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Sarah Hurwitz aimerait que les Juifs cessent de s’excuser et se réapproprient leur histoire

Dans son livre "As a Jew", l'ex-auteure de discours de la Maison-Blanche aborde la question des traditions juives à une époque de fort antisémitisme et de polarisation sur Israël

Dans son nouveau livre, « As a Jew [NDLT : En tant que Juive] », Sarah Hurwitz explique comment faire pour se réapproprier une tradition trop souvent façonnée par les préjugés et l'ignorance des autres. (HarperOne via la JTA)
Dans son nouveau livre, « As a Jew [NDLT : En tant que Juive] », Sarah Hurwitz explique comment faire pour se réapproprier une tradition trop souvent façonnée par les préjugés et l'ignorance des autres. (HarperOne via la JTA)

JTA — Sarah Hurwitz qualifie son premier livre, « Here All Along », de « lettre d’amour » aux traditions juives, dont l’idée lui était venue alors qu’elle travaillait comme rédactrice de discours à la Maison Blanche – dans un premier temps pour le président américain Barack Obama et plus tard pour la première dame Michele Obama –. Cet ouvrage rendait hommage à sa redécouverte du judaïsme à la trentaine, après une vie passée avec une identité juive « plutôt mince ».

Autant son premier livre était rempli de lumière, autant ce nouvel ouvrage sonde les ténèbres et autres nuées d’orage du judaïsme.

« “As a Jew: Reclaiming Our Story from Those Who Blame, Shame, and Try to Erase Us [NDLT : En tant que Juif : Se réapproprier son histoire face à ceux qui nous blâment, nous humilient et tentent de nous effacer] » parle de la difficulté d’être juif à une époque de fort antisémitisme, de polarisation du débat sur Israël et du cocktail mélangeant pressions et tentations qui empêchent de nombreux Juifs d’apprécier les traditions qui sont les leurs.

Entre découverte intime et questions contemporaines, « As a Jew » est à la fois une introduction et une polémique qui expliquent l’histoire, les textes et les pratiques juives afin de contrer la désinformation et d’inspirer les lecteurs.

« Nous avons besoin de connaître notre histoire. Nous avons besoin de connaître notre histoire. Nous devons connaître nos traditions », expliquait-elle lors d’une interview, jeudi dernier. « Il nous faut savoir ce que nous aimons dans le fait d’être juifs, pour que, lorsque les gens viennent nous dire ‘Le judaïsme est violent, vengeur et sexiste, avec un Dieu cruel qui n’a rien de spirituel’, nous puissions dire que ce n’est pas vrai. »

Le livre s’appuie également sur sa formation et son expérience récentes en tant qu’aumônière d’hôpital, bénévole dans le service d’oncologie d’un hôpital de la région de Washington, DC, là où elle vit.

Âgée de 44 ans, Hurwitz est diplômée de l’Université Harvard et de la faculté de droit de Harvard. Elle a été rédactrice de discours pour le vice-président Al Gore et lors de la campagne présidentielle d’Hillary Clinton en 2008. En janvier, elle va commencer une formation au rabbinat à l’Institut Shalom Hartman Beit Midrash destinées aux nouveaux rabbins nord-américains.

Nous avons parlé ensemble à l’occasion d’un événement « Folio » diffusé en direct, présenté par le New York Jewish Week et l’UJA-Federation of New York. Hurwitz y a parlé de son passage à la Maison-Blanche sous Obama, de ce qu’elle a appris en parlant avec des étudiants aux prises avec l’antisémitisme et de la difficulté d’écrire un livre juif dans l’après-7-Octobre.

Notre conversation a été modifiée pour des raisons de longueur et de clarté. Pour écouter la conversation dans son intégralité, cliquez ici.

Votre premier livre, « Here All Along », portait sur votre expérience du retour à l’apprentissage des bases du judaïsme. Qu’est-ce que vous n’aviez pas dit dans ce premier ouvrage, que vous avez eu envie de dire maintenant ? Et en quoi « As a Jew » prolonge-t-il ou remet-il en question votre précédent ouvrage ?

