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A Gaza, les habitants à court de lieux où enterrer leurs morts

Les habitants disent qu'il y a peu de parcelles disponibles dans les cimetières et que de nombreux sites établis à cet effet se trouvent derrière les lignes de Tsahal - ne restent que les cours des hôpitaux ou les fosses communes

Nurit Yohanan est la correspondante du Times of Israel pour le monde arabe et palestinien.

Des Palestiniens visitent des tombes au cimetière de Sheikh Radwan, dans la ville de Gaza, le premier jour de l'Aïd al-Adha, le vendredi 6 juin 2025. (Crédit : AP/Jehad Alshrafi)
Des Palestiniens visitent des tombes au cimetière de Sheikh Radwan, dans la ville de Gaza, le premier jour de l'Aïd al-Adha, le vendredi 6 juin 2025. (Crédit : AP/Jehad Alshrafi)

Au début du mois de juillet, le ministère des Affaires religieuses de Gaza, qui est placé sous l’autorité du Hamas, a diffusé un rare communiqué établissant que les espaces susceptibles d’être utilisés par la population pour enterrer leurs défunts étaient épuisés.

Selon ce communiqué, cette pénurie a été causée par la destruction des cimetières pendant la guerre ainsi que par les ordres d’évacuation qui ont contraint un nombre croissant d’habitants de Gaza à quitter les zones urbaines, les privant ainsi d’un accès aux lieux où ils inhumaient traditionnellement leurs proches, à proximité de chez eux.

Il y a aussi le nombre de dépouilles qui auraient besoin d’une sépulture – avec 21 mois de guerre qui ont entraîné la mort de plus de 58 000 personnes, selon les bilans fournis par le Hamas, des chiffres qui sont invérifiables.

« Les anciens cimetières de la bande de Gaza sont pleins. Il n’y a plus de place pour enterrer d’autres dépouilles », explique au Times of Israel un habitant de Gaza qui a demandé à conserver l’anonymat pour des raisons de sécurité, lors d’un entretien accordé via WhatsApp. « Tout a commencé dans les premiers mois de la guerre et le phénomène s’est aggravé au fur et à mesure que le nombre de morts a augmenté. Ici, à Gaza, il n’y a pas d’endroit sûr pour vivre et il n’y a pas l’espace nécessaire pour enterrer les morts ».

Cette pénurie n’est que la dernière crise humanitaire en date à avoir frappé la bande de Gaza, déchirée par la guerre, par les déplacements et par la faim après le pogrom commis par le Hamas dans le sud d’Israël, le 7 octobre 2023 – avec un conflit qui a semé la mort et le carnage au sein de l’enclave côtière.

Si cette grave pénurie attire moins l’attention de la communauté internationale que la diminution des réserves de carburant et de denrées alimentaires, elle a néanmoins un impact profond sur la vie quotidienne dans la bande de Gaza, reflétant l’aggravation des conditions dans lesquelles les habitants de l’enclave tentent de satisfaire leurs besoins quotidiens dans la dignité. L’interdiction de l’incinération par l’islam ne fait qu’exacerber le problème, faisant de l’enterrement la seule option viable pour la grande majorité des résidents.

Contrairement à d’autres besoins de premier plan, la question n’a pas encore été abordée par les grands groupes humanitaires – comme la Croix-Rouge ou comme les organisations qui mènent leurs opérations sous l’égide des Nations unies.

e site de la mosquée Ansar et le cimetière adjacent à Deir el-Balah, dans le centre de la bande de Gaza, après avoir été touchés par une frappe israélienne, le 3 juin 2025. (Crédit : Eyad BABA / AFP)

« La bande est extrêmement peuplée et de grandes parties du territoire sont désormais interdites d’accès », a indiqué un habitant de Gaza. « En conséquence, où sommes-nous censés enterrer nos morts ? »

Les morts s’accumulent

Le nombre de morts à Gaza a fait l’objet de controverses dès les premiers jours de la guerre – une guerre déclenchée par le massacre qui avait été perpétré par le Hamas sur le sol israélien. Les hommes armés avaient tué plus de 1200 personnes, des civils en majorité, et ils avaient enlevé 251 personnes qui avaient été prises en otage dans la bande. Israël avait lancé une campagne aérienne massive le jour même, suivie d’une invasion terrestre de Gaza plusieurs semaines plus tard.

