Une synagogue américaine récite le Kaddish pour les enfants tués pendant la Shoah
Des dizaines de familles du Temple Beth El à West Palm Beach ont "adopté" des enfants victimes du génocide pour leur rendre hommage comme s'il s'agissait des leurs
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JTA — Il y a une tradition inhabituelle, chaque Shabbat, au Temple Beth El de West Palm Beach, en Floride. Ainsi, à la fin de l’office du matin, la congrégation se prépare à réciter le Kaddish, la prière juive de deuil.
Le rabbin Alan Bell demande à tous ceux qui récitent la prière à l’occasion de l’anniversaire du décès d’un être cher de se lever. Il appelle également d’autres fidèles à se manifester : ceux qui ont pris l’initiative de dire le Kaddish pour un enfant de moins de 17 ans assassiné pendant la Shoah – des enfants pour lesquels aucun parent vivant n’est là pour le réciter.
Cette synagogue du mouvement conservateur a baptisé ce programme « Remember a Child » (Souvenez-vous d’un enfant) – et au moins un tiers des membres de cette congrégation de 150 familles ont décidé de prendre part à cette initiative. La majorité d’entre eux récitent la prière du deuil le jour de l’enterrement de l’enfant ainsi que le Yizkor, la prière particulière en mémoire des défunts qui est récitée à la synagogue quatre fois par an.
Mais certains récitent le Kaddish bien plus souvent.
Bell et son épouse Susan ont « adopté » une fillette qui s’appelait Renee Albersheim, une enfant qui était née à Berlin en 1930. Ils ignorent quand elle est morte – ils savent seulement qu’elle était décédée dans le ghetto de Kovno, en Lituanie, alors que le pays était sous occupation allemande. Susan Bell confie qu’elle récite, avec son mari, le kaddish en sa mémoire à chaque fois que la prière de deuil est dite — plusieurs fois par jour et parfois plusieurs fois au cours d’un même office.
Quelque chose qui s’est transformé en tradition familiale. « Quand chacune de nos petites-filles a fait sa bat mitzvah, nous avons choisi une enfant pour chacune d’elles afin de leur montrer que des enfants de leur âge étaient morts pendant la Shoah », explique Susan Bell.
« Ces petites filles venaient d’endroits du monde différents – l’une d’entre elles était originaire de Grèce, une autre de Roumanie — et elles portaient le même prénom que mes petites-filles », ajoute-t-elle. « Je voulais montrer leur montrer à quel point la Shoah avait été large et l’expérience a été enrichissante pour elles ».
Les nazis avaient assassiné environ 1,5 million d’enfants juifs pendant la Shoah. Un grand nombre d’entre eux étaient morts aux côtés des autres membres de leur famille. Il ne reste donc personne pour réciter la prière du deuil en leur nom, comme l’exige la loi juive — qu’il s’agisse de frères et sœurs, de parents ou, pour les adultes, d’enfants ou de conjoints.
A Beth El, ceux qui prennent part à l’initiative ont l’étrange sentiment d’avoir « adopté » un enfant assassiné il y a plus de huit décennies. Cheryl Finkelstein, qui a dirigé le projet pendant de nombreuses années depuis son lancement, il y a environ 40 ans – le programme avait été mis en place par le « Club des Hommes » – dit qu’elle a constaté que ceux qui se sont engagés dans le programme « Remember a Child » ont tendance à « prendre tout cela très au sérieux », tissant un lien profond avec l’enfant dont ils ont promis de garder le souvenir vivant.
« Quand j’ai envoyé à une femme une photo de l’enfant qu’elle avait ‘adopté’, elle l’a serrée contre elle et elle a attendu que le papier soit chaud », se souvient Finkelstein. « Ça vous brise le cœur ». »
Le projet a attiré l’attention bien au-delà de la synagogue et il a donné lieu à toute une série de pratiques de deuil qui dépassent dorénavant la simple récitation de la prière traditionnelle.
