Un tableau volé, vu dans l’annonce immobilière de la fille d’un nazi, redisparait
La fille de Friedrich Kadgien, a éludé les questions d'un journaliste ayant repéré l'œuvre d'art ; elle a immédiatement supprimé l'annonce et elle a changé son nom sur Instagram
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JTA — Une enquête menée par des journalistes néerlandais a permis de se rapprocher de manière prometteuse de la récupération d’un tableau volé à un marchand d’art juif il y a 85 ans.
Mais dès que l’œuvre du peintre italien Giuseppe Ghislandi a été aperçue dans une annonce immobilière qui faisait la publicité d’une propriété de luxe en Argentine, elle a rapidement disparu.
Aujourd’hui, Interpol et la police argentine se sont joints à l’enquête, tentant de toute urgence d’empêcher que le « Portrait d’une dame » ne disparaisse à nouveau, peut-être pour de bon.
Les enquêteurs se concentrent sur la vendeuse de cette propriété de luxe, la fille d’un haut dignitaire nazi réfugié en Argentine après la défaite de l’Allemagne lors de la Seconde Guerre mondiale. Friedrich Kadgien, un proche conseiller du Reichsmarschall Hermann Göring, était décédé à Buenos Aires en 1978 et ses deux filles y vivent toujours.
Cette découverte redonne un élan au domaine de la restitution des œuvres d’art spoliées, qui avait perdu de sa vigueur au fil du temps et qui était de plus en plus souvent le théâtre de longues batailles juridiques sur la propriété.
« Portrait d’une dame » fait partie des quelque 1 000 œuvres qui avaient été achetées lors d’une vente forcée en 1940 par des nazis de premier plan, dont Göring, après la mort prématurée de leur propriétaire, le célèbre collectionneur juif Jacques Goudstikker.
Goudstikker était mort en mer dans un accident alors qu’il fuyait les Pays-Bas avec sa famille, qui s’est finalement installée aux États-Unis. Le collectionneur, qui aurait aidé d’autres Juifs à s’échapper pendant la guerre, avait été enterré en Angleterre.
Après la guerre, une partie de sa collection, qu’il avait consignée dans un livre noir qu’il avait sur lui au moment de sa mort, a été retrouvée et exposée au Rijksmuseum d’Amsterdam.
En 2006, après une bataille juridique de plus de dix ans, qui avait coïncidé avec l’établissement de principes internationaux relatifs à la restitution des œuvres d’art spoliées, plus de 200 œuvres avaient été restituées à la seule héritière de Goudstikker, sa belle-fille Marei von Saher, aujourd’hui âgée de 81 ans.
Il s’agissait de l’une des plus importantes restitutions depuis la Shoah et une grande exposition de ces œuvres a été par la suite organisée au musée juif de New York. Depuis, bon nombre de ces pièces ont été vendues à des collectionneurs privés.
Cependant, le portrait de Ghislandi représentant la comtesse Colleoni ne faisait pas partie de ce trésor. Peint au début du XVIIIᵉ siècle, il figure toujours sur plusieurs listes d’œuvres d’art pillées par les nazis, notamment celle de l’Agence du patrimoine culturel des Pays-Bas.
Cyril Rosman, journaliste au quotidien néerlandais Algemeen Dagblad, a commencé à rechercher ce tableau il y a une dizaine d’années, après avoir reçu une information de Paul Post, un retraité de Driehuis, dans le nord des Pays-Bas. Le père de Post avait travaillé au Bureau national du diamant d’Amsterdam pendant la guerre. Les nazis, qui occupaient le pays, avaient extorqué les diamantaires juifs en leur faisant croire à tort qu’ils pourraient éviter la déportation en leur remettant leurs pierres précieuses.
Post, qui avait découvert le journal intime de son père dans son grenier, s’est attelé à cette histoire, retraçant la façon dont les diamants pillés avaient servi à financer l’industrie de guerre allemande. Kadgien, dont Post avait appris qu’il avait fui l’Allemagne avec quelques diamants et deux tableaux, dont un portrait de Ghislandi, était un personnage clé de ce complot.
Rosman a tenté en vain pendant des années de parler aux deux filles de Kadgien, dont il n’a pas révélé les noms.
Une avancée décisive dans l’enquête a eu lieu lorsque l’une de ses filles a mis en vente la maison familiale, située dans la ville côtière de Mar del Plata.
Lundi, Rosman a déclaré avoir aperçu le tableau sur une photo publiée sur le site web de l’agence immobilière Robles Casas & Campos, accroché au-dessus d’un canapé vert.
Selon les spécialistes de l’histoire de l’art, Annelies Kool et Perry Schrier, de l’Agence du patrimoine culturel des Pays-Bas, l’œuvre semble authentique.
« Il est rare de retrouver un tableau comme celui-ci », ont-ils déclaré au journal Algemeen Dagblad.
Les journalistes ont également repéré une autre œuvre d’art classée comme pillée, celle-ci réalisée par le peintre néerlandais du XVIIᵉ siècle Abraham Mignon, sur un message publié il y a plusieurs années par l’une des filles de Kadgien sur les réseaux sociaux.
Il arrive parfois que des œuvres soient cachées dans des collections privées et ne soient découvertes que par hasard. En 2013, un trésor d’œuvres d’art pillées par les nazis avait ainsi été découvert à Munich, lorsque le collectionneur Cornelius Gurlitt avait fait l’objet d’une enquête pour fraude fiscale.
Deidre Berger, présidente du conseil d’administration de la Jewish Digital Cultural Recovery Project Foundation, a déclaré à la Jewish Telegraphic Agency qu’environ 600 000 œuvres d’art pillées par les nazis sont toujours portées disparues et qu’elles se trouvent entre les mains du secteur public ou privé.
« Si les gouvernements du monde entier numérisaient et transcrivaient leurs archives pertinentes, nous pourrions en découvrir davantage », a-t-elle souligné.
Mais dans le cas présent, cette redécouverte est le fruit du hasard et du travail acharné des journalistes et de l’Agence du patrimoine culturel des Pays-Bas.
Après la découverte du tableau, Peter Schouten, journaliste à Algemeen Dagblad en Argentine, a contacté l’une des filles par téléphone. Elle lui a demandé de lui envoyer ses questions par courriel : « Je ne sais pas de quelles informations vous avez besoin de moi, ni de quel tableau vous parlez », a-t-elle déclaré.
Après avoir reçu les questions et une photo du tableau via WhatsApp, elle a répondu qu’elle était « trop occupée pour répondre pour le moment ».
Puis, plus rien.
L’annonce immobilière a été retirée du site. Selon le journal, la fille aurait également changé son nom sur Instagram.
Contactée par Algemeen Dagblad après la découverte, l’héritière Marei von Saher a déclaré que « l’objectif de sa famille était de récupérer toutes les œuvres d’art volées dans la collection Goudstikker ».
Elle bénéficie aujourd’hui du soutien de la police fédérale argentine et d’Interpol.
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