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« Nous sommes un seul peuple, un seul cœur. »

Sur la place des Otages, la fête pour Simhat Torah a révélé les divisions autour de la libération des otages

Si les 20 derniers otages vivants ont été libérés lundi, de nombreuses dépouilles manquent à l'appel, au grand désarroi de leurs proches, partagés entre la joie et l'amertume

Manifestation en faveur de la libération de tous les otages détenus dans la bande de Gaza sur la Place des Otages de Tel Aviv, le 14 octobre 2025. (Crédit : Avshalom Sassoni/Flash90)
Manifestation en faveur de la libération de tous les otages détenus dans la bande de Gaza sur la Place des Otages de Tel Aviv, le 14 octobre 2025. (Crédit : Avshalom Sassoni/Flash90)

JTA — Lundi dernier, Rabba Anat Sharbat, l’officieuse « rabbinne de la place des Otages », a pleuré en récitant la bénédiction de Shehechiyanu après avoir allumé les bougies au début de la fête de Simhat Torah, quelques heures après la libération des 20 otages vivants.

Deux ans plus tôt, cette même fête s’était figée dans le silence et la peur, partout en Israël, suite au massacre du 7-Octobre dirigé par le Hamas dans le sud du pays.

Avant même que cette place ne prenne le nom de Place des Otages, Sharbat avait pris une habitude – celle d’y dire chaque semaine des prières de Kabbalat Shabbat et de Havdalah, comme elle le dit elle-même « par profonde conviction que ce lieu devait avoir un endroit dédié à la prière », pas seulement aux manifestations.

La foi, dit-elle, a joué un rôle dans la libération des otages.

« Les prières sur la Place ont contribué à ce qu’ils reviennent », estime Sharbat. « Les ex-otages nous ont dit qu’ils avaient entendu et ressenti les prières, et que cela leur avait donné de la force. »

Lors du Simhat Torah de 2024, Sharbat s’était demandée si elle devait organiser des prières. Le minyan [quorum de dix hommes adultes nécessaire à la récitation des prières les plus importantes de tout office ou de toute cérémonie (NDT)] était à peine réuni et il paraissait impossible de danser. Malgré tout, elle avait persévéré « parce qu’elle croyait profondément à l’importance de garder l’espoir, avec les familles, du retour de leurs proches ».

Cette conviction avait été renforcée lorsque Dvora Leshem, la grand-mère nonagénaire de l’otage Romi Gonen, s’était approchée du petit groupe, ce soir-là, pour leur dire qu’elle se réjouissait que les prières aient lieu. Romi Gonen avait été libérée trois mois plus tard.

Cette année, à l’occasion de l’anniversaire hébraïque, c’est un spectacle très différent qui s’est déroulé sur cette place. À la tombée de la nuit, des dizaines d’hommes et de femmes se sont retrouvés pour des prières suivies de hakafot, les danses traditionnelles de Simhat Torah entourant les rouleaux de la Torah. Très rapidement, les lieux se sont remplis de plus de 200 danseurs filmés par des spectateurs qui les applaudissaient.

Parmi eux, une femme portant un t-shirt « Ramenez-les à la maison » a rappelé que moins de deux semaines avant les atrocités du 7-Octobre, la vue d’une prière publique séparée selon les genres, pour Yom Kippour, l’avait remplie d’une « angoisse extrême ».

« Mais aujourd’hui, qu’ils dansent », a-t-elle dit. « Nous sommes tous en train de danser, enfin. »

Mais la fête a été quelque peu gâchée par le fait que tous les otages décédés n’aient pas été restitués. Pour certains, cette triste réalité était tout simplement impossible à concilier avec des scènes de liesse.

Un homme, vêtu d’un T-shirt sur lequel on peut lire en hébreu, en anglais et en arabe « Nous sommes tous égaux », s’est emporté contre les danseurs tout en les filmant grâce à son téléphone. « Ces fanatiques religieux ne peuvent pas se comporter de façon respectueuse, il faut qu’ils dansent comme des animaux », a-t-il déclaré.

Les tensions se sont poursuivies jusqu’à mardi soir, lorsque des dizaines de milliers de personnes ont de nouveau rejoint la Place des Otages pour de nouvelles danses de la Torah, cette fois après la fête. Ces sept danses ont fait alterner chagrin et gratitude : chacune d’entre elles était dédiée à un groupe, dont celui des otages morts à Gaza, celui des otages libérés, celui des réservistes et celui des familles.

