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Analyse

Une nouvelle guerre ravive de vieux clichés sur l’influence juive et israélienne

Rappelant les théories du complot antisémites de la guerre d’Irak en 2003, d’aucuns accusent la "machine de guerre sioniste" de manipuler Washington, avec des différences fondamentales

Des manifestants protestent contre les frappes américaines et israéliennes sur l’Iran le 28 février 2026 à Los Angeles. (Crédit : Damian Dovarganes/AP)
Des manifestants protestent contre les frappes américaines et israéliennes sur l’Iran le 28 février 2026 à Los Angeles. (Crédit : Damian Dovarganes/AP)

JTA – Alors que les États-Unis et Israël mènent une attaque conjointe contre la République islamique d’Iran, les accusations selon lesquelles l’influence israélienne ou juive aurait poussé Washington à entrer en guerre refont surface, et ravivent des récits complotistes, une rhétorique conspirationniste et les craintes d’un retour de bâton antisémite, déjà très présentes lors du conflit irakien au début des années 2000.

Dimanche, l’Anti-Defamation League (ADL) a averti sur X que « les groupes antisémites et antisionistes présentent l’opération américano-israélienne contre le régime iranien comme la dernière preuve des efforts livrés par la soi-disant “machine de guerre sioniste” visant à influencer la politique étrangère américaine afin de promouvoir les intérêts israéliens et/ou juifs ».

L’ADL a également indiqué que « des influenceurs connus pour tenir régulièrement des propos antisémites ou antisionistes exploitent l’opération américano-israélienne pour relancer d’anciennes théories du complot sur Israël, avec notamment l’accusation selon laquelle Israël serait responsable des attentats du 11 septembre ».

Ces accusations proviennent de comptes d’extrême droite comme d’extrême gauche, ainsi que de groupes anti-Israël tels que Students for Justice in Palestine (SJP), qui cherchent régulièrement à discréditer l’État hébreu. Une publication Instagram du SJP affirmait ainsi dans cette ligne d’idée que « L’impérialisme et le sionisme sont un seul et même ennemi – l’ennemi commun de toute la région, et même du peuple du monde entier. »

Ces accusations s’appuient également sur les déclarations faites par des responsables démocrates et républicains qui ont pu laisser entendre que la guerre servirait davantage les intérêts d’Israël que ceux des États-Unis.

« Une guerre entre Israël et l’Iran peut être bonne pour la politique intérieure de Netanyahu, mais elle sera probablement désastreuse pour la sécurité d’Israël, des États-Unis et du reste de la région », a déclaré le sénateur Chris Murphy, démocrate du Connecticut, dans un communiqué. « Nous n’avons aucune obligation de suivre Israël dans une guerre que nous n’avons pas demandée et qui nous rendra moins sûrs. »

L’influenceur républicain Tucker Carlson, qui aurait rencontré le président américain Donald Trump à trois reprises dans les semaines précédant le conflit, a laissé entendre lors d’une interview accordée la semaine dernière à l’ambassadeur américain en Israël Mike Huckabee que Trump menaçait de frapper l’Iran à la demande d’Israël – une affirmation qui a été qualifiée « d’offensante » par Huckabee.

Le New York Times a ensuite rapporté que lors d’une de ses rencontres avec Trump, Carlson avait exhorté ce dernier à « freiner » le Premier ministre Benjamin Netanyahu, estimant que le désir d’Israël d’attaquer l’Iran « était la seule raison pour laquelle les États-Unis envisageaient même une frappe ».

La culture populaire s’est également emparée du sujet. Dans la rubrique « Weekend Update » de l’émission Saturday Night Live, le comédien Michael Che a plaisanté en affirmant que si les critiques soutenaient que Trump n’avait pas l’autorisation de faire la guerre à l’Iran, « en réalité, il l’a : Netanyahu a donné son accord ».

Ces accusations ont irrité Israël. Vendredi, Yechiel Leiter, ambassadeur d’Israël aux États-Unis, a qualifié Carlson de « répugnant » et « d’antisémite » pour avoir, entre autres, suggéré qu’Israël avait poussé Trump à entrer en guerre.

« C’est tout simplement absurde de dire que Netanyahu entraîne le président Trump. Et cela frôle la pornographie. C’est tellement dégoûtant », a affirmé Leiter au New York Post.

« C’est un vieux cliché antisémite : les Juifs contrôlent tout », a-t-il poursuivi. « Les États-Unis agissent dans leur propre intérêt… C’est tellement insultant. Il insulte le président et il tient des propos franchement antisémites envers les Juifs et l’État juif. »

Un manifestant anti-Israël porte un t-shirt à l’effigie du président américain Donald Trump et du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu lors d’une manifestation contre la guerre en Iran, à New York, le 2 mars 2026. (Crédit : Adam Gray/Getty Images via AFP)

Les parallèles historiques sont frappants. Au milieu des années 2000, une controverse avait éclaté autour de l’idée selon laquelle le « lobby israélien » et les néoconservateurs, une aile dure du Parti républicain, perçue comme pro-Israël et déterminée à utiliser la puissance militaire américaine pour promouvoir les valeurs démocratiques par la force, avait joué un rôle central dans la décision prise par les États-Unis d’entrer en guerre contre l’Irak.