En date du 20 juillet, selon le ministère de la Santé de Gaza, placé sous le contrôle du Hamas, 58 895 personnes avaient été tuées dans le cadre direct de l’offensive militaire israélienne, et ce depuis le début du conflit – sans compter les décès dus à la faim, à la maladie ou les morts naturelles. Le Hamas ne fait aucune distinction, dans ses chiffres, entre terroristes et civils mais il a toutefois diffusé des listes détaillées de noms, d’âges, de dates de naissance et de numéros de cartes d’identité palestiniennes des personnes décédées, des listes qui établissent qu’un grand nombre de victimes étaient des femmes et des enfants.

Des Palestiniens pleurent la mort de personnes tuées lors d’une frappe aérienne israélienne devant l’hôpital Nasser à Khan Younis, dans le sud de la bande de Gaza, le 18 mai 2025. (Crédit : Abed Rahim Khatib/Flash90)

Le bilan avancé par le groupe terroriste est invérifiable de manière indépendante – mais lors des précédentes opérations militaires à Gaza, le bilan final communiqué par le Hamas avait eu tendance à être relativement proche des estimations israéliennes.

Mais ces offensives avaient été beaucoup plus courtes et elles s’étaient déroulées à des époques où les infrastructures sanitaires de Gaza menaient des opérations plus efficaces.

Tout au long de la guerre, plusieurs études ont mis en évidence des incohérences, des doublons et des irrégularités dans les listes de victimes publiées, jetant le doute sur le nombre de morts annoncé.

D’autres analyses ont néanmoins laissé entendre que cela pouvait être le contraire – à savoir que le décompte officiel était susceptible de sous-estimer le nombre réel de morts, étant donné le chaos qui règne actuellement au sein de l’enclave côtière, l’effondrement des systèmes d’enregistrement et la probabilité que de nombreux corps sans vie soient encore enfouis sous les décombres. Des victimes qui auront, par conséquent, rejoint la liste des portés-disparus.

De son côté, Israël n’a pas abordé officiellement le nombre total de morts palestiniens au cours des douze derniers mois. La dernière estimation rendue publique par Tsahal remonte au mois de janvier, quand les militaires avaient déclaré qu’environ 20 000 hommes armés du Hamas ou des autres groupes terroristes de la bande avaient été tués – en plus d’environ 1 600 terroristes palestiniens éliminés alors qu’ils se trouvaient sur le sol israélien, le 7 octobre.

Des membres du Croissant rouge palestinien et d’autres services d’urgence portent les corps sans vie de sauveteurs tués une semaine plus tôt par les forces israéliennes, lors d’une procession funéraire à l’hôpital Nasser de Khan Younès, dans le sud de la bande de Gaza, le 31 mars 2025. (Crédit : Eyad BABA / AFP)

Même si les chiffres exacts restent contestés, il ne fait guère de doute que les morts sont nombreux dans la bande de Gaza, et les habitants disent de plus en plus souvent qu’ils n’ont plus d’endroit où inhumer leurs proches.

Pas de place non plus pour les vivants

L’un des principaux facteurs contribuant à ce manque d’espaces funéraires est le contrôle militaire qui est exercé par Israël sur de vastes pans de Gaza, d’où les civils ont été chassés par des ordres d’évacuation émis par Tsahal.

Le 16 juillet, le Bureau de la coordination des Affaires humanitaires des Nations unies a indiqué que 86 % du territoire de Gaza se trouvait sous contrôle militaire israélien – certains secteurs ont aussi été désignés zone d’évacuation – depuis le 18 mars, date à laquelle les combats avaient repris à l’issue d’un cessez-le-feu de deux mois.

Début juillet, le site d’information Ynet a rapporté que les chefs militaires avaient informé le cabinet de sécurité du Premier ministre Benjamin Netanyahu qu’ils prévoyaient d’achever leur mission d’occupation d’environ 75 % de la bande de Gaza dans les semaines à venir.