Mercredi matin, huit corps ont été rapatriés en Israël pour y être inhumés. Sept ont été identifiés comme étant des otages, mais le huitième ne correspond à aucun des 28 morts confirmés. Deux autres dépouilles israéliennes ont été rapatriées mercredi.

Des personnes dansent et brandissent la Torah pour célébrerla fête de Simhat Torah sur la place connue sous le nom de Place des Otages à Tel Aviv, le 14 octobre 2025. (Crédit : AP Photo/Francisco Seco)

Selon le maire adjoint de Tel Aviv, Chaim Goren, cet événement, organisé chaque année par la municipalité en coopération avec la yeshiva Maale Eliyahu et d’autres groupes religieux israéliens, aurait dû avoir lieu sur une place voisine. « Cela m’aurait semblé inapproprié de le tenir là », explique-t-il. Le Forum des otages et des familles de disparus a accepté de l’accueillir sur la Place, la confirmation n’ayant été donnée qu’en toute dernière minute.

« Il y a eu des allers-retours jusqu’au début des fêtes pour savoir si on allait le faire et comment », poursuit Goren. « Au milieu de toute cette joie, on a toujours un kvetch au cœur » – la douleur, en yiddish – « tout comme on a un profond besoin de rendre grâce à Dieu pour ce qui nous a été donné. »

Pour Sapir Barak, une habitante de Tel Aviv, cette soirée lui a permis de se lâcher comme jamais depuis le 7 octobre 2023.

« Quand ils ont annoncé la libération hier, cela m’a fait comme une dépression nerveuse », explique-t-elle. « Je pleurais tellement. Il y avait tellement d’émotions. C’était comme un rêve devenu réalité devant lequel on ne sait pas trop comment réagir. »

Non loin de là, Henri Rosenberg promenait sa surprenante silhouette, avec son costume hassidique, son shtreimel en fourrure et sa plaque d’identité « Bring Them Home » autour du cou, avec à ses côtés son petit-fils, coiffé d’une casquette de baseball MAGA rouge.

En dépit des apparences, Rosenberg assure ne plus être Haredi – ultra-orthodoxe -, se disant déçu par ce qu’il qualifie d’indifférence de certains milieux haredim à la douleur ressentie par d’autres Israéliens pendant la guerre. Des problèmes de santé l’ont conduit à fréquenter une synagogue religieuse voisine pendant les Grandes Fêtes, où, se souvient-il, « le chantre pleurait les otages et les soldats ».

« Ils sont notre chair et notre sang : c’est pour cette raison que je suis ici ce soir », explique-t-il.

Henri Rosenberg avec son petit-fils sur la Place des Otages à Tel Aviv, le 14 octobre 2025. (Crédit : Deborah Danan/ JTA)

Sur scène, Genia Erlich Zohar, tante de l’otage américano-israélien Omer Neutra – dont le corps se trouve toujours à Gaza et qui aurait eu 24 ans mardi dernier – a appelé la foule à respecter le caractère ambivalent de ce moment.

« Nous sommes tout à la fois heureux pour ceux qui sont rentrés chez eux et pleins d’espoir et de douleur pour les autres », a-t-elle déclaré. « Nous sommes un seul peuple, un seul cœur. »

Miri Polachek, une amie de la famille Neutra qui a fait du bénévolat avec des proches d’otages, a expliqué être venue soutenir les Neutra et les autres familles. En évoquant l’amitié qui unissait son fils à Omer, lorsqu’ils étaient enfants, elle a déclaré : « C’est un rappel sans fin que cela aurait pu être n’importe lequel de nos enfants. »

Sur scène, on a également retrouvé Elkana Levy, officier de la brigade Golani qui a perdu ses deux jambes dans une explosion à Khan Younès. Blessé, comme deux autres de ses frères, lors de la guerre de Gaza, il a dirigé une hakafa silencieuse depuis son fauteuil roulant et a juré que ceux qui « se battaient jour et nuit pour la libération de nos frères … ne renonceraient jamais. »

Aux abords de la place, des dizaines de manifestants brandissent les affiches de ceux qui se trouvent encore à Gaza en scandant « Tout le monde, maintenant ! » – le cri de ralliement bien connu en faveur de la libération des otages.

Hagit Chen, avec dans ses bras Gucci, le petit chien blanc qui appartenait à son fils Itay, ressortissant américano-israélien enlevé et tué à Gaza mais dont le corps n’a pas encore été restitué, a qualifié la libération de lundi de « formidable miracle », tout en concédant que sa foi avait été ébranlée.

