Victoire surprise des Verts : revers pour le Labour, succès pour l’anti-sionisme
Le parti travailliste au pouvoir est arrivé 3e dans la circonscription majoritairement musulmane de Gorton et Denton, à Manchester
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LONDRES — Jusqu’à 3h30 du matin, vendredi dernier, la circonscription de Gorton et Denton, dans le Grand Manchester, était l’une des circonscriptions parlementaires les plus sûres du parti travailliste au pouvoir au Royaume-uni.
Mais, contre toute attente, les espoirs déjà minces du Premier ministre britannique Keir Starmer de conserver cette circonscription ont été douchés par les électeurs qui ont offert au parti d’extrême-gauche Green Party sa toute première victoire lors d’une élection partielle.
Le Labour — qui, la semaine passée, avait accusé les Verts d’« attiser la haine » des électeurs musulmans en appelant à punir le parti « pour Gaza » — est relégué à la troisième place derrière le populiste de droite Reform UK.
Le candidat controversé du Parti réformiste, l’ex-universitaire Matthew Goodwin, a déclaré à la BBC que la victoire des Verts était celle d’« une coalition d’islamistes et de progressistes woke ».
Le Labour, les Verts et Reform UK se sont livrés une lutte serrée tout du long de cette campagne dont l’issue était annoncée comme extrêmement serré.
C’est finalement Hannah Spencer, du Green Party, désormais première députée du parti pour une circonscription du nord de l’Angleterre, qui a remporté une confortable victoire. Elle a obtenu trois fois plus de voix que lors des élections générales de 2024, soit près de 41 %. Reform UK est arrivé loin derrière avec 28,7 % des voix, tandis que le Labour, qui avait ce siège depuis près d’un siècle, a obtenu moitié moins de voix que la dernière fois, avec 25 % des scrutins.
Vendredi, les députés travaillistes ont qualifié le résultat de « catastrophique » ; certains ont demandé la démission de Starmer et d’autres préconisé un sérieux virage à gauche pour anticiper la menace du Green Party.
Luke Tryl, expert des sondages, a déclaré au Daily Telegraph que ce résultat était le signe que Starmer et son vice-Premier ministre, l’ex-ministre des Affaires étrangères David Lammy, pourraient subir un revers dans leur circonscription du nord de Londres aux prochaines élections générales si les Verts continuaient sur cette lancée.
« Le Labour doit être puni pour Gaza »
Gorton et Denton est une circonscription urbaine démographiquement et ethniquement mixte située dans le nord-ouest de l’Angleterre.
Le fort vote de la classe ouvrière blanche, le grand nombre d’étudiants et l’importance de sa population musulmane avaient jusque-là assuré, année après année, la victoire des travaillistes.
Mais les Verts ont marqué des points auprès des jeunes et des musulmans lors des élections générales de 2024 — un processus accéléré par Zack Polanski depuis son accession à la tête du parti à l’automne dernier.
Une fois l’élection partielle décidée suite à la démission du député travailliste sortant, Polanski a fait savoir que les Verts feraient en sorte de tirer parti de leur ligne très pro-palestinienne.
« Nous voulons que les gens, sur le terrain, connaissent notre position sur Gaza, qu’ils sachent que nous avons soutenu le peuple palestinien », a-t-il déclaré au Times. « Gorton et Denton comptent une importante population musulmane. Bien sûr, nous parlons à tout le monde ; il n’y a pas que les musulmans qui se soucient de la liberté et des droits humains. Mais je pense que ce sera un point fort des élections. »
Pendant cette campagne, les Verts ont distribué des tracts en ourdou avec une photo de Spencer portant un keffiyeh, assortie de ce commentaire : « Donnez le dernier coup à ces murs branlants. Il faut punir le Labour pour Gaza. »
Dans une vidéo, elle aussi en ourdou, on a pu voir Lammy en train de serrer la main du Premier ministre Benjamin Netanyahu, et Starmer celle de Narendra Modi, le Premier ministre nationaliste hindou de l’Inde. La vidéo, qui aurait également été traduite en bengali, arabe et pachto, donnait également à voir des images aériennes de Gaza, ainsi que des images du président américain Donald Trump et de raids de l’ICE aux États-Unis.
Mardi, un important ministre du Cabinet Starmer a déclaré au Times : « Les Verts attisent la haine et parlent intentionnellement de Gaza. Ils n’arrêtent pas. » En évoquant la figure du chef du parti d’extrême gauche et anti-Israël Workers’ Party [NDLT : Parti Ouvrier], il a ajouté : « Cela revient à affronter George Galloway lors d’élections partielles. »
Le Labour avait par ailleurs accusé les Verts d’avoir passé un « accord ignoble » avec Jeremy Corbyn, son ex-chef, sur la même ligne anti-israélienne, toute en virulence. Le nouveau parti de Corbyn – Your Party – et le Workers’ Party ont tous deux préféré ne pas présenter de candidats à cette élection partielle, pour laisser le champ libre aux Verts.
