Une fois de plus, Israël a tenté de limiter les aides à Gaza. Une fois de plus, l’échec est lamentable
Le revirement du gouvernement Netanyahu met en exergue l'absence persistante de stratégie cohérente, soulevant de graves interrogations concernant la capacité d'Israël à gagner la guerre
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Un an et demi après le début de la guerre, force est de constater qu’Israël commet encore et toujours les mêmes erreurs en ce qui concerne l’aide humanitaire à Gaza.
Dans les jours confus qui avaient suivi le pogrom commis par les hommes du Hamas dans le sud d’Israël, le 7 octobre 2023, les responsables israéliens avaient pris le micro pour s’enorgueillir de la fermeté dont ils allaient faire preuve dans le cadre du blocus qu’ils se préparaient à imposer dans la bande de Gaza – en empêchant l’entrée de toute assistance, indépendamment de sa nature.
Deux jours après les atrocités, le ministre de la Défense, Yoav Gallant avait affirmé : « J’ai ordonné un siège complet de la bande de Gaza. Il n’y aura pas d’électricité, pas de nourriture, pas de carburant, tout est dorénavant fermé. »
Des propos qui s’étaient rapidement révélés être irréalistes. Moins de deux semaines après le début de la guerre, le siège avait été levé et les premiers camions transportant des denrées alimentaires et des médicaments étaient arrivés d’Égypte.
À la mi-novembre, les pressions exercées par les États-Unis et par les organisations internationales avaient amené Israël à faire marche arrière en ce qui concerne le carburant – et les camions avaient commencé à acheminer des réservoirs entiers de carburant pour alimenter les hôpitaux, les camions qui transportaient des aides, les pompes à eau, les usines de dessalement, les boulangeries et les stations d’épuration.
Du carburant allait être également fourni à la société de télécommunications Paltel afin que les habitants de Gaza puissent bénéficier de services de téléphonie et d’un accès à internet.
Israël avait également promis qu’aucune aide n’entrerait par le poste-frontière de Kerem Shalom ou par le port d’Ashdod, comme si l’itinéraire emprunté par l’assistance faisait une quelconque différence dans l’issue de la guerre.
Mais comme on était en droit de s’y attendre, le Premier ministre Benjamin Netanyahu avait cédé aux pressions des États-Unis sur la question de l’ouverture de Kerem Shalom au mois de décembre 2023 avant d’autoriser, le moins suivant, une arrivée massive d’aides humanitaires via le port d’Ashdod.
Après une frappe accidentelle et meurtrière de Tsahal qui avait entraîné la mort de travailleurs humanitaires de l’organisation World Central Kitchen, au mois d’avril 2024, Israël était encore allé plus loin en annonçant que Kerem Shalom serait ouvert plus longtemps et que le port d’Ashdod serait susceptible d’accueillir en permanence des navires chargés d’assistance en provenance de l’international.
« La réponse apportée par Israël a été de refuser d’instinct chaque demande, puis d’accepter finalement ces mêmes demandes lorsque les circonstances sur le terrain n’ont guère laissé d’autre choix. Cette approche, qui semble fondée sur des calculs de politique intérieure, fait perdre à Israël ses soutiens alors même que la victoire ne semble pas particulièrement imminente », avait noté le journaliste que je suis peu après l’incident meurtrier qui avait touché l’organisation World Central Kitchen. « Au lieu de montrer à ses alliés que le pays est à la tête des efforts humanitaires, Israël est perçu comme traînant les pieds alors que la situation ne cesse de s’aggraver dans la bande de Gaza. Cette perception – qui n’est pas du tout infondée – met en danger l’ensemble de la campagne ».
Des mots qui pourraient être écrits sans changer une seule virgule aujourd’hui.
Créer une crise
Au mois de mars, Israël avait annoncé la fin d’un cessez-le-feu avec le Hamas qui avait duré deux mois. Cette trêve avait permis d’injecter des quantités importantes d’aides humanitaires au sein de l’enclave côtière.