« J’étais convaincue qu’Itay reviendrait hier avec les autres », souffle-t-elle avant d’ajouter que la joie qui l’entoure ne lui paraît pas être un affront. « Je ne vois pas la joie de cette façon. J’accepte ce qui se passe ici. Nous avons tous besoin de la force que cela nous donne. »

Hagit Chen, la mère de l’otage décédé Itay Chen, pose avec le chien d’Itay sur la Place des Otages après Simhat Torah à Tel Aviv, le 14 octobre 2025. (Crédit : Deborah Danan/ JTA)

« Mais nous ne pouvons pas lever le pied de l’accélérateur », poursuit-elle. « L’accord n’est pas bon pour les otages morts lors des combats », explique-t-elle en regrettant ce qu’elle qualifie de formulation vague de l’accord négocié par Trump, lequel exige que le Hamas fasse « tous les efforts nécessaires » pour obtenir leur libération. « S’ils ne reviennent jamais, ce sera une plaie ouverte pour nous tous. »

Dani Miran, dont le fils Omri a fait partie des otages libérés lundi, a déclaré qu’Israël devrait suspendre la prochaine étape de l’accord jusqu’à la libération de l’ensemble des otages.

« Nous aurions dû reprendre les combats à 13 heures hier, au moment où nous avons compris que les 28 corps ne reviendraient pas à la maison », a-t-il déclaré depuis le centre hospitalier Sourasky de Tel Aviv, où son fils est en soins. « [Le Hamas] ne comprend rien d’autre. »

L’ex-otage Omri Miran (au centre) retrouve sa femme Lishay Miran-Lavi (à droite) et son père Dani (à gauche) et parle avec ses deux filles après plus de deux ans de captivité aux mains du Hamas, à la base de Reim, le 13 octobre 2025. (Autorisation)

Miran explique qu’il compte rester à Tel Aviv, où il vit depuis l’enlèvement de son fils, et ce jusqu’au retour du dernier otage. Il refuse de dire s’il va effectivement raser sa longue barbe blanche, qu’il s’était juré de garder jusqu’à ce qu’Omri rentre à la maison.

L’activiste et artiste Hila Galilee a posé avec la compagne de Miran, Galia Korel, tout en tenant un faux rouleau de la Torah, jaune pour l’occasion, et des photos des otages. « Toute la Torah, ce sont les otages », a-t-elle affirmé.

La question de la destination finale des symboles des otages amène plusieurs réponses. Romi Gonen a été filmée, avec des amis, en train de retirer sous les hourras le scotch jaune marquant le nombre de jours de détention des otages. Pour sa part Rachel Goldberg-Polin, à l’origine de cette tradition du décompte des jours sur un scotch pour son fils, l’otage assassiné Hersh, a déclaré mercredi qu’elle continuerait à porter la sienne.

Hagit et son mari, Ruby Chen, s’en sont pris au président de la Knesset, Amir Ohana, qui a retiré son pin’s des otages le jour de la visite du président américain Donald Trump à la Knesset. « Ce n’est pas fini », explique Chen à Ohana dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux. « Remettez-le jusqu’à ce que le dernier otage soit effectivement revenu. »

Galia Korel, à gauche, et l’artiste Hila Galilée posent à Tel Aviv avec une Torah décorée des photos d’otages morts à Gaza, le 14 octobre 2025. (Crédit : Deborah Danan/ JTA)

Suite à l’annonce par Trump de la libération des otages vivants, Miran a pressé le maire de Tel Aviv, Ron Huldai, de rebaptiser la Place pour lui donner le nom de Place des rapatriés. Mais Hagit Chen a déclaré dans une interview, mardi soir, que cette place devait continuer à porter le nom de Place des Otages jusqu’au rapatriement de tous les otages.

Sur la Place, les affiches correspondant aux otages libérés ont été retirées, parfois remplacées par de nouvelles affiches, comme celle-ci, reprenant les paroles de Trump : « C’est désormais le temps de la paix ».

Mais des choses demeurent inchangées, à commencer par le faux tunnel évoquant les passages souterrains dans lesquels de nombreux otages étaient retenus à Gaza ou encore l’horloge qui décompte les jours et les secondes depuis le pogrom.

Miran, venu à pied de l’hôpital sur la Place, a conduit la foule dans un psaume d’action de grâces. « Laïc, religieux, je déteste ces différences. Tout ce que je vois d’ici, ce sont des Juifs », a-t-il déclaré depuis la scène. « Faisons en sorte de rester ainsi. La nation d’Israël est vivante. »

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