Cette accusation avait par la suite gagné en crédibilité, ou du moins en plausibilité, du fait que certains des néoconservateurs les plus en vue étaient juifs. Parmi eux figuraient des responsables gouvernementaux tels que Paul Wolfowitz, Richard Perle, Douglas Feith et Elliott Abrams, ainsi que des commentateurs et analystes comme William Kristol, Charles Krauthammer et Norman Podhoretz.

Le débat avait atteint son apogée en 2007 lorsque les politologues Stephen Walt et John Mearsheimer avaient publié un article, qui était devenu par la suite un livre, dans lequel ils affirmaient que les voix pro-Israël avaient été « un élément déterminant » dans la décision prise par les États-Unis d’entrer en guerre en Irak. À peu près à la même époque, le représentant Jim Moran, de Virginie, avait accusé l’American Israel Public Affairs Committee (AIPAC) d’avoir « poussé » à la guerre.

Les organisations juives avaient rapidement dénoncé ces accusations, avertissant qu’elles risquaient d’alimenter des stéréotypes dangereux sur le pouvoir juif.

Il existait toutefois des différences fondamentales entre l’Irak d’alors et l’Iran d’aujourd’hui. Israël n’avait pas directement participé aux combats lors de la guerre en Irak de 2003. Si le gouvernement israélien avait officiellement soutenu le renversement de Saddam Hussein, ses dirigeants s’étaient montrés prudents face à la guerre, craignant qu’elle ne déstabilise la région et qu’elle n’expose Israël à des représailles.

Par ailleurs, la communauté juive pouvait, pendant la guerre en Irak, affirmer à juste titre que présenter le conflit comme un complot néoconservateur juif était infondé, même si certains néoconservateurs exerçaient une influence sur la politique américaine. D’autres figures majeures de l’administration Bush n’étaient pas juives, notamment le vice-président Dick Cheney et le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld.

Des manifestants anti-Israël protestent contre la guerre en Iran le 2 mars 2026 à New York. (Crédit : Adam Gray/GETTY IMAGES NORTH AMERICA/Getty Images via AFP)

Le président George W. Bush et son entourage avaient avancé plusieurs raisons pour justifier la guerre, la plus célèbre étant la nécessité d’empêcher Saddam Hussein de développer des « armes de destruction massive ».

Les États-Unis, encore sous le choc des attentats du 11 septembre, redoutaient également, et à juste titre que des attaques similaires ne se reproduisent. Comme l’avait déclaré Bush dans un discours prononcé à Cincinnati en 2002 : « Le régime irakien complote depuis plus de dix ans pour développer des armes à l’anthrax, au gaz neurotoxique et nucléaires. … C’est un régime qui a déjà utilisé des gaz toxiques pour assassiner des milliers de ses citoyens. »

L’administration avait alors présenté des arguments convaincants selon lesquels ces préoccupations, si elles s’avéraient fondées, relevaient directement de l’intérêt national américain. En octobre 2002, le Congrès avait voté à une large majorité pour autoriser Bush à recourir à la force militaire contre le régime de Saddam Hussein.

La situation actuelle est différente. Israël et les États-Unis sont aujourd’hui partenaires dans les combats, et plusieurs articles de presse suggèrent qu’Israël a joué un rôle direct, tant diplomatique qu’opérationnel, dans la préparation des frappes contre l’Iran. Netanyahu a lui-même reconnu avoir exhorté Trump, qui a souvent tendance à prendre ses décisions sans passer par une large équipe de conseillers et d’experts, à agir.

« De tous les présidents américains avec lesquels j’ai travaillé, Donald Trump est le seul à avoir agi contre le régime iranien », a déclaré Netanyahu.

Cette photo fournie par la Maison Blanche, qui a été partiellement floutée, montre le président américain Donald Trump en conversation avec le directeur de la CIA John Ratcliffe, à gauche, le secrétaire d’État Marco Rubio et la chef de cabinet de la Maison Blanche Susie Wiles, pendant l’opération Fureur épique, à Mar-a-Lago, à Palm Beach, en Floride, le 28 février 2026. (Crédit : Daniel Torok/La Maison Blanche via AP)

Trump, quant à lui, a avancé toute une série de justifications pour la guerre, allant de la prévention d’une menace imminente non précisée à la lutte contre les armes nucléaires en passant par le soutien à la liberté iranienne, sans toutefois présenter un seul argument convaincant et clairement centré sur les intérêts américains.

Le secrétaire d’État Marco Rubio a attisé les tensions au sein de l’aile isolationniste du mouvement MAGA lorsqu’il a suggéré lundi que les États-Unis s’étaient joints au combat parce qu’Israël était sur le point d’attaquer l’Iran – une déclaration qu’il a rétractée par la suite.