Mon premier ouvrage était une lettre d’amour au judaïsme, et celui-ci est bien plus qu’une simple polémique.

Mon premier livre est le reflet de celle que j’étais à l’âge de 36 ans, au moment où j’ai renoué avec le judaïsme, après une vie passée avec une identité juive très mince.

Et dans mon nouveau livre, je me pose la question suivante : pourquoi y a-t-il eu si peu de judaïsme autour de moi, dans mon enfance, pourquoi ai-je dû attendre l’âge de 36 ans pour découvrir nos traditions ? Pourquoi mon identité était-elle si apologétique, si humiliante et, du fait d’avoir grandi dans un pays chrétien, dans quelle mesure mon approche du judaïsme s’est-elle faite à travers une focale chrétienne ? Ce livre mobilise toutes ces questions en un temps marqué par un regain d’antisémitisme, au moment où les Juifs doivent justement réfléchir à tout cela.

Sarah Hurwitz (à gauche), ex-rédactrice de discours pour la première dame Michelle Obama, fait un « exercice de regard » avec l’étudiante rabbinique Lily Solochek à la yeshiva Romemu de New York, le 16 juillet 2019. (Crédit : Ben Sales/ JTA)

Pourquoi s’excuser ? En quoi le prisme chrétien a-t-il déformé votre compréhension du judaïsme ?

Je pensais que le christianisme était une religion d’amour et le judaïsme, une religion de droit. J’ai vraiment cru que notre religion était une religion dure, légaliste et tatillonne, avec un dieu colérique et vengeur. C’est de l’antijudaïsme chrétien classique. Je pensais que ce monde était charnel, impur, inférieur, un tantinet grossier, et que le but de la spiritualité était de transcender tout cela. Ce qui est loin d’être au coeur du judaïsme. Ce n’est pas du tout le judaïsme. Dans la Torah, notre texte sacré fondamental, on lit beaucoup de choses sur le corps, la façon dont nous le traitons, en quoi il est sacré.

Vous dites plus d’une fois dans votre livre que vous voulez « reprendre l’histoire juive ». Que signifie reprendre l’histoire juive, et de qui ou de quoi ?

Notre histoire a souvent été racontée par d’autres, et on le voit notamment dans cette très vieille histoire de pouvoir, de dépravation et de conspiration juive. On le voit dans cette histoire des Juifs conspirant pour tuer Jésus. Toutes ces histoires se sont frayées un chemin au fil de l’histoire. Cette histoire a été racontée à propos des Juifs pendant des siècles. Je veux la remplacer par la véritable histoire, la nôtre, telle qu’elle est racontée à travers les textes et traditions juives.

Le célèbre auteur israélien Amos Oz lit un extrait de l’un de ses livres à Tel Aviv. (Crédit photo : Tomer Neuberg/Flash90)

L’alternative que vous proposez, pour que les Juifs se réapproprient leur histoire, est d’adopter la « lignée de textes », que vous qualifiez de « dépositaires de notre mémoire juive et matière première de l’histoire que nous racontons sur ce que nous sommes ». Je ne suis pas très familière de cette « lignée de textes » – en quoi diffère-t-elle des « textes » ?

C’est une notion introduite par Amos Oz et sa fille, l’historienne Fania Oz-Salzberger. Ils disent : « Notre lignée n’est pas une lignée, c’est une lignée de textes. » Les Juifs sont diversifiés sur le plan racial et ethnique, mais notre ADN commun, ce qui nous unit, ce sont nos textes. Malheureusement, au début des années 1800, lorsque les Juifs ont obtenu la citoyenneté dans des pays européens, il a été décidé d’assimiler et de remodeler le judaïsme de façon à ce qu’il ressemble un peu au protestantisme – que cela devienne une sorte d’ « église juive ».

Ce faisant, nous avons fait une croix sur 2 500 ans de tradition textuelle avant la Torah, alors que c’est précisément là que se trouvent une grande partie de la sagesse et des rituels juifs. Il est essentiel de se réapproprier cette tradition textuelle.

