Rosh HaShana : Le pèlerinage à Ouman dans l’ombre des arrestations d’étudiants en yeshiva en Israël
Les sanctions contre les réfractaires au service militaire, alors que la guerre fait rage à Gaza, ajoutent une difficulté supplémentaire pour les pèlerins qui se rendent sur la tombe du sage hassidique en Ukraine
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OUMAN, Ukraine (JTA) — Cette année, Yaakov Bermann a fait le voyage depuis Jérusalem jusqu’à Ouman, en Ukraine, juste à temps pour Rosh HaShana – une période où la population de la localité connaît une forte augmentation avec l’arrivée des pèlerins qui viennent se recueillir sur la tombe du rabbin hassidique Nachman de Bratslav.
Mais l’un des amis proches de Yaakov n’a pas eu cette chance, confie ce dernier. Il a été arrêté à l’aéroport Ben Gurion, près de Tel Aviv, comme cela a été le cas également de plus d’une centaine d’hommes ultra-orthodoxes qui ont été appréhendés alors qu’ils tentaient de quitter Israël parce qu’ils se sont soustraits à l’appel sous les drapeaux.
« C’est une grave erreur de leur part », s’exclame Bermann en faisant référence aux mesures de répression qui ont été adoptées par le gouvernement à l’encontre des réfractaires au service militaire. « Je pense pour ma part que s’ils adoptaient une approche plus civile, qu’ils ne recouraient pas à la force, cela changerait certainement les choses. »
Ces arrestations survenues à l’aéroport montrent à quel point le pèlerinage à Ouman est devenu un point particulièrement sensible dans l’un des dossiers politiques les plus brûlants en Israël – un dossier qui consiste à déterminer si les étudiants haredim qui fréquentent les yeshivot doivent servir au sein de Tsahal. Une question qui se pose d’autant plus férocement que le pays connaît actuellement la guerre la plus longue de son Histoire – elle dure depuis près de deux ans. Les querelles politiques autour du pèlerinage sont venues s’ajouter aux difficultés liées aux voyages de masse en direction de l’Ukraine à un moment où le pays est encore en guerre avec la Russie – un conflit qui a déjà marqué le pèlerinage, ces dernières années.
Chaque année, ce sont des dizaines de milliers de pèlerins juifs qui se rendent à Ouman pour se recueillir sur la tombe du rabbin Nachman, fondateur de la secte hassidique Breslov. Ce qui était au départ un pèlerinage réservé aux hassidim de Breslov s’est transformé en voyage pour des Juifs venus de tous les horizons. Cette année, plus de 40 000 Juifs sont attendus à Ouman, multipliant temporairement par deux le nombre d’habitants dans la ville.
Tout un écosystème se met en place pour servir les pèlerins : logements temporaires, restaurants éphémères et des services de sécurité qui ne sont pas nécessaires sur le site le reste de l’année, avec un besoin croissant de sûreté. Des soldats ukrainiens habitués à combattre au front contre la Russie ont été déployés dans cette ville endormie du centre de l’Ukraine, relativement calme.
« Le pèlerinage est une expérience de purification. Si je ne le fais pas, je vais me sentir mal pour tout le reste de l’année », dit Gavriel, qui s’exprime alors qu’il se rend sur la tombe du rabbin Nachman et qui, comme beaucoup de voyageurs, refuse de donner son nom de famille. Il montre du doigt les environs et il affirme : « C’est la raison pour laquelle Ouman est une expérience si particulière. Regardez autour de vous, il y a ici des Juifs de tous les types et de tous les horizons qui sont tous animés par leur désir de renouveau et leur dévouement aux enseignements du rabbin Nachman ».
Les répressions exercées à l’encontre des réfractaires au service militaire ont toutefois tempéré l’enthousiasme de certains des hommes qui se sont rendus à Ouman.
Un étudiant se souvient comment son rabbin, qui a pris l’avion d’Israël jusqu’à New York pour l’accompagner, lui et d’autres, dans leur voyage à Ouman, a reçu tout au long de la semaine dernière des appels d’étudiants en yeshiva qui avaient été témoins d’arrestations à Tel Aviv.
« Ce qu’ils font est fou. Ils étaient censés être ici avec nous, et rien n’est plus pareil », déplore le jeune homme.
D’autres disent que non seulement la guerre en Israël les a suivis tout au long de leur voyage, mais qu’ils restent fermement convaincus que les étudiants de yeshiva ne devraient pas être contraints de s’enrôler.
« J’ai perdu un cousin dans le cadre de cette guerre. Il était père, il avait mon âge, il avait trois enfants, et il a été tué à Gaza. Je me souviens du cri déchirant que j’ai poussé quand j’ai appris la nouvelle. Mais il y est quand même allé de son plein gré », dit Moshe, un père de famille de Brooklyn. « Personne ne l’a forcé à servir. Quand on force quelqu’un à faire quelque chose, ça ne marche pas ».
