était autre que des Juifs étrangers fait écho à des conspirations antisémites plus anciennes.
En URSS, la guerre a redonné vigueur à un mouvement national juif que l’État estime subversif. Les Juifs soviétiques étaient soutenus par les Juifs des États-Unis et d’ailleurs.
« Lorsqu’ils font A+B, que voient-ils ? Qu’il y a des Juifs américains qui essaient de saper les fondements de la politique intérieure soviétique en redonnant vigueur aux sentiments nationaux juifs, aux sentiments sionistes juifs », poursuit Tabarovsky.
Les Américains ont tendance à voir le monde à travers un prisme économique, mais pour les Soviétiques, c’est l’idéologie qui prime et ils en viennent à considérer le sionisme comme une idéologie ennemie qu’il leur faut combattre et après 1967, « cela se généralise partout dans le monde », ajoute Tabarovsky.
Les propagandistes soviétiques antisionistes publient alors des centaines de livres et des milliers d’articles et font passer leurs messages à la radio et par le biais de caricatures politiques. Ils financent et organisent des conférences qui réunissent révolutionnaires du tiers-monde, dont l’OLP et le Fatah, et intellectuels occidentaux qui ramènent cette idéologie chez eux.
Cette propagande lie le sionisme au nazisme, au fascisme, au racisme, au génocide, au colonialisme, à l’impérialisme et à l’apartheid. Le tiers monde et le bloc socialiste, qui représentent alors une bonne partie du monde, se retournent contre Israël et le sionisme.
Ainsi, quelques mois après la guerre des Six Jours, une organisation soviétique appelée le Conseil mondial de la paix organise un rassemblement, en Inde, qui attire des participants venus de 55 pays occidentaux, du tiers monde et du bloc soviétique. Un orateur dira à la foule que le conflit israélo-arabe doit être lu comme « l’impérialisme et le colonialisme contre la libération nationale et le progrès social » – des propos que l’on pourrait retrouver chez les groupes socialistes américains d’aujourd’hui. Des motifs réapparaissent, comme par exemple l’étoile de David mêlée à une croix gammée, symbole utilisé par la propagande soviétique et lors des manifestations anti-Israël à New York.
L’ONU est une autre instance clef et l’opposition à Israël permet aux États non alignés de gagner facilement le soutien de l’URSS ou des pays arabes. En 1975, l’ONU adopte une résolution qui assimile le sionisme au racisme, le tout sous la supervision du secrétaire général de l’ONU, Kurt Waldheim, un ex-nazi qui a participé à la déportation des Juifs de Grèce pendant la Shoah et qui prend part à un sommet antisioniste des non-alignés à Alger, en 1973.
Après l’effondrement de l’Union soviétique, nombre de militants occidentaux font des carrières universitaires ou politiques et transmettent ainsi cette idéologie aux nouvelles générations.
« À cete époque, elle a une portée mondiale qui demeure à l’extrême gauche depuis. C’est comme ça qu’on la retrouve à New York aujourd’hui », explique Tabarovsky. « Je crois que l’extrême gauche d’aujourd’hui n’en a même pas conscience : pour elle, la position anti-Israël est une position par défaut. »
Selon David Bernstein, auteur du livre « Woke Antisemitism », paru en 2022 sur les discriminations antisémites à gauche, la propagande soviétique a joué un rôle dans « le renforcement de l’antisionisme ».
« C’est elle qui a créé et lié l’antisionisme à l’idéologie progressiste, d’une manière qui continue de nous affecter aujourd’hui », précise Bernstein, qui est directeur de l’Institut des valeurs nord-américaines, une organisation opposée à l’activisme radical et illibéral et qui intervient dans les écoles de la maternelle à la fin des études secondaires. Il estime que la propagande soviétique a interagi avec d’autres tendances, telles que la pensée postcoloniale ou le ressentiment envers Israël au Moyen-Orient.