Fania Oz-Salzberger devant la maison de sa grand-mère à Rivne, en novembre 2014. (Crédit : Yifa Yaakov)

La question du pouvoir juif et des dilemmes qui l’entourent est l’un des thèmes de votre livre, on ne peut plus d’actualité compte tenu du débat sur la démonstration de puissance d’Israël à Gaza et sur d’autres fronts. Comment votre livre aborde-t-il la tension morale et spirituelle des Juifs passés de plusieurs siècles d’impuissance à un monde contemporain fait de pouvoir, avec un véritable État ?

Aujourd’hui, nombre de Juifs ressentent une vraie détresse face aux responsabilités qu’apporte le pouvoir. Pendant 2 000 ans, les Juifs ont été des victimes impuissantes et irréprochables. Le problème de l’apatridie est qu’elle conduit à des massacres de grande ampleur. D’aucuns aspirent à l’innocence d’une vie juive impuissante, mais je ne suis pas d’accord pour dire que les millions de morts en sont le prix. Le pouvoir s’accompagne d’une responsabilité morale. Israël, comme les autres pays, est né dans la violence et continue d’exister par la violence. La complexité morale est claire mais je refuse de renoncer au pouvoir ou à la responsabilité qui l’accompagne.

Après la sortie de votre premier livre, vous êtes devenue une voix qui compte au sein du judaïsme. Pouvez-vous nous dire un mot des rencontres qui vous ont permis de mûrir votre réflexion pour ce dernier livre ?

Tout d’abord, ma formation d’aumônier d’hôpital bénévole m’a permis de vivre une expérience humaine profonde, centrée sur le judaïsme et l’accompagnement des personnes dans la maladie, le deuil ou la mort. Ensuite, en me rendant dans des universités avant [les atrocités du Hamas du] 7 octobre 2023, j’ai été stupéfaite par ces étudiants juifs qui me demandaient comment j’avais géré l’antisémitisme, lorsque j’étais à l’université. Quand je leur ai dit que je n’en avais jamais vécu, c’est eux qui ont été choqués. Depuis 2023, la guerre de Gaza a accéléré la diffusion d’histoires effroyables sur les réseaux sociaux, ce qui m’a profondément inquiétée. J’ai aussi réfléchi à mon premier livre et réalisé que le judaïsme avec lequel j’avais grandi avait été étrangement modifié, façonné par l’envie de nos ancêtres de s’assimiler pour des questions de sécurité – un choix que je respecte profondément mais qui nous a laissés peu ou prou « sans texte ».

En quoi votre expérience de l’aumônerie relie-t-elle le texte à la vie réelle ?

Je fais du bénévolat dans les hôpitaux de Washington. Le fait d’être là pour autrui face à la maladie, au chagrin et à la mort est quelque chose de profondément juif. La société moderne trouve ces expériences inconfortables, mais la tradition juive nous commande d’accompagner les personnes en deuil, de préparer les morts avec amour et d’habiter ces minces espaces dans lesquels vie et mort se chevauchent.

Cette présence, ancrée dans la communauté, est essentielle. Souvent, les personnes trouvent du réconfort dans le simple fait que quelqu’un reconnaisse la réalité et en parle ouvertement.

Vous avez commencé à écrire ce livre avant le 7 octobre. Comment les attaques du Hamas et la guerre de Gaza ont-elles influencé vos écrits sur le peuple, l’empathie et la responsabilité ?

Le 7 octobre n’a pas changé les arguments ou les thèmes de mon livre, mais il m’a donné davantage de références. Pendant des décennies, les Juifs d’Amérique et d’Israël ont vécu des vies quelque peu déconnectées. Le 7-Octobre a révélé ces tensions sous-jacentes et nous a rappelé que l’identité juive avait toujours été assortie de conditionnalités. Certains se faisaient des illusions sur un prétendu « âge d’or » de la sécurité, dans les années 1980 et 1990, alors que beaucoup avaient été confrontés à de réelles menaces. Les attaques [du 7-Octobre] ont mis fin aux illusions de la sécurité et mis en évidence l’existence de problèmes de société profonds.