Les Verts ont fait passer des messages populistes sur le plan économique en dénonçant les « partis [aux mains] des donateurs milliardaires » mais des observateurs indépendants ont assuré que le Labour souffrait surtout du contre-coup du conflit à Gaza. Les Verts ont à plusieurs reprises accusé le parti d’avoir été « un complice actif du meurtre de Palestiniens » en ne prenant pas les mesures qui s’imposaient contre Israël.
« La question de Gaza est celle qui porte encore le plus préjudice au Labour », a écrit sur X le rédacteur en chef diplomatique du Guardian, Patrick Wintour, l’expert des sondages, Sir John Curtice, affirmant pour sa part que le résultat était le signe que « la majorité de la population musulmane de la circonscription … n’aimait plus le Parti travailliste à cause de sa position initiale sur l’incursion israélienne à Gaza. »
Unis dans l’israélophobie ?
Il est des milieux dans lesquels le succès des Verts ravive les craintes d’une montée des votes sectaires et hyper-polarisés sur la scène politique britannique. C’est cette fameuse colère des musulmans et jeunes de gauche vis-à-vis de la position du Labour envers Israël qui a conduit à l’élection de quatre indépendants « pro-Gaza » lors des élections générales de 2024.
Allister Heath, rédacteur en chef du journal de centre-droit Sunday Telegraph, écrivait avant la proclamation des résultats : « Suivant la tactique des partis d’extrême gauche partout dans le monde, les Verts, désormais sous la férule de Zack Polanski, visent une coalition rouge-verte composée de ‘progressistes’ blancs woke et des réactionnaires au sein de l’électorat musulman. Ces deux groupes peuvent sembler culturellement incompatibles, mais ils peuvent parfaitement s’unir, non seulement autour de leur soutien au socialisme, mais aussi autour d’une Israélophobie volontiers virulente, nourrie de préjugés ataviques auquel les Verts souscrivent désormais sans la moindre honte. »
Si ce résultat est un coup dur pour Starmer, déjà au plus bas dans les sondages, c’est un triomphe pour Polanski. C’était en effet le tout premier grand test électoral du nouveau chef du parti, par ailleurs politicien juif le plus en vue.
Depuis sa victoire à l’élection interne du parti en septembre dernier, Polanski a clairement positionné les Verts à gauche : ils ont en effet réussi à arracher deux sièges ruraux du parti conservateur aux dernières élections générales —.
La campagne électorale de Polanski pour prendre la direction du Green Party s’est adressée pendant six mois à la base militante du parti, grâce à un message populiste anti-israélien et résolument de gauche. Cette semaine, il a officiellement fait savoir qu’à l’occasion de la conférence de printemps du parti, il apporterait son soutien à une motion populaire qualifiant « le sionisme d’idéologie raciste ». Le résultat des élections dans la circonscription de Gordon et Denton ne risque pas de pousser Polanski à changer de cap, – bien au contraire.
« Le Labour a traité Israël comme un paria »
L’issue de ces élections ravive les questions sur l’avenir politique de Starmer en tant que Premier ministre et l’orientation de son gouvernement.
Pour le leader travailliste affaibli, il y aura peu de répit. En effet, les électeurs se rendront sous peu aux urnes pour les élections municipales, ainsi que pour les parlements écossais et gallois, en mai prochain. malheureusement pour le Labour, ces élections vont concerner des bastions urbains du Labour, notamment Londres, Manchester, Liverpool ou encore Birmingham.
Le résultat dans le Grand Manchester aura renforcé les craintes du Labour quant au risque de nouvelle déroute électorale face aux Verts.
L’immigration, le coût de la vie, l’économie et le NHS [NDLT – National Health System, le système de santé public] sont, de loin, les questions les plus importantes pour les électeurs britanniques, loin des événements du Moyen-Orient. Mais il est tout aussi vrai que, dans certaines circonscriptions et auprès de certains électeurs, l’idée que le Labour soutient trop Israël lui cause du préjudice – c’était déjà vrai avant son entrée au gouvernement.
Porté au pouvoir par une large majorité, le Labour a, marqué par l’élection de quelques indépendants anti-Israël, sensiblement réorienté sa position vers davantage de fermeté. Il a rétabli le financement de l’UNRWA, limité les ventes d’armes, reporté sine die les négociations sur un accord de libre-échange et, dans un virage à 180 degrés, reconnu unilatéralement un État palestinien.
Rien de tout cela ne semble avoir satisfait le petit groupe d’électeurs, aussi motivé que doué pour se faire entendre, pour lequel l’opposition à Israël est désormais une passion dévorante. Par ailleurs, quoi que le Labour dise et fasse, les populistes de gauche – les Verts ou Corbyn – feront dans la surenchère.
Comme l’a confié une source juive au journal The Sun : « Le Labour a traité Israël comme un paria et pour quoi, au final ? Les anti-Israël ne seront contents que lorsque vous qualifierez ‘le sionisme de racisme’, comme les Verts s’apprêtent à le faire. Rien n’est de nature à calmer ces gens. »
Faute d’avoir tenu tête au lobby anti-Israël, le gouvernement Starmer se retrouve désormais entre le marteau et l’enclume. Et ce qui vient de se passer à Gorton et Denton est le signe que la pression ne fera que se resserrer.
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