Des troupes de la Brigade Kfir en opération dans le sud de Gaza, à Khan Younis, sur une photo publiée le 15 juillet 2025. (Crédit : Armée israélienne)

En raison de ces ordres, les habitants de Gaza n’ont plus accès à leurs habitations ni à leurs cimetières.

De nombreux cimetières sont situés dans des zones placées sous contrôle israélien qui sont désormais considérés comme des « zones rouges », c’est-à-dire des zones interdites aux civils, a raconté un habitant de Gaza.

Un grand nombre de cimetières sont aussi situés à l’est de la bande de Gaza, où les terrains sont plus dégagés, a expliqué un habitant de Gaza-City à l’agence de presse officielle de l’Autorité palestinienne dans un reportage.

Des Palestiniens déplacés de la partie orientale de Khan Younès installent un camp temporaire sur le terrain d’un cimetière dans la partie occidentale de la ville, dans le sud de la bande de Gaza, le 26 juillet 2024. (Crédit : Bashar Taleb/AFP)

En raison de sa proximité avec la frontière israélienne, une grande partie de l’est de l’enclave côtière est également restée sous contrôle israélien pendant la majeure partie de la guerre, avec seulement un bref répit pendant le cessez-le-feu qui avait été mis en place au mois de janvier 2025. Ce qui a obligé les résidents de l’enclave à utiliser d’autres cimetières, qui se sont rapidement remplis au-delà de leur capacité.

Depuis les premiers mois de la guerre, des vidéos qui circulent en ligne montrant des fosses communes creusées dans des champs, en-dehors des cimetières officiels. Mais au fur et à mesure qu’Israël élargit son contrôle et restreint les déplacements, même cette option devient plus difficile d’accès.

La plupart des civils gazaouis ont reçu l’ordre d’évacuer vers le secteur d’al-Mawasi, qui se trouve dans le sud-ouest de la bande de Gaza, un périmètre qui a été transformé en un vaste village de tentes. Cette zone, où se trouvait auparavant un bloc d’implantations israéliennes, ne dispose d’aucun cimetière et aucun espace n’a été désigné comme lieu de sépulture.

Un tunnel sous un cimetière

Certains médias de Gaza attribuent partiellement cette crise spécifique à la destruction des cimetières par les soldats israéliens.

Pour sa part, le porte-parole de Tsahal affirme au Times of Israel que l’armée ne vise que des cibles militaires.

« Depuis le 7 octobre 2023, les organisations terroristes de la bande de Gaza, avec à leur tête le groupe terroriste du Hamas, mènent systématiquement des opérations depuis des environnements civils, en violation grave des lois de la guerre, et ils exploitent des sites et des infrastructures civils à des fins terroristes – c’est le cas des écoles, des hôpitaux et des cimetières », explique le porte-parole. « Par conséquent, les soldats sont dans l’obligation de mener des opérations dans ces zones tout en prenant des mesures qui cherchent à minimiser, dans la mesure du possible, les dommages collatéraux causés aux civils et aux sites sensibles ».

Pendant la guerre, l’armée a diffusé des éléments qui ont révélé que le Hamas utilisait les cimetières de la bande de Gaza à des fins terroristes, entraînant des opérations militaires dans ces lieux.

Par exemple, au mois de janvier 2024, Tsahal avait fait savoir qu’un tunnel du Hamas avait été creusé sous un cimetière à Bani Suheila, dans la région de Khan Younès. Selon les militaires, ce tunnel faisait partie du vaste labyrinthe souterrain construit par l’organisation. Il s’étendait sur environ un kilomètre, il comprenait plusieurs compartiments et il atteignait une profondeur d’environ 20 mètres.

Une tombe, plusieurs corps

Le 30 juin, la morgue de l’hôpital Nasser de Khan Younès a annoncé qu’elle n’avait plus de place dans son cimetière – un cimetière improvisé qui avait, semble-t-il, été créé pendant la guerre. Au cours des douze derniers mois, des vidéos ont montré des enterrements qui se déroulaient dans les cours des hôpitaux en raison des hostilités en cours qui rendaient trop dangereux le transport des dépouilles des défunts.

