Un projet mémoriel va rendre hommage à Martin Luther King et aux victimes de la Shoah
Le « Cercle de l'Humanité » à Charlotte, en Caroline du Nord, se veut un espace inédit de dialogue et d'éducation
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Deux silhouettes se penchent depuis un wagon de train stylisé. Leurs mains tendues cherchent à leurs proches, en contrebas. Les adultes restés au sol tendent les bras en retour, soit pour s’aider à monter, soit pour un dernier adieu.
C’est l’une des faces du projet de monument en mémoire de la Shoah. De l’autre côté, des rails mènent à l’entrée du plus grand camp de mise à mort nazi, Auschwitz-Birkenau. Sur l’inscription, au sommet, on lit :
« Ils étaient là. Nous nous souvenons. »
Cette sculpture des artistes David Wilson et Stephen Hayes, intitulée « In Transit: The Weight of Absence », est en soi très émouvante. Mais c’est autre chose qui rend le projet de Charlotte, en Caroline du Nord, particulièrement remarquable.
Charlotte s’apprête en effet à accueillir ce que ses organisateurs considèrent comme la toute première place mémorielle des États-Unis à rendre hommage au Dr Martin Luther King Jr. et à commémorer la Shoah, le tout dans un même lieu.
A l’intérieur du Marshall Park, « Le Cercle de l’Humanité : Monuments pour l’Unité et le Souvenir » offrira en effet à la vue des passants la statue en bronze de deux mètres de King déjà présente, et ce nouveau monument de la Shoah.
Des allées pavées, des textes éducatifs et des ressources numériques relieront les deux œuvres, retraçant l’histoire de la Shoah, du mouvement des droits civiques et les relations de longue date entre Afro-Américains et Juifs aux États-Unis. Des groupes scolaires et des visiteurs y pourront y suivre des parcours pédagogiques interactifs.
À ceux qui s’interrogent sur les motifs de ce rapprochement, le rabbin Yaaqov Walker rappelle une histoire commune. « On peut dire les choses crûment : suprémacisme blanc en Europe continentale et suprémacisme blanc dans le sud-est des États-Unis », explique cet homme noir, membre du comité éducatif.
Les deux communautés ont en commun une immense résilience et une volonté de changement, ajoute-t-il, ce qui explique la forte implication juive dans le mouvement des droits civiques américains, à peine vingt ans après la Shoah.
« Pour King comme pour tout leader des droits civiques adepte de la non-violence, il était crucial d’étudier l’expérience juive et de tisser des liens avec des rabbins, pour en faire des guides spirituels », souligne le rabbin, co-dirigeant de la Charlotte Black/Jewish Alliance.
Ce nouveau monument va remplacer la petite stèle installée en 1979, aujourd’hui dissimulée par la végétation.
Figurent parmi les partenaires du projet la Charlotte Black/Jewish Alliance, le comté de Mecklenburg, l’université Queens de Charlotte, le Centre Greenspon d’éducation sur la Shoah et la section locale de la NAACP.
À l’issue d’un appel à projets national qui a donné lieu à 57 propositions, le comité de sélection a retenu huit finalistes. Wilson et Hayes, deux artistes noirs installés à Durham (Caroline du Nord), faisaient partie des deux équipes finalistes invitées à proposer leur projet. Bien qu’ils n’aient jamais travaillé sur un thème juif, ils ont été séduits par la juxtaposition avec la statue de King, y voyant l’opportunité de « créer un dialogue plus large sur l’injustice, le courage et les effets de la haine », explique Wilson lors d’une réunion publique.
Leur présentation a profondément ému la conseillère du comté Leigh Altman, qui a confié que ses arrière-grands-parents et plusieurs de leurs enfants avaient été assassinés durant la Shoah. On estime entre 25 et 30 le nombre de survivants de la Shoah qui vivent encore aujourd’hui à Charlotte.
« Pour moi, ce partenariat permet de parler de l’un des pires génocides de l’Histoire et de l’histoire la plus sombre de l’Amérique, et de les réunir pour mettre en évidence leur point commun : notre refus de nier l’humanité de l’autre et l’obligation de se battre pour elle », confie-t-elle.