Cette étroite coordination entre les États-Unis et Israël a alimenté les inquiétudes de certains analystes, qui redoutent que des théories du complot, indiscernables des tropes antisémites traditionnels, ne gagnent du terrain en l’absence d’une mission américaine clairement définie.

Le chroniqueur du New York Times Ezra Klein s’est entretenu la semaine dernière avec Ben Rhodes, ancien conseiller adjoint à la sécurité nationale sous Barack Obama, au sujet de ces risques.

« La place centrale occupée par Israël dans cette opération m’inquiète quant à ses conséquences sur l’antisémitisme », a déclaré Klein, lui-même juif, dans son podcast. « On voit déjà toutes ces discussions… sur l’influence d’Israël sur Donald Trump ou sur l’idée que tout cela ne serait qu’un complot israélien. »

Rhodes, dont la mère est juive, a fait écho à cette préoccupation, soulignant que même en l’absence d’accusations directes de manipulation, la perception que la guerre sert les intérêts israéliens pourrait nourrir le ressentiment.

« Une grande partie de ce que nous faisons consiste à éliminer les menaces qui pèsent sur Israël. Si cela tourne mal, qui sera blâmé ? », a-t-il demandé.

Le président américain Donald Trump (à droite) serrant la main du Premier ministre Benjamin Netanyahu lors d’une conférence de presse conjointe, à Mar-a-Lago, à Palm Beach, en Floride, le 29 décembre 2025. (Crédit : Alex Brandon/AP)

Israël, pour sa part, a rejeté avec véhémence ces accusations. Netanyahu a ainsi rejeté les allégations selon lesquelles il aurait poussé Trump à entrer en guerre lors d’une interview sur Fox News, déclarant : « Donald Trump est le leader le plus puissant au monde. Il fait ce qu’il estime être bon pour l’Amérique. »

Trump a adopté une position similaire. Interrogé mardi dans le Bureau ovale sur le rôle éventuel d’Israël dans la décision de lancer ces frappes, il a répondu : « Non, c’est peut-être moi qui ai forcé leur main », en référence à Israël.

Les Iraniens, a-t-il affirmé, « allaient attaquer. Si nous ne le faisions pas, ils allaient attaquer les premiers. J’en étais convaincu. »

Des avions sur le pont d’envol de l’USS Abraham Lincoln (CVN 72) qui mènent des opérations en soutien à la guerre en Iran, le 3 mars 2026. (Crédit : US Navy via AP)

Malgré ces démentis, ce discours gagne du terrain dans les médias numériques, à un moment où les organisations juives se disent profondément préoccupées par l’influence croissante de Carlson au sein de la droite américaine, et particulièrement parmi les jeunes électeurs, ainsi que chez plusieurs candidats républicains outsiders et influenceurs conservateurs qui ont popularisé le slogan « Israël d’abord » [accusant les États-Unis de privilégier les intérêts israéliens].

À l’instar de la gauche anti-Israël, ces groupes semblaient prêts à imputer la responsabilité de la guerre à Israël, en particulier si le conflit devait mal tourner.

Entre fin décembre 2025 et mi-janvier 2026, une analyse de l’Institute for Strategic Dialogue (ISD) a indiqué que les médias d’État iranien et les comptes d’extrême droite et complotistes occidentaux alliés avaient amplifié de manière agressive les affirmations selon lesquelles Israël manipulerait les États-Unis pour les pousser à attaquer l’Iran.

« Ces comptes ont diffusé des clichés antisémites évoquant une influence secrète d’Israël sur l’action militaire américaine », a constaté l’ISD.

Le débat autour de l’opération en Iran illustre un défi récurrent : distinguer les critiques légitimes de la politique israélienne ou de la politique étrangère américaine des théories du complot qui reprennent des stéréotypes antisémites anciens.

Il s’accompagne également d’une dimension nouvelle par rapport à la guerre d’Irak : des acteurs malveillants internationaux profitent désormais des plateformes de réseaux sociaux comme instruments de guerre informationnelle, recourant à des bots, de faux comptes et des réseaux coordonnés pour amplifier les discours polarisants, diffuser de fausses informations et attiser les divisions politiques et sociales.

Tant lors de la guerre d’Irak que dans le conflit actuel avec l’Iran, les principales organisations juives penchaient plus pour une intervention militaire.

Dans le cas de l’Irak, les sondages avaient toutefois montré qu’une majorité des Juifs américains s’opposaient à la guerre, même si les dirigeants communautaires continuaient à exprimer leur soutien. Il est encore trop tôt pour savoir quelle est aujourd’hui la position de la population juive face au conflit actuel.

Pour certains Juifs, quel que soit leur avis sur la guerre, un malaise demeure palpable : le schéma historique consistant à blâmer les Juifs ou Israël pour les actions militaires américaines refait surface, cette fois dans le contexte d’une guerre impliquant directement Israël, et dans un environnement numérique où la haine se propage souvent plus vite que les faits.

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