Victimes d’antisémitisme en diaspora, des Juifs LGBTQ pro-Israël trouvent refuge à Tel Aviv
Les soubresauts de la guerre à Gaza dans les milieux queer obligent certains "rentrent dans le placard", explique le chef d'une délégation américaine dont les membres sont aidés par les pairs qu'ils sont venus soutenir
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JTA — Dans la brume des néons et au son de la techno, Roni Tessler attendait que le légendaire DJ Offra commence son set dans un club de Tel Aviv lorsque la musique s’est soudain coupée et que la fête s’est interrompue.
Israël venait en effet de lancer des frappes aériennes sur l’Iran pour pilonner des infrastructures nucléaires qui ont déclenché, douze jours durant, une guerre qui allait forcer Tessler et une centaine d’autres Juifs LGBTQ nord-américains à rester plus longtemps que prévu au pays.
Coordonné par les Jewish Federations of North America, le voyage organisé au profit de 15 personnes qui n’avaient jamais mis les pieds en Israël, leur a, dans l’ensemble, procuré un sentiment de liberté plus important que dans leur propre communauté LGBTQ.
Tessler, qui est originaire de Potomac, dans le Maryland, mais vit depuis 15 ans dans l’Upper West Side de Manhattan, compare la vie en Israël à Fire Island « un endroit où les homosexuels peuvent souffler ».
Israël, ajoute-t-il, présente le même attrait, mais à double titre.
« Israël me semble lui aussi être un endroit où je peux souffler, mais en tant que Juif, [j’apprécie] de voir des drapeaux israéliens et des étoiles de David partout et de savoir que les gens autour de moi ne me détestent pas », confie-t-il.
Dès les premiers tirs de missiles sur Israël, le trafic aérien s’est arrêté. Dans les jours qui ont suivi, la plupart des membres de la délégation ont quitté Israël par d’autres moyens, que ce soit par bateau ou en empruntant le territoire jordanien, où on leur a intimé l’ordre de cacher tout symbole juif. Pour ceux qui étaient venus chercher la possibilité de vivre ouvertement et en toute sécurité leur judéité, ce fut un changement brutal.
Leur voyage aurait dû se terminer par la Gay Pride de Jérusalem et celle de Tel Aviv, le 13 juin, mais avec la guerre déclenchée la nuit précédente, les défilés ont été annulés.
Cela n’a pas empêché le groupe de continuer son voyage et certains de ses membres ont profité de la fermeture de l’espace aérien pour prolonger leur séjour, tandis que d’autres sont revenus ce mois-ci, dans le cadre d’une deuxième grande délégation de Juifs LGBTQ, mus par le réinvestissement de leur identité juive, lui-même provoqué par les retombées de l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023 sur Israël.
Lors de l’invasion terroriste à grande échelle du sud d’Israël, 1200 personnes ont été massacrées et 251 enlevées dans la bande de Gaza ; cet événement a déclenché la guerre contre le Hamas qui a, à son tour, eu des retombées sur les Juifs de la diaspora.
« Nombre d’entre nous se disaient avant tout gays, puis Américains ou juifs, mais désormais, c’est la partie juive de notre identité qui a pris le dessus, parce qu’on nous y a forcés », explique Jayson Littman, à la tête de Hebro, une organisation de Juifs gays de New York qui a travaillé avec Birthright Israel pour ce deuxième voyage.
Il ajoute que les entretiens avec les candidats au voyage ont révélé que nombre d’entre eux se disaient « à nouveau ostracisés », en tant que Juifs, au sein de leur communauté homosexuelle.
Des hostilités lors de la Gay Pride
Selon Nate Looney, directeur de la sécurité communautaire et de l’appartenance de la JFNA, qui a organisé le voyage de juin en neuf semaines seulement, l’intérêt est allé croissant après une année d’hostilités antisémites lors des défilés de la Gay Pride aux États-Unis.
Looney, qui vit à Washington, DC, et se présente comme trans, évoque cette bouteille de verre lancée sur son groupe lors de la Gay Pride de l’an dernier et les mesures prises par les organisateurs des défilés, dans plusieurs villes, pour exclure totalement les Juifs et pro-Israël.
« Je n’aurais jamais imaginé qu’il y aurait un jour des violences venues de l’intérieur, dirigées contre moi parce que je suis juif. On peut sans problème dire que l’on est queer, pas que l’on est juif », regrette-t-il avant d’ajouter que « les Juifs ont dû retourner dans le placard ».