« Israël a décidé de ne plus laisser entrer de marchandises et autres matériels à Gaza, ce que le pays faisait depuis 42 jours », avait ainsi déclaré Netanyahu en date du 2 mars. « Nous avons pris cette décision parce que le Hamas vole l’assistance et qu’il empêche les habitants de Gaza d’en bénéficier ».
« Le Hamas utilise ces fournitures pour financer sa machine terroriste, une machine qui vise directement Israël et nos civils, et nous ne pouvons pas l’accepter », avait-il ajouté.
Le lendemain, le porte-parole du gouvernement, David Mencer , s’était montré encore plus précis : « Les denrées alimentaires qui étaient destinées à être largement distribuées ont servi à nourrir les gardes qui affament nos propres otages ».
« Soyez réalistes. Les aides que faisons parvenir sont utilisées pour tuer. C’est terminé, » avait-il dit.
Alors que les inquiétudes portant sur une possible famine à Gaza s’étaient accrues au cours des mois qui avaient suivi, les gouvernements israélien et américain avaient compté sur le fait qu’une nouvelle organisation civile allait devenir le principal vecteur de l’aide à la population : la Fondation humanitaire de Gaza.
Peu avant le début des opérations de la GHF, à la fin du mois de mai, le ministre de la Défense, Israël Katz, avait établi que dans le cadre de cette nouvelle initiative, la population civile serait évacuée vers le sud de l’enclave côtière, où trois des quatre sites de distribution avaient été mis en place. Objectif : rompre le lien entre les civils et les terroristes du Hamas.
Depuis, la GHF a distribué, semble-t-il, près de 100 millions de repas en l’espace de deux mois. Mais des Gazaouis ont perdu presque quotidiennement la vie alors qu’ils se rendaient sur les sites de distribution de la GHF, des morts qui ont réduit de manière considérable les chances que cette initiative puisse avoir les retombées stratégiques qui avaient été souhaitées par Israël.
D’autres organisations, comme le Programme alimentaire mondial des Nations unies, ont distribué beaucoup plus de denrées alimentaires que la Fondation humanitaire de Gaza au cours de la même période. Mais elles ont eu recours régulièrement à « l’auto-distribution », un euphémisme qui consiste à laisser les civils prendre d’assaut les camions, s’emparant de tout ce qu’ils seront en mesure de rapporter avec eux.
Tout au long de ces deux mois, la crise humanitaire à Gaza n’a cessé de s’aggraver, tandis que les critiques internationales se sont multipliées. Une crise qui a atteint son paroxysme la semaine dernière lorsque 28 pays occidentaux – dont le Royaume-Uni, l’Australie, le Canada, la France et l’Italie, des alliés d’Israël – ont fait savoir dans un communiqué commun que la guerre à Gaza « devait cesser maintenant », arguant que les souffrances des civils avaient « atteint de nouveaux sommets ».
« Nous condamnons l’approvisionnement au compte-gouttes de l’assistance humanitaire et les meurtres inhumain de civils, y compris d’enfants, qui cherchent à satisfaire leurs besoins les plus élémentaires en eau et en nourriture », a précisé le communiqué, qui a qualifié « d’horrible » le fait que « plus de 800 Palestiniens ont été tués alors qu’ils cherchaient à obtenir de l’aide ».
Les pressions n’ont cessé de s’intensifier.
Plus d’une centaine d’organisations humanitaires et de groupes de défense des droits de l’Homme ont mis en garde mercredi contre la propagation d’une « famine de masse » à Gaza. Des centaines de rabbins du monde entier ont signé vendredi une lettre qui appelait Israël à cesser d’utiliser la famine comme « arme de guerre ». Même l’Association médicale israélienne (IMA) a envoyé des courriers aux hauts responsables de la Défense pour demander du matériel médical et des conditions humanitaires de base pour les habitants de Gaza.
