Trois ans après le 7-Octobre, les citoyens israéliens et leurs dirigeants sont aux antipodes
Le drame de la famille Leiter reflète une société unie face à la crise, mais trahie par des responsables politiques qui se dérobent à toute responsabilité pour leurs échecs
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Yechiel Leiter, ambassadeur d’Israël aux États-Unis, a passé les dix derniers jours à l’hôpital Shaare Zedek de Jérusalem, où il a veillé au chevet de son fils, Neria Leiter, réserviste de Tsahal, gravement blessé mercredi dernier lors d’un attentat terroriste à un poste de contrôle sur la route 443, un axe majeur traversant la Cisjordanie.
Le diplomate était également présent lorsque sa fille Sarah a quitté l’hôpital en début de semaine. Enceinte de neuf mois, elle était venue rendre visite à son frère, hospitalisé dans un état critique, lorsqu’elle a elle-même dû être admise et qu’elle a donné naissance à sa fille dans le même établissement.
Depuis son retour précipité de Washington en Israël, Leiter est profondément bouleversé. Le week-end dernier, il faisait des allers-retours entre l’unité de soins intensifs, où son fils se trouve toujours dans un état grave, et la maternité, où il rencontrait sa nouvelle petite-fille.
Les membres de la famille et les proches se relaient sans cesse, priant dans la synagogue de l’hôpital et attendant désespérément de bonnes nouvelles.
Entre joie et profonde tristesse, on reconnaît le visage familier du lieutenant-colonel Yaïr Atias, commandant adjoint de la brigade d’infanterie Givati de Tsahal. Atias est l’heureux père du nouveau-né, mais dans les circonstances actuelles, il a du mal à sourire.
Au plus fort de la guerre à Gaza, Atias commandait le bataillon Shaked de la brigade Givati, qui a livré des combats acharnés et subi de lourdes pertes. Reconnaissant ses qualités de commandant, l’armée aurait initialement prévu de le nommer à la tête de Duvdevan, l’unité d’élite spécialisée dans les opérations d’infiltration. Tsahal l’a toutefois écarté de manière inexpliquée, lui préférant apparemment pour ce poste prestigieux le petit-fils d’un ancien responsable politique de premier plan. Atias a été promu au sein de la brigade Givati de Tsahal.
Les Leiter ont déjà subi le sacrifice ultime. Ils ont déjà perdu un autre de leurs fils, le major (Rés.) Moshe Yedidya Leiter, tué en novembre 2023 par une violente explosion provoquée par une mine placée à l’entrée d’un tunnel du Hamas, dans la ville de Beit Hanoun, au nord de Gaza. Lors de ses funérailles, son père avait déclaré en larmes espérer que ce serait la dernière fois qu’il prononcerait l’éloge funèbre de l’un de ses enfants.
Yechiel Leiter est père de huit enfants, dont sept sont encore en vie. « La famille de l’ambassadeur Leiter incarne cette partie de la population qui sert et se sacrifie pour l’État d’Israël et pour nous tous. J’espère de tout cœur que Neria se remettra pleinement et rapidement », a publié sur X la semaine dernière Nadav Eyal, éminent chroniqueur israélien.
L’histoire tragique de la famille Leiter dépasse largement le cadre d’une épreuve personnelle. Elle résume de manière saisissante tout ce que traverse l’État hébreu depuis le pogrom perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas le 7 octobre 2023.
Ce jour-là, c’est la société israélienne entière qui s’est retrouvée au huitième étage de l’hôpital Shaare Zedek.
Trois ans plus tard, elle y est toujours coincée, partagée entre un deuil qui la soude et des divisions qui la déchirent.
La famille Leiter, originaire de l’implantation d’Eli en Cisjordanie, est profondément ancrée dans la droite idéologique radicale. L’ambassadeur est un représentant dévoué du gouvernement Netanyahu.
Et pourtant, j’ai croisé dans ce couloir d’hôpital des personnes issues de tous les horizons de la société israélienne, venues apporter leur soutien et leurs encouragements. C’est exactement ce qui se produit en période de traumatisme national. Une telle solidarité temporaire ne peut cependant masquer les profondes fractures qui traversent la société.
À la veille du massacre meurtrier du 7-Octobre, il y a trois ans, le pays était déchiré par la refonte judiciaire lancée par le gouvernement. Aujourd’hui, il est divisé entre ceux qui risquent leur vie en servant dans l’armée et ceux qui s’y soustraient. La catastrophe la plus grave qu’Israël ait jamais connue n’a fait qu’accentuer cette inégalité profondément ancrée.