Dans les mois qui ont suivi, partout dans le monde, les défilés de la Gay Pride ont donné lieu à des affrontements au sujet d’Israël, notamment lorsque les organisateurs ont tenté d’exclure des groupes juifs LGBTQ.
À Ottawa, au Canada, le défilé a dû être annulé en raison du blocage du parcours par des manifestants pro-palestiniens et anti-Israël. Le défilé de Montréal a, pour sa part, exclu deux groupes juifs avant de les réintégrer, sous la pression de ses membres. À San Diego, des groupes juifs se sont retirés d’eux-mêmes des événements pour des questions de sécurité ou en raison de la présence de personnalités ouvertement anti-Israël.
À Rome, le groupe juif LGBTQ Keshet Europe a engagé un service de sécurité privé en prévision d’éventuelles perturbations, après avoir choisi de ne pas participer au défilé l’an dernier pour des raisons de sécurité. Le défilé avait été une expérience pénible pour ses participants, s’en était ouvert à la JTA Rubén Piperno, l’un des organisateurs, au moment des faits.
« On nous a insultés, hués et accusés de choses très graves ; des gens nous ont suivis tout le long du défilé, en remettant en question notre identité queer et en nous accusant de ‘pinkwashing’ de la part du gouvernement israélien », explique Piperno, 31 ans, qui vit à Turin.
« Je ne me sentais plus en sécurité au sein de la communauté queer »
Lors du voyage organisé par la Jewish Federations of North America, nombre de délégués ont déclaré que le phénomène de rupture avec leur communauté avait été soudain et les avait plongés dans une profonde solitude.
Eshel, une ONG orthodoxe LGBTQ, et A Wider Bridge, groupe LGBTQ pro-Israël, ont interrogé des centaines de Juifs LGBTQ. Parmi ceux qui « se disent très juifs » – que ce soit par le port de vêtements ou de symboles juifs ostensibles – 67 % disent avoir été victimes d’antisémitisme depuis le début de la guerre entre Israël et le Hamas. Une majorité des répondants ont par ailleurs fait état de leur retrait du milieu queer ou confié avoir dissimulé leur judéité dans le but d’y rester.
Ashley Kravetsky, qui est une infirmière et drag queen originaire d’Edmonton, au Canada, témoigne de ce brusque renversement de tendance qui l’a chassée hors d’une communauté en laquelle elle voyait un refuge.
« J’ai été très surprise que les gens ne se rendent pas compte que ce qu’ils disaient était blessant, pour moi qui suis juive », confie-t-elle.
« Je voyais des gens écrire des choses à propos d’inclusion et d’équité, de l’importance d’accepter autrui et de faire leur place aux communautés marginalisées, et en même temps, dire ‘Palestine libre’ et ‘Les Juifs sont des colonisateurs’ ou encore ‘Pas de sionistes ici’, sans débat possible. Je peux compter sur les doigts d’une main le nombre de personnes disposés à parler avec moi. »
« Je n’étais plus en sécurité dans la communauté queer – j’ai même reçu des menaces de violences physiques », ajoute-t-elle.
Pour les Juifs LGBTQ orthodoxes, la situation est encore plus difficile.
Miryam Kabakov, cofondatrice et directrice d’Eshel, qui a pris part à la délégation, explique que sa communauté a dû quitter un milieu sans pour autant avoir accès à un autre.
« Un très grand nombre de personnes ont quitté les milieux LGBT pour investir les milieux juifs. Mais dans notre cas, celui des orthodoxes, ce n’est pas possible – nos membres ne peuvent en aucun cas fréquenter les milieux orthodoxes. Où peuvent-ils aller ? »
Son organisation a depuis reçu une subvention de la part de l’UJA pour mettre en place ce qu’elle qualifie de « tiers lieu ».
Pour Bobby Apperson, qui a quitté San Francisco pour New York à la recherche d’une communauté juive LGBTQ plus importante, ce voyage en Israël est une première. Avant de partir, il a vu ce qui était son milieu de vie, à San Francisco, faire l’objet de nombreuses attaques. Manny’s, un café du quartier de Mission appartenant à l’avocat civique et sioniste queer Manny Yekutiel, a eu les fenêtres brisées et des graffitis tracés sur ses murs disant en substance : « Fuck Manny », « Un sioniste baise les gentrifiants » [sic] et « Un bon colon est un colon mort ».