Ce changement politique intervient alors que la guerre dure depuis presque deux ans – avec un front qui s’est élargi à Gaza-City. Les réservistes ayant assumé jusqu’à présent le très lourd fardeau des combats, Tsahal a cherché des moyens de renforcer le nombre de soldats en service actif, notamment en imposant l’enrôlement obligatoire aux Juifs ultra-orthodoxes qui étaient auparavant exemptés du service militaire grâce à un accord particulier conclu en faveur des jeunes hommes de la communauté qui se consacrent à plein temps à la Torah.
Mais l’année dernière, la Cour suprême israélienne a jugé cette exemption illégale dans le cadre d’une décision historique qui a ouvert la voie à l’intégration des juifs haredim au sein de Tsahal, avec des sanctions mises en œuvre à l’encontre de ceux qui refusent d’obéir à l’appel sous les drapeaux. Ce changement a déclenché une vague de protestations à travers tout l’État juif, les jeunes hommes haredim bloquant les routes et se livrant à d’autres actes de désobéissance civile, certaines manifestations rassemblant plusieurs milliers de personnes.
Ce qui a également transformé le pèlerinage à Ouman en enjeu politique, la question du service militaire des Haredim risquant à tout moment de faire s’effondrer n’importe quel gouvernement. Le Premier ministre Benjamin Netanyahu s’efforce de trouver un équilibre entre les demandes soumises par les partis ultra-orthodoxes – qui refusent l’application des avis de conscription – et les requêtes qui ont été exprimées par la grande majorité des Israéliens, qui souhaitent que les Juifs ultra-orthodoxes partagent le fardeau du service militaire, qui est devenu plus lourd que jamais.
Le gouvernement a pris des mesures pour apaiser les deux camps. Cette année, il a alloué 2,7 millions de shekels à la subvention des voyages, malgré le déficit budgétaire, après que le gouvernement moldave, par lequel transitent désormais de nombreux pèlerins depuis la fermeture de l’espace aérien ukrainien, a refusé de prendre en charge les coûts croissants induits par le pèlerinage.
Dans le même temps, après avoir envoyé 54 000 avis de conscription aux étudiants des yeshivot qui ne s’étaient pas encore enrôlés dans l’armée, le gouvernement a annoncé que Tsahal arrêterait ceux qui tentaient de quitter le pays et qui avaient refusé de se présenter au service. Jusqu’à présent, au moins 100 personnes ont été appréhendées alors qu’elles se rendaient à Ouman.
Pour les étudiants ultra-orthodoxes qui ont fait le déplacement, ces arrestations perturbent l’équilibre au sein d’Israël, où les besoins séculiers et religieux sont pris en compte.
« Nous, les gars, on étudie. Je suis à la yeshiva. J’étudie 14 heures par jour. Et la majorité des autres étudient autant que moi. C’est ce que nous faisons », indique Bermann. « Et puis il y a les autres, qui sont moins religieux, et qui vont servir dans l’armée. Chacun fait ce qu’il veut ».
Parmi les plus pratiquants qui ont fait le déplacement jusqu’à Ouman, la colère à l’égard du gouvernement israélien pour ses opérations de recrutement militaire reste palpable : « Le gouvernement voudrait que les religieux disparaissent et qu’ils soient anéantis », s’indigne un pèlerin.
Dans le même temps, les étudiants haredim qui ont pu accomplir le pèlerinage s’adonnent au culte comme prévu.
Le voyage à Ouman n’est pas facile et en raison des restrictions liées à la guerre entre la Russie et l’Ukraine, il faut plusieurs mois de préparation pour le coordonner. Mais une fois arrivés, les pèlerins sont largement récompensés de leurs efforts.
Le pèlerinage, qui est presque exclusivement effectué par des hommes, est une tradition annuelle pour de nombreuses familles breslovoises et non-breslovoises. Les maris et leurs épouses parcourent les rues d’Ouman avec leurs enfants, transportant des cadeaux et des provisions en prévision des jours à venir. Un homme appartenant à une famille originaire de Bat Yam, dans la banlieue de Tel Aviv, s’exclame : « La guerre, ici, ça ne nous dérange pas. Il y a la guerre là-bas [en Israël] et il y a la guerre ici, qu’est-ce que cela peut nous faire ? »
C’est le premier voyage à Ouman pour Baruch, qui vit à Monsey dans l’état de New York – il s’y est rendu malgré les supplications de ses parents qui lui demandaient d’éviter ce voyage à cause de la guerre qui déchire actuellement l’Ukraine.
« Il a fallu me convaincre mais je suis là », dit-il, ajoutant : « Nous avons rencontré quelques problèmes à la frontière mais quand nous sommes arrivés au poste de contrôle, ils nous ont fait signe de passer, juste à temps pour Shabbat ».
Un autre pèlerin venu, lui aussi, de l’état de New York dit être inquiet en pensant aux arrestations et au conflit – il ajoute toutefois qu’il tente d’oublier ces préoccupations.
« Il y a beaucoup de choses à penser en ce moment », raconte-t-il. « Mais je dois rester concentré sur la raison pour laquelle je suis vraiment venu ici : grâce aux enseignements du rabbin, m’éveiller le matin et créer le changement ».
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