Depuis le début de la guerre, les clivages sociaux se sont considérablement creusés : entre Israéliens religieux et laïques, entre les ultra-orthodoxes qui refusent de servir et les sionistes religieux qui paient un tribut disproportionné au combat, entre les partisans et les opposants du Premier ministre Benjamin Netanyahu, entre Juifs et Arabes, et entre la gauche et la droite.
Plus encore, cette guerre a mis au jour un fossé béant entre le gouvernement et ses citoyens.
C’est le fossé entre un gouvernement dont le devoir le plus élémentaire est d’assurer la sécurité de ses citoyens et des habitants laissés totalement sans défense pendant des heures face à l’assaut brutal des terroristes du Hamas ; entre de hauts responsables militaires enfermés dans leurs certitudes qui, apparemment paralysés, n’ont pas déployé de forces de secours vers les localités proches de la frontière avec Gaza, et de simples citoyens bénévoles qui ont pris leurs propres armes, risqué leur vie et foncé vers le sud pour sauver tous ceux qu’ils pouvaient.
C’est le fossé vertigineux qui sépare des dirigeants égoïstes, corrompus et arrogants de citoyens ordinaires souvent bien plus compétents et intègres que ceux qui les gouvernent.
Dans une large mesure, c’est l’hypocrisie flagrante illustrée par le contraste saisissant entre des familles comme les Leiter, qui envoient leurs fils risquer leur vie pour le pays, et une classe dirigeante qui s’emploie à faire adopter des lois permettant à des dizaines de milliers de jeunes hommes ultra-orthodoxes d’échapper au service militaire.
Le commandant de bataillon Atias, gendre de Leiter, a prononcé en octobre 2023 un discours de motivation désormais célèbre devant des centaines de soldats de la brigade Givati, prêts à entrer au combat à Gaza. Atias a exigé avant tout que ses troupes respectent les normes morales, juives et humaines les plus strictes, à l’opposé des responsables politiques extrémistes qui, à l’abri derrière les lignes, alimentent une rhétorique aussi imprudente qu’incendiaire.
« Notre mission est de détruire le Hamas », avait déclaré le lieutenant-colonel Atias à ses soldats. « Nous combattrons tout en restant des êtres humains répondant aux normes les plus élevées. Nous sommes le fer de lance de l’État d’Israël et le fer de lance du peuple d’Israël. »
La guerre a également mis à nu le fossé entre une classe politique et militaire irresponsable, qui a ignoré tous les signaux d’alerte, et les soldats sur le terrain, qui, eux, avaient vu juste.
Roni Eshel en est l’un des exemples les plus tragiques. Cette jeune soldate de Tsahal chargée de la surveillance était postée devant un écran à la frontière avec Gaza. Elle avait lancé des avertissements clairs et pressants sur l’imminence d’une attaque massive du Hamas. Elle et ses avertissements ont été royalement ignorés par ses supérieurs, et elle a finalement été assassinée le 7-Octobre à la base de Nahal Oz.
C’est aussi le fossé entre des dirigeants qui refusent de préparer l’après-guerre, perpétuent les échecs stratégiques et entraînent Israël dans un isolement international sans précédent, et une société civile dynamique, dont les organisations se sont mobilisées dès le premier jour pour pallier les défaillances de l’État, venir en aide aux civils déplacés et œuvrer au retour des otages.
C’est une vaste frange d’une population compétente et bienveillante qui se dresse face à un vide béant en matière de gouvernance.
Enfin, c’est le fossé entre une écrasante majorité de la population israélienne qui exige la mise en place d’une commission d’enquête officielle sur la pire catastrophe de l’histoire du pays, et des dirigeants qui ne cessent d’esquiver leurs responsabilités, de bloquer les enquêtes et de se dérober à la vérité.
Le rabbin Ovadia Yosef, défunt chef spirituel du parti ultra-orthodoxe Shas, a un jour déclaré, dans une phrase restée célèbre, que « lorsque le Saint, béni soit-Il, est en colère contre Son peuple, Il place à sa tête une chèvre aveugle qui ne cesse de marcher et de trébucher ». Il y a trois ans, nous avons appris le prix de cette cécité aux conséquences catastrophiques.
Heureusement, le peuple d’Israël n’a pas encore suivi ses dirigeants dans leur chute, même si beaucoup sont épuisés et cherchent une issue. Mais si les dirigeants persistent à refuser d’ouvrir les yeux, cette résilience pourrait bientôt s’épuiser.
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