« C’était comme pendant la Nuit de Cristal », estime Apperson. « Il ne s’agit pas seulement des queers mais du mouvement progressiste dans son ensemble. Ils pensent qu’ils se battent pour les Palestiniens, alors qu’en réalité, ils font tout le contraire – ils encouragent l’Intifada et le djihad mondial en sapant les bases de ce qui fait notre sécurité, à commencer par la leur. »
En Israël, poursuit-il, le ton est bien différent. « De tous les gens avec lesquels nous avons parlé, aucun ne veut la violence envers les Palestiniens. Ici, la communauté queer se bat pour la paix – pour toute la communauté queer, même celle des Palestiniens. Elle n’est pas fragmentée. »
Pas si simple
Looney explique que ce voyage a sciemment mis en avant la complexité, au lieu de présenter Israël comme une réussite aseptisée, et que certaines rencontres ont remis en question des idées reçues.
Ainsi, un panel de réservistes LGBTQ de Tsahal, avec notamment deux soldats trans, a donné lieu à ce qu’un participant qualifie de « plus bel exemple de diversité idéologique que tout ce que j’ai pu entendre aux États-Unis ».
Ma’ayan Gross, réserviste transgenre, qui sert actuellement avec son unité de combat masculine à Gaza, s’est dite favorable à la poursuite des opérations militaires dans l’enclave, fût-ce au risque de tuer des otages israéliens – une position très minoritaire au sein de la population israélienne.
D’autres ont fait état de leur malaise ou de leur désapprobation envers cette guerre.
« J’ai entendu des personnes queer, ici, dire des choses qui ressemblent aux propos du mouvement antisioniste d’extrême gauche aux États-Unis, comme par exemple le fait de se demander si l’armée n’est pas allée trop loin », commente Apperson.
À Jérusalem, le groupe a assisté à la Gay Pride, qui a rendu hommage à Shira Banki, une manifestante de 16 ans assassinée il y a de cela dix ans. Apperson évoque la forte présence des services de sécurité – semble-t-il pour éviter les violences anti-LGBTQ –, qui l’a choqué.
« C’était pour protéger les Juifs d’autres Juifs. Même à Jérusalem, on doit choisir entre homosexualité et judéité », regrette-t-il.
« C’est un vrai renversement. En Amérique, les personnes queer considèrent que tous les Juifs sont suspects – c’est de l’antisémitisme classique », ajoute-t-il. « Ici, les personnes queer sont regardées avec suspicion par, pourrait-on dire, les plus sionistes. »
Pour Chaim Levin, New-Yorkais et militant anti-thérapie de conversion qui a étudié dans une yeshiva de Jérusalem, les drapeaux communistes aperçus lors de la Gay Pride – sans doute des partisans du Parti communiste israélien d’extrême gauche Maki – rappellent qu’Israël est un pays parfois difficile à comprendre. Ses grands-parents ont fui la Russie soviétique pour venir s’installer en Israël en 1948, rappelle-t-il, et pour lui, le fait de voir ce symbole dans les rues de Jérusalem est difficile à digérer.
« Cela m’a beaucoup choqué », confie-t-il. « Mais quelque part, je trouve rassurant qu’il y ait une vraie liberté d’expression et que ce soit possible de faire pareille choses ici. »
Une tragédie vécue par tous
Pendant six jours, les participants ont visité les kibboutzim dévastés par les attaques du 7 octobre, rencontré des survivants du massacre du festival Supernova et des représentants du Forum des otages et des familles de disparus, parlé avec des représentants LGBT de diverses communautés, aussi bien Haredim qu’arabes, et ont été reçus par le président, Isaac Herzog.
Yoanna Chaya Kollin, qui est déléguée transgenre de Los Angeles, souligne : « Herzog s’est tourné vers moi et m’a dit ‘Les personnes transgenres seront toujours les bienvenues ici’ Je sais que cela n’a rien à voir, mais Donald Trump ne ferait jamais cela, même dans un million d’années. Je me suis sentie reconnue. »
Le passage par la section égalitaire du mur Occidental a été un moment fort pour certains membres du groupe, en particulier les pratiquants ou qui l’ont été. Quelques une ont choisi de faire une photo avec un drapeau arc-en-ciel et une étoile de David – un moment particulièrement fort pour Jeremy Nagel, originaire de Los Angeles et ancien élève de yeshiva il y a de cela une vingtaine d’années.