« Nous avons eu un certain nombre de personnes non juives qui avaient un désir profond de s’engager dans cette démarche », ajoute Finkelstein. « L’une de ces femmes a écrit un poème sur son ‘enfant’, l’imaginant comme une petite fille qui courait après les papillons, vivant dans un monde d’innocence. Une autre femme a acheté un logiciel de vieillissement et elle l’a utilisé sur une photo de l’enfant qu’elle avait adopté pour voir à quoi cet enfant aurait ressemblé à l’âge adulte. »
Ayant repris la responsabilité de l’initiative des mains de Finkelstein, Susan Bell s’est efforcée de rassembler autant d’informations que possible sur une quinzaine d’enfants que les fidèles ont « adoptés », en commençant avec une page de témoignages qui a été compilée par Yad Vashem, le Centre mondial de commémoration de la Shoah, qui se trouve au sein de l’État juif.
Ari Rabinovitch, qui est responsable de la section des médias internationaux à Yad Vashem, explique que les noms des enfants assassinés pendant la Shoah et pour lesquels personne ne peut réciter le Kaddish sont conservés dans la base de données en ligne de l’organisation, qui recense 587 226 noms d’enfants âgés de moins de 18 ans.
Rabinovitch fait remarquer que Yad Vashem a préparé une liste de noms — d’enfants et d’adultes — accompagnée de détails les concernant. La liste est destinée à être utilisée lors des cérémonies de lecture des noms des victimes du génocide.
« Il n’est pas rare que des groupes accèdent eux-mêmes à ces listes de noms pour leurs services commémoratifs », indique-t-il. Toutefois, le mémorial ne suit pas la manière dont elles sont utilisées, ni le nombre de synagogues qui ont potentiellement adopté une pratique similaire à celle de Beth El.
Bell pense qu’au moins certaines se sont inspirées du programme de la synagogue. Un membre de Beth El en a fait la promotion lors de voyages d’affaires, note-t-elle.
« Plusieurs synagogues ont repris cette initiative, mais je ne sais pas si elles l’ont poursuivie », dit-elle. « Cela vous affecte profondément lorsque vous faites des recherches et que vous découvrez ce qui est arrivé à chacun de ces enfants ».
Menachem Rosensaft, conseiller juridique émérite au sein du Congrès juif mondial, est né en 1948 de parents qui avaient survécu à Auschwitz et à Bergen-Belsen. Rosensaft est un fervent défenseur de ce type de commémoration. Il estime que chaque synagogue devrait intégrer une référence à la Shoah lors des offices du Shabbat, dans le but de garantir que sa mémoire restera partie intégrante de la vie juive — et il dit considérer que réciter le Kaddish pour les enfants victimes du génocide, comme le font les membres de la congrégation de Beth El, est un moyen puissant d’y parvenir.
« Il est important de nous rappeler – et ce, de quelque manière que ce soit – que nous ne devons pas laisser la Shoah devenir simplement un événement de plus dans l’Histoire juive, un simple fait divers, une tragédie parmi d’autres, un pogrom de plus », ajoute Rosensaft. « Parce que si une telle chose se produit, dans l’espace d’une génération, la Shoah ne sera plus qu’une statistique et, au fond, un slogan que les gens balanceront à tout va ».
Alors que la mémoire du génocide est de plus en plus contestée dans la sphère publique et que d’autres tragédies juives viennent s’ajouter au traumatisme de la Shoah, difficile de dire comment les choses vont évoluer, dit Rosensaft. Mais Finkelstein affirme qu’elle connait au moins un cas où le programme « Remember a Child » a été susceptible d’avoir un impact sur la prochaine génération.
Un fidèle de Beth El qui avait « adopté » un enfant assassiné par les nazis « a stipulé dans son testament que son fils devait réciter le Kaddish pour cet enfant après sa mort », raconte-t-elle. « Il a placé ces instructions dans son coffre-fort afin que son fils les récupère en même temps que les clés de sa maison ».
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