Des personnes manifestent à Times Square en faveur de la cause palestinienne et contre Israël, à New York, le 26 septembre 2025, alors que le Premier ministre Benjamin Netanyahu prend la parole à la tribune de l’Assemblée générale de l’ONU, au siège de l’ONU, dans cette même ville . (Crédit : AP Photo/Angelina Katsanis)

Vous parlez des étudiants sur les campus qui sont exclus des clubs ou de projets universitaires parce qu’ils sont sionistes. J’ai trouvé votre réponse intrigante – que les Juifs créent à nouveau leurs propres institutions de la même manière qu’ils ont créé des hôpitaux et des universités juifs au début du XXe siècle, face à l’exclusion. Ne craignez-vous pas de réagir de manière excessive ?

Les campus sont tous différents. Certains départements sont excellents ; d’autres, hostiles. Dans les environnements difficiles, je conseille aux étudiants juifs d’essayer le dialogue, mais s’ils sont exclus, de créer leurs propres espaces – clubs, organisations et initiatives, tous inclusifs et excellents. Historiquement, les Juifs ont créé des hôpitaux, des cabinets d’avocats et des universités qui accueillaient tous ceux qui s’engageaient envers l’excellence et toléraient les Juifs. C’est quelque chose que nous pouvons tout à fait refaire.

Par exemple, Allison Tombros Korman a fondé le Red Ten après avoir été ostracisée [en matière de droits reproductifs] pour ses croyances sionistes. Cette organisation permet de financer des avortements pour tout le monde, de façon inclusive – un modèle inspirant.

Des rabbins et sympathisants venus de tout le pays se rassemblent pour manifester, au lendemain des élections de mi-mandat, pour montrer leur soutien à la protection du droit à l’avortement, le mercredi 9 novembre 2022 à Clayton, dans le Missouri (AP/Jeff Roberson)

Votre livre contient un chapitre consacré à Israël, qui vise à contrer les accusations selon lesquelles le sionisme est colonialiste et raciste. Mais vous citez des critiques d’Israël disant que le pays n’est pas exempt de « graves défauts ». Comment vivez-vous le fait d’être sioniste libéral aujourd’hui, en un temps que je qualifie souvent comme trop sioniste pour les libéraux et trop libéral pour nombre de sionistes ?

Je le vis comme une Américaine libre de critiquer, de se sentir déçue et malgré tout de rester convaincue. Israël est le foyer de mes 7 millions de frères et sœurs juifs. Critique ne veut pas dire abandon. Nombre de personnes confondent idéologie et obligation familiale : Israël est notre famille et c’est notre devoir de nous tenir à ses côtés tout en corrigeant avec amour ses erreurs. Cela reflète mon engagement envers l’Amérique.

Vous avez été active au sein d’une administration démocrate et avez sans doute vu baisser le soutien à Israël parmi ces mêmes démocrates. Avez-vous vécu pareille expérience du temps de l’administration Obama ? Avez-vous dû vous y opposer ?

Je crois que les gens ne sont pas très au clair sur la fin de l’administration Obama, en 2017. Bien avant ce tournant sombre de 2023, vous savez ; c’était une administration assez classique. Je ne me rappelle pas avoir entendu, ne serait-ce qu’une seule fois, quelque chose de négatif sur Israël. C’était une grande administration pour les Juifs. J’ai justement commencé à m’intéresser au judaïsme lorsque je travaillais à la Maison Blanche : mes collègues étaient très fiers de moi et ne cessaient de m’encourager.