« Par le passé, j’allais au Kotel pour prier pour que les homosexuels disparaissent », confie-t-il en utilisant le nom hébreu du mur Occidental. « C’est la première fois que je ne le fais pas. Je n’aurais jamais imaginé, à l’époque, que je reviendrais en étant l’un d’entre eux, un juif gay et fier de l’être. »
Originaire de New York, Dillon Perez explique qu’il s’attendait surtout à ce que ce séjour l’aide à panser ses propres blessures mais que debout devant le mur Occidental, ses pensées se sont tournées vers autre chose.
« Je suis venu pour me reconnecter avec Israël, voire pour rencontrer un mec mignon, mais les prières qui m’ont le plus ému n’ont rien à voir avec moi. Au Kotel, je n’arrêtais pas de penser et de dire : « Hachem, protège Israël. »
Ce voyage était conçu comme un échange, explique Looney, pour témoigner de notre solidarité envers les Israéliens LGBTQ qui subissent cette guerre et les exposent à l’antisémitisme que vit la diaspora.
Des intervenants israéliens ont assuré qu’ils n’avaient jamais connu pareil antisémitisme et qu’ils avaient été frappés par ses effets sur leurs pairs nord-américains.
« Nous sommes tous confrontés à la question de savoir si nous sommes une minorité de Juifs au sein de la communauté LGBT ou une minorité de LGBT au sein de la communauté juive », souligne Hen Mazzig, un militant israélien qui vit entre Tel Aviv et Londres, où a son domicile avec son partenaire non juif.
« Cette double appartenance s’accompagne de défis différents. C’est formidable de vivre à un endroit où il est possible d’être les deux à la fois. »
Omer Ohana, le premier homme gay officiellement reconnu comme veuf de Tsahal après avoir perdu son fiancé, Sagi Golan, le 7 octobre, a dirigé une session qui a beaucoup ému. Le fait de pouvoir parler avec des Juifs de la diaspora, confie-t-il, lui donne l’énergie de continuer à se battre. Et, comme il le précise, il ne s’agit pas que d’un soutien émotionnel car la totalité des fonds collectés pour promouvoir la loi sur les homosexuels veufs a émané de donateurs américains.
Même lorsque l’Iran a tiré des missiles sur Israël, la furie en ligne n’a pas cessé. Après avoir écrit sur Instagram ce que pouvait avoir de surréaliste le fait de danser sur du Lady Gaga et, une minute plus tard, de devoir se ruer vers un abri anti-aérien, une des connaissances de Levin s’est désabonnée et l’a bloqué, confie-t-il.
« Cela n’a fait que confirmer ce que je savais déjà », assure-t-il, à savoir que cette personne avait « adhéré à cette vision du monde selon laquelle Israël est mauvais et le reste du monde, bon ».
« De toute évidence, ce n’est pas vrai », poursuit-il. « J’espère qu’un jour ils s’en rendront compte, mais je n’ai guère d’espoir. »
Tessler et d’autres, à commencer par Nagel, sont restés en Israël pendant la guerre avant de repartir pour l’Europe ou les États-Unis. Deux semaines après l’annulation du set d’Offra, il était de retour pour cet événement tant attendu et tous deux ont repris une photo à l’endroit où ils se trouvaient, avant que tout bascule.
« C’est ce qu’Israël connait depuis sa création », explique-t-il. « Aucune trace de victimisation, ici, – on se protège mais on continue à vivre, et pleinement. Je me sens privilégié d’avoir vécu ce moment. »
Essayer encore et encore
Tessler est revenu en Israël ce mois-ci à la tête de la mission bénévole Hebro-Birthright au profit de 160 Juifs LGBTQ venus de 15 pays différents. Tout comme celui coordonné par la Jewish Federations of North America, il a été organisé en toute dernière minute pour donner un refuge aux Juifs queer.
Comme nombre de missions bénévoles de Birthright pour adultes, celle de Hebro a fait un détour par des banques alimentaires, des bases militaires et des communautés endommagées par la guerre.
Les Israéliens qui rencontrent les membres de ce groupe sont tous originaires de la communauté LBGTQ : pour Littman, le groupe a été particulièrement sensible au pelerinage effectués les lieux du massacre du festival de musique Supernova.
« Le fait de voir ce que l’on pensait être un lieu sûr brutalement pris d’assaut nous a fortement relié à ce qui s’est passé », confie Littman, qui siège au conseil d’administration d’une synagogue de New York dont 40 % des membres sont morts lors de l’épidémie de sida, dans les années 1980.
« Nous savons l’importance de mettre du bonheur après la douleur. »
Simone Somekh a contribué à cet article.
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