La politique menée par Israël en ce qui concerne les aides n’a atteint aucun de ses objectifs depuis le mois de mars. Elle n’a pas amené le Hamas à accepter les propositions d’accord de cessez-le-feu, qui auraient ouvert la porte à la remise en liberté des otages, et elle n’a pas non plus rompu l’emprise du Hamas sur la population. Le groupe terroriste ne s’est pas rendu et la victoire ne semble guère s’être rapprochée d’un pas.
En réalité, cette politique mise en œuvre par Israël semble avoir rendu toute perspective de victoire encore plus improbable dans la mesure où elle a redonné à la majorité des pays de la planète une priorité : celle de l’urgence de mettre fin à la guerre, quel qu’en soit le prix, dans le but de mettre un terme définitif aux combats et à l’horreur de la faim.
Le Hamas est -apparemment – à nouveau nourri
Et maintenant, une fois de plus, Israël se vante des quantités d’aides que l’État juif aide à injecter au sein de l’enclave côtière.
Dans la journée de dimanche, l’armée israélienne a annoncé qu’elle ferait des pauses quotidiennes de dix heures dans les zones densément peuplées. De nouveaux couloirs vont être mis en place pour acheminer l’assistance, et les pays arabes devraient reprendre leurs largages aériens, dans le ciel de la bande. Le Coordinateur israélien des activités gouvernementales dans les territoires (COGAT) a fièrement fait savoir que les travaux de construction d’une canalisation d’eau entre l’Égypte et le sud de la bande de Gaza avaient commencé.
Israël lui-même a parachuté de l’assistance au-dessus de l’enclave pour la toute première fois.
Cette volte-face soulève de graves interrogations s’agissant des affirmations qui ont pu être faites par Israël. Comment empêcher le Hamas de s’emparer de l’aide larguée du ciel ou au cœur des villes densément peuplées ? Les inquiétudes du gouvernement face à la subsistance des gardes du Hamas et au financement de sa machine de terreur semblent tout à coup moins pressantes. Ou, ce qui est encore plus préoccupant, Israël s’est tellement mis au pied du mur que le pays est dorénavant prêt à permettre au Hamas de s’enrichir afin d’échapper aux pressions.
Netanyahu a annoncé à plusieurs reprises de nouvelles politiques en matière d’aides depuis le début de la guerre. Il les a appliquées assez longtemps pour que les critiques atteignent leur paroxysme, puis il a fait volte-face.
« Il y a quelque chose qui ne fonctionne pas », commente Bar Rapaport, qui travaille à Mitvim : L’Institut israélien pour les politiques étrangères régionales.
« Israël doit gérer les efforts livrés en matière d’assistance humanitaire de manière proactive, au lieu d’annoncer à la hâte de nouvelles politiques dans un pur mode de crise », insiste-t-elle.
Netanyahu peut retrouver une certaine légitimité pour terminer la mission menée par l’État juif contre le Hamas en faisant preuve d’initiative. Il pourrait notamment ouvrir tous les points de passage, nommer un responsable qui serait chargé de toutes les questions relatives à l’aide, organiser des réunions régulières avec les organisations et il pourrait même mettre en place des hôpitaux de campagne à la frontière.
Plus important encore, Israël doit décider d’une alternative à la gouvernance du Hamas à Gaza.
« Personne n’organise aujourd’hui de discussion stratégique sur ce qui devra se passer au lendemain de la guerre », déplore-t-elle.
S’il devait y avoir une vision claire de l’après-guerre concernant l’éventuel remplaçant du Hamas, Israël disposerait d’un interlocuteur. Par son intermédiaire, l’État juif pourrait envoyer de l’assistance, créant ainsi une nouvelle réalité sur le terrain en établissant lentement des zones de Gaza qui seraient dirigées par quelqu’un d’autre que le Hamas.
Si le gouvernement a évité cette discussion politiquement sensible jusqu’à présent, il devra s’y engager à un moment ou à un autre.
Sinon, Israël ne fera qu’entendre de nouvelles promesses, avec un gouvernement qui affirmera avoir enfin trouvé le moyen ultime de vaincre le Hamas, en répétant que la victoire est désormais à portée de main.
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