La seconde équipe finaliste, composée de Miriam Gusevich et Sal Pirrone, originaires de Washington, avait proposé une structure abstraite parée de milliers de cercles argentés, pour symboliser les victimes du nazisme, s’ouvrant sur un puits de lumière en forme d’étoile de David.
Douze sessions de consultation citoyenne ont été organisées dans des synagogues, une église afro-américaine et l’université afro-américaine Johnson C. Smith. La majorité des 850 participants ont plébiscité le wagon de train.
Le choix des matériaux reste à définir, entre métal coulé et impression 3D grand format. En revanche, la teinte bronze et la structure de l’œuvre devraient demeurer inchangées.
« La couleur du matériau peut s’interpréter de multiples façons : elle évoque aussi les blocs des ventes aux enchères » utilisés pour le commerce des esclaves, fait remarquer le rabbin Walker. Lors d’une présentation dans une église afro-américaine, plusieurs fidèles ont été émus aux larmes face à ce rappel des séparations familiales.
Le cabinet Urban Design Partners concevra la place en collaboration avec Groundworks Studio autour du concept d’« Histoires entremêlées ». Le sol pourrait intégrer un motif écossais, en hommage à la robe que portait Dorothy Counts-Scoggins en 1957. Ce jour-là, l’adolescente avait bravé une foule blanche hostile pour devenir la première élève afro-américaine à intégrer un lycée ségrégué de Charlotte.
La place disposera de bancs et de sculptures en forme de livres en pierre. Le budget total s’élève à près d’un million de dollars, dont 100 000 dollars réservés aux programmes et à l’entretien. Si la collecte de fonds aboutit, l’ouverture se fera en mai 2027.
Le choix du Marshall Park tient du symbole : il est en effet situé au cœur de l’ancien quartier afro-américain de Brooklyn, rasé dans les années 1960 au nom de la rénovation urbaine. Le parc est aussi un lieu traditionnel de manifestations politiques.
L’idée de cette union est née d’une discussion entre la révérende Corine Mack, présidente de la NAACP locale, et la rabbin Judy Schindler, professeure à l’université Queens et directrice de l’ONG Spill the Honey.
« Tout est parti d’une même réflexion face au regain d’insultes racistes et antisémites. Nous nous sommes dit qu’il fallait faire quelque chose pour rappeler l’importance de nos cultures et réapprendre à collaborer, comme aux plus belles heures du mouvement des droits civiques », explique Corine Mack.
Elle concède avoir reçu quelques appels inquiets de membres de la communauté afro-américaine locale, lesquels s’interrogent sur cette alliance compte tenu des tensions issues du pogrom du Hamas en Israël le 7 octobre 2023. Mais aucune opposition ouverte ne s’est manifestée.
Charlotte possède sa propre histoire en la matière.
C’est ici que l’éditorialiste Harry Golden a publié ses satires dans The Carolina Israelite. En 1956, il proposait ainsi avec ironie son « Projet pour les Noirs debout », soulignant que les Blancs acceptaient la proximité des Noirs tant qu’ils restaient debout, mais s’indignaient dès qu’ils s’asseyaient. Sa solution ? Retirer les sièges des écoles et des comptoirs.
En 1971, l’avocat Adam Stein — père de l’actuel gouverneur de Caroline du Nord, Josh Stein — a fait partie de l’équipe juridique qui a défendu l’arrêt Swann v. Charlotte-Mecklenburg, imposant le transport scolaire par bus pour briser la ségrégation dans tout le pays.
Aujourd’hui, les initiateurs espèrent que le Cercle de l’Humanité inspirera d’autres villes.
Judy Schindler, qui porte le nom d’une grande-tante morte en déportation, souhaite que ce lieu devienne une source d’inspiration.
« Il est capital d’apporter de la joie à ce travail », affirme-t-elle, imaginant déjà une inauguration au son de la musique klezmer, dans le partage de spécialités culinaires des deux cultures.
« Célébrons notre fierté et nos cultures, et faisons en sorte que ce lieu devienne le cœur de toutes nos célébrations. »
la Communauté du Times of Israël !