J’ai eu l’occasion de rencontrer le chef de cabinet de la Maison Blanche, un gars merveilleux nommé Denis McDonough, qui m’a alors demandé ce que je faisais pour les vacances de décembre. Cette année-là, j’avais justement prévu une retraite de méditation juive silencieuse d’une semaine. Ce n’est normalement pas quelque chose que l’on dit au chef de cabinet, mais c’est pourtant ce que j’ai fait, parce que je ne voulais pas mentir. Il n’aurait tout simplement pas pu être plus fier.

Mais aujourd’hui, hélas, une idéologie de gauche – autrefois marginale – fait son chemin vers le courant dominant, et cela m’inquiète. Je ne pense pas qu’il y ait quoi que ce soit de scandaleux dans le fait que les démocrates s’opposent de temps à autres à une livraison d’armes pour exprimer leur mécontentement à l’égard de la politique d’Israël, mais ce qui m’inquiète, c’est le fait de vivre dans un environnement qui diabolise et délégitime Israël.

Je suis aussi très inquiète au sujet de la droite. Si on regarde les chiffres, en particulier chez les jeunes hommes, on voit qu’ils sont de plus en plus antisémites, de plus en plus anti-Israël. Et ce qui m’inquiète particulièrement, c’est de voir le président [américain] Donald Trump qui, sous prétexte de lutter contre l’antisémitisme sur les campus, supprime des subventions aux universités.

On peut bien sûr s’en réjouir. On peut se dire que c’est bien pour les Juifs, mais je ne suis pas d’accord, et je m’inquiète aussi du précédent que cela introduit, qui fait que, dans cinq ou dix ans, un autre président aux idées politiques très différentes pourrait dira : « Israël est un pays terroriste, le sionisme est une idéologie terroriste : je vais donc supprimer les subventions des universités ayant un Hillel actif, parce que Hillel est une entité sioniste. Nous avons pavé cette voie illibérale, et il est très facile pour quelqu’un ayant d’autres idées de s’y engager.

Je m’inquiète aussi beaucoup, à droite, au sujet de l’idéologie MAGA qui affirme qu’un petit groupe d’élites puissantes et dépravées conspire pour vous nuire, à vous et vos proches, pour vous vacciner ou faire de vos enfants des trans. C’est une idéologie très laide qui est à la base-même de l’antisémitisme. La distance qui sépare ces supposées élites des Juifs est, selon cette idéologie, de l’ordre d’un centimètre, et des personnes comme Tucker Carlson font le parallèle. Cette personne a des millions d’abonnés. Et nombre d’autres personnes font le même parallèle.

Tucker Carlson prend la parole lors d’un mémorial pour le militant conservateur Charlie Kirk, le 21 septembre 2025, au State Farm Stadium de Glendale, en Arizona. (Crédit : AP Photo/John Locher)

Vos livres sont, comme vous le dîtes vous-même, des lettres d’amour au judaïsme. Mais souvent, les Juifs pratiquants, que ce soit ici ou en Israël, profondément imprégnés des textes et pratiques juives, adoptent également des points de vue illibéraux et ultra-nationalistes. Comment conciliez-vous leur respect de cette « lignée de textes » et les positions antilibérales auxquelles ils arrivent ?

Vous parlez des extrémistes, comme [Bezalel Smotrich et Itamar Ben-Gvir, deux ministres d’extrême droite]. Je pense qu’ils sont assez infidèles au judaïsme. Le judaïsme fonctionne selon des polarités, avec des vérités opposées : aimer l’étranger tout en se souvenant d’Amalek ; l’humilité et l’estime de soi ; la compassion avec prudence. Les extrémistes ne revendiquent qu’un seul pôle, mais les deux sont essentiels. Le judaïsme commande de lutter contre ces tensions.

Et pourtant, ces tensions mettent à rude épreuve les relations communautaires. Comment les Juifs peuvent-ils rester solidaires les uns des autres alors face à des désaccords aussi profonds ?

Le judaïsme met l’accent sur l’éthique de la famille. Si des membres de la famille ont des points de vue répréhensibles, nous leur en parlons dans le cadre de la tochakha – une réprimande privée et pleine d’amour – pour les corriger et les guider. Il faut des limites pour assurer la sécurité, mais en général, nous nous faisons en sorte de garder les personnes à nos côtés, de dialoguer avec eux et de les éduquer.