« Je pense qu’il y a eu convergence de facteurs », ajoute-t-il. « Tous ces fils, ou ces ruisseaux, se sont réunis pour former une rivière que nous voyons maintenant. »
Organisateur de longue date de la communauté juive, Bernstein revient sur des décennies d’idéologie progressiste dans son livre dont l’avant-propos, signé Natan Sharansky – célèbre refuznik soviétique juif – explique que le dogme d’extrême gauche d’aujourd’hui n’est « pas sans rappeler l’idéologie totalitaire avec laquelle j’ai grandi en Union soviétique, qui a pris d’assaut la gauche américaine ».
« Pour les Juifs soviétiques, le lien entre antisémitisme et antisionisme ne pourrait pas être plus clair », écrit Sharansky. « Malheureusement, le voilà qui ressurgit sous de nouvelles formes. »
S’inscrire dans une certaine continuité
La campagne antisioniste soviétique a souvent mis les Juifs au premier plan, « bien conscients que lorsque ce sont des Juifs qui le font, qui s’en prennent au sionisme, cela parait tout de suite plus crédible, tout en permettant d’échapper aux accusations d’antisémitisme », explique Tabarovsky.
Les Soviétiques commencent avec la Yevsektsiya, une section juive du Parti communiste créée en 1918 qui persécute les Juifs dans le but d’éliminer leurs pratiques religieuses, leurs activités sionistes et l’usage de l’hébreu. La section sera purgée et la plupart de ses dirigeants mourront, soit en prison soit dans des camps de travail à la fin des années 1930.
D’une façon semblable, les militants anti-Israël de New York accordent une tribune de tout premier plan à Naturei Karta, organisation antisioniste indépendante, minuscule et marginale, mais qui est de presque toutes les manifestations.
Les propagandistes soviétiques sont également les pionniers de l’idée selon laquelle antisionisme et antisémitisme sont deux choses distinctes. Ce que l’on aentendu ces temps-ci lorsque, par exemple, Mamdani a déclaré devant des Juifs antisionistes, en 2021 : « Dans le mouvement antisioniste auquel je crois et auquel j’appartiens, il n’y a pas de place pour l’antisémitisme. »
Cela va à l’encontre de la définition de l’antisémitisme de l’IHRA, utilisée par les autorités de la ville de New York, selon laquelle refuser aux Juifs le droit à l’autodétermination relève de l’antisémitisme.
Certaines organisations d’activistes new-yorkais ont également des liens à l’étranger.
L’organisation d’extrême gauche People’s Forum et la Coalition ANSWER, qui, toutes deux, organisent des manifestations anti-Israël, auraient reçu le soutien financier d’un réseau de propagande lié à la Chine favorable à un discours socialiste et anti-Occident. (Toutes les organisations d’extrême gauche à New York ne sont pas anti-Israël ; le Socialist Workers Party est ainsi résolument pro-Israël.)
Mamdani, qui a des partisans juifs, a admis que l’antisémitisme était problématique et fait connaitre ses projets pour lutter contre les discriminations antisémites.
Son partenaire des primaires, le contrôleur de la ville de New York, Brad Lander, est juif et a manifesté en faveur des Juifs soviétiques lorsqu’il était jeune.
Mamdani a, lui, manifesté contre Israël aux côtés d’organisations socialistes et pro-Palestine dirigées par des Arabes, accusé Israël de génocide, d’apartheid et de colonialisme, déclaré que le gouvernement de l’État de New York était un « bastion de la pensée sioniste » et a appelé à un « mouvement mondial » anti-Israël pour défier l’apartheid et le suprémacisme blanc.
Pour Tabarvosky, le succès de Mamdani est moins un tournant qu’une continuité avec l’élection de la Squad, dans les années 2010, avec notamment la Représentante de New York Alexandria Ocasio-Cortez, élue au Congrès en tant que membre de la DSA en 2019 avant d’en perdre le soutien après avoir animé un panel sur l’antisémitisme. Elle demeure toutefois soutenue par la branche new-yorkaise du parti et Mamdani a ouvert la porte à d’autres candidats du même acabit, précise Tabarovsky.
« Je pense que nous devons être très attentifs et prendre au sérieux ce qu’il dit, conclut Tabarovsky.
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