Un médecin de l’hôpital Nasser a confirmé, sous couvert d’anonymat, lors d’un appel téléphonique avec le Times of Israel , l’existence de cette crise particulière. Il a toutefois souligné que l’hôpital n’était pas responsable des corps sans vie.

« Les hôpitaux ne sont pas responsables des morts. Les familles emmènent leurs proches et elles les enterrent elles-mêmes », a-t-il dit.

Pourtant, un nombre croissant de familles n’emmènent plus les dépouilles de leurs êtres chers.

Ces dernières semaines, des vidéos montrant des cadavres s’entassant dans les morgues des hôpitaux se sont multipliées sur Internet. Ce phénomène avait déjà observé lors des premières phases de la guerre.

Cette photo aérienne montre des tentes abritant des Palestiniens déplacés dans le camp de réfugiés de Jabalia, dans le nord de la bande de Gaza, le 2 avril 2025. (Crédit : Bashar Taleb / AFP)

Selon des informations qui ont été recueillies à Gaza, l’une des solutions actuellement adoptées est la pratique du « double enterrement » – qui consiste à placer plusieurs victimes dans une même tombe ou à rouvrir d’anciennes tombes.

Un habitant de Gaza-City qui a été interrogé par l’agence de presse officielle de l’Autorité palestinienne a confié qu’il avait enterré ses trois enfants dans une seule tombe en raison de la pénurie.

« Les cimetières que nous pouvons encore atteindre sont pleins », a dit un habitant de Gaza au Times of Israel. « Parfois, nous n’avons pas d’autre choix que de rouvrir d’anciennes tombes ou d’enterrer plusieurs personnes dans la même ».

Surcharge

Même avant la guerre, il manquait des espaces pour enterrer les défunts à Gaza. En 2002, un gardien de cimetière avait indiqué aux médias locaux qu’il avait dû refuser des familles parce qu’il n’y avait plus de place.

Avec une population d’environ deux millions d’habitants qui vivaient sur une surface de 365 kilomètres carrés avant la guerre, Gaza est souvent décrite comme l’un des endroits les plus denses de la planète, avec environ 5 600 personnes par kilomètre carré.

Mais le problème va au-delà de la simple pénurie de parcelles. La densité de Gaza, ou même celle de Gaza-City, est bien inférieure à celle de nombreux autres endroits dans le monde – comme les Philippines, le Népal, la France, la Belgique et même Israël. Ce qui donne à Gaza l’impression d’être surpeuplée, c’est plutôt la médiocrité de l’aménagement urbain.

Des Palestiniens visitent des tombes au cimetière de Sheikh Radwan, dans la ville de Gaza, le premier jour de l’Aïd al-Adha, le vendredi 6 juin 2025. (Crédit : AP/Jehad Alshrafi)

Même avant la guerre, les difficultés économiques rendaient difficile la construction de tours d’habitation. Le Hamas a peu investi dans la construction pour remédier à ce problème épineux de la densité et les pénuries chroniques d’eau, d’électricité et d’emploi ont étouffé les conditions nécessaires au redéveloppement. Les détracteurs du Hamas affirment que le groupe terroriste a versé du béton dans son vaste réseau de tunnels souterrains au lieu de l’utiliser pour construire de nouvelles tours d’habitation.

La politique a également joué un rôle. Gaza abrite dix camps de réfugiés qui n’ont guère changé depuis leur création. Ils hébergent les Palestiniens qui avaient été déplacés lors de la guerre d’Indépendance d’Israël, en 1948.

Ces camps, où vivent leurs descendants, sont toujours considérés comme « temporaires » par une société palestinienne qui est désireuse de pouvoir voir les personnes qui y vivent retourner dans les anciennes habitations de leurs ancêtres, à l’intérieur de ce qui est aujourd’hui le territoire israélien.

Plutôt que de réaménager les camps de manière durable pour leurs populations croissantes, les camps ont traité la question de la surpopulation de manière ad hoc, en répartissant les espaces de vie de manière désordonnée sur chaque parcelle de terrain encore libre, et en ne laissant aucune place à la mort inévitable de leurs occupants.

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