Sarah Hurwitz interviewée par l’acteur norvégien Hans Olav Brenner en 2017, avec en arrière-plan une photo d’elle avec l’ex-président américain Barack Obama, à l’époque où elle rédigeait ses discours. (Thor Brødreskift/Nordiske Mediedager via la JTA)

Nombre d’auteurs juifs estiment difficile, depuis le 7-Octobre, de faire la promotion de leur livre, surtout lorsqu’ils ont un contenu ouvertement juif ou israélien. Comment le vivez-vous, avec votre livre juif, en ce moment et en ce lieu ?

À de rares exceptions près, je me limite à des tournées dans des institutions juives : je ne vais pas dans les librairies. Cela ne m’intéresse d’ailleurs pas d’aller dans des librairies. J’ai envie d’aller dans des endroits qui offrent de bonnes conditions de sécurité et dans lesquelles il y aura plus de 20 personnes. J’ai été surprise de constater que mon livre était finalement assez peu contesté, alors que j’y voyais quelque chose d’assez audacieux. Je crois que mon premier livre était assez doux – dans le style « Tiens, le judaïsme ! » Ce second livre est polémique, ce qui me faisait craindre une vraie réaction, de vraies critiques, une vraie colère. Et pourtant, au sein même du monde juif, des personnalités très à droite, politiquement parlant, l’apprécient, tout autant que des personnalités très à gauche.

Ils me disent : « Il y a de la compassion, et vous luttez vraiment avec l’autre bord, avec ceux qui ne sont pas d’accord avec vous. »

Y a-t-il un texte juif que vous incarnez, en quelque sorte, ou que vous aimez vraiment, ou que vous venez de découvrir et qui vous a parlé, cette semaine, ou cette heure-ci ?

Il y en a tellement, mais je vais en prendre un. Je vais simplifier. Dans [le Talmud babylonien, Brachot 5b], Rabbi A tombe malade et Rabbi B vient le voir, lui prend les mains et le guérit. Ensuite, c’est au tour de Rabbi B de tomber malade et c’est Rabbi C qui se présente, lui prend la main et le guérit. Les rabbins qui étudient cette histoire sont très confus, parce que si Rabbi B, qui était en quelque sorte connu comme un guérisseur, pouvait guérir Rabbi A, alors quand il est tombé malade lui-même, pourquoi ne s’est-il pas simplement guéri lui-même ? Pourquoi avait-il besoin que Rabbi C vienne le guérir ?

La réponse qu’ils proposent est que « le prisonnier ne peut pas sortir de prison ». Je crois que c’est une très belle histoire sur la façon dont nous nous sommes piégés dans notre propre anxiété, peur, colère ou solitude, et sur notre besoin que d’autres personnes viennent nous prendre la main pour nous aider à en sortir. J’y ai beaucoup réfléchi en écrivant ce livre.

Dans les remerciements, je crédite près de 80 personnes qui ont lu tout ou une partie de ce livre. Ce qui est de la toute première importance, parce qu’en tant qu’écrivain, je ne peux pas sortir de la prison de mes propres préjugés, de ma propre ignorance, de mes propres opinions, forcément étroites. Et toutes ces personnes m’ont tendu la main, ont pris ma main et m’ont dit : « Ce que tu as écrit est faux » ou « C’est offensant » ou encore « Vous ne savez pas de quoi vous parlez ». Et ils l’ont dit très gentiment. C’était très important pour moi, pour pouvoir sortir et apprendre.

J’adore cette histoire. Je crois qu’elle illustre quelque chose de profond sur ce que c’est que d’être humain.

As a Jew: Reclaiming Our Story from Those Who Blame, Shame, and Try to Erase Us Couverture rigide – par Sarah Hurwitz

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Les points de vue et opinions exprimés dans cet article sont ceux de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement ceux de la JTA ou de sa société mère, 70 Faces Media.

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