À Téhéran il a trompé le régime, en Israël il a bâti un empire ; il prie aujourd’hui pour un nouvel Iran
S’étant déclaré musulman, Roni Aynsaz a travaillé dans un tribunal de la CGRI, d’où il a aidé secrètement des Juifs, avant de fuir vers Israël où il a fondé la chaîne SCOOP
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Comme tous les jeunes Iraniens, Roni Aynsaz a dû effectuer son service militaire à la fin du lycée. C’est là que son histoire a pris son premier tournant digne d’Hollywood.
Il est aujourd’hui un homme d’affaires prospère de 52 ans, copropriétaire de la chaîne de magasins de chaussures SCOOP, qui compte des dizaines de boutiques à travers Israël. Mais avant de rejoindre l’armée, le jeune Aynsaz était membre de la petite communauté juive de Téhéran et, à ce titre, voué à n’occuper que des postes subalternes, tant dans l’armée que dans la fonction publique.
Il a alors pris une décision qui allait changer le cours de sa vie et celui de bien d’autres : lorsqu’on lui a présenté le formulaire de déclaration de religion, il a coché « musulman » au lieu de « juif ».
Il s’est rapidement retrouvé à travailler au sein du système judiciaire de la République islamique, sous l’autorité des Gardiens de la révolution (CGRI), où il a souvent aidé des compatriotes juifs visés par des enquêtes en faisant disparaître leurs dossiers.
Lorsqu’il a finalement été démasqué, il a fui le pays pour s’installer en Israël, où il a fondé SCOOP et d’autres entreprises.
Cette expérience précoce de la duplicité lui a été utile récemment. Aynsaz est devenu une sorte de célébrité en Israël en remportant la version israélienne de l’émission de téléréalité Les Traîtres, diffusée sur N12 au printemps dernier.
Plus de trente ans après avoir fui l’Iran, il a accordé un entretien téléphonique au Times of Israel, alors que la guerre fait rage dans le pays.
« La guerre est très difficile pour le peuple iranien », a-t-il expliqué. « D’un côté, les gens se réjouissent de la possible chute du gouvernement ; de l’autre, ils sont attristés par les morts que la guerre provoque, car des innocents périssent eux aussi. »
« Je vous dirai également que les gens en veulent à [au président américain Donald] Trump, car il a déclaré vouloir placer à la tête du pays quelqu’un originaire d’Iran, et non Reza Pahlavi », a-t-il ajouté, faisant référence au fils exilé du dernier shah, figure populaire parmi de nombreux opposants au régime.
Une histoire d’aventure tirée de la vie réelle
Né en 1973, Aynsaz a indiqué que les Juifs d’Iran avaient vécu de façon relativement paisible, même après la prise du pouvoir par l’ayatollah Ruhollah Khomeini. Sa famille célébrait le Shabbat et les fêtes juives, et fréquentait régulièrement la synagogue.
« En grandissant, je n’ai jamais souffert de rejet parce que j’étais juif », a-t-il dit. « Le régime nous fournissait même des gardes pour protéger les synagogues. »
« Parfois, d’autres enfants me cherchaient un peu des noises, mais rien de grave », ajoute-t-il, précisant qu’il fréquentait une école ordinaire à majorité musulmane.
Les hommes en âge d’être conscrits ne pouvaient obtenir de passeport sans avoir accompli leur service militaire, mais beaucoup, y compris les Juifs, versaient un pot-de-vin pour effectuer un service civil à la place. C’est ce qu’a fait Aynsaz. Après s’être déclaré musulman sur les formulaires requis, il a été affecté à un tribunal de Téhéran placé sous l’autorité de la CGRI.
Il est rapidement hissé au poste d’assistant d’un vice-ministre de la Justice.
« Les Juifs ne servaient pas dans des endroits aussi sensibles », dit-il.
Interrogé sur d’éventuels autres cas similaires, il a répondu par la négative. « J’étais le seul. »
Aynsaz explique que ce qui lui a permis de mener cette double vie – musulman au travail, juif en privé – tenait au fait que le système reposait encore entièrement sur des archives papier, sans aucun ordinateur.
Cela lui a permis d’aller bien au-delà de la simple usurpation d’identité religieuse. Il raconte avoir rapidement reçu des sollicitations de coreligionnaires juifs qui avaient eu des problèmes avec le régime, souvent pour avoir tenté de quitter le pays sans passeport.
Il suffisait à Aynsaz de soustraire leurs dossiers des archives pour que l’affaire disparaisse.
« L’État de droit existait en Iran pour tout ce qui n’avait pas de dimension politique », explique-t-il. « Mais dès que la politique entrait en jeu, il n’y avait plus de justice. »
« Pendant deux ans et demi, personne n’a soupçonné quoi que ce soit », raconte-t-il. « Puis ils ont commencé à remarquer que les dossiers de nombreux Juifs avaient disparu, et ils ont compris que quelqu’un les aidait. »
Réalisant qu’il était en danger, Aynsaz s’est caché quelques jours avant de réussir à gagner la Turquie et à se présenter à l’ambassade d’Israël, où il a appris que le ministère des Affaires étrangères connaissait déjà son histoire.
En quelques jours, Aynsaz, sa femme et leur petite fille ont immigré en Israël. Ils ont vécu quelque temps dans un appartement de 13 mètres carrés mis à leur disposition par l’Agence juive.
On lui a rapidement proposé un poste au Mossad, mais, aspirant à une vie plus tranquille, il a décliné et a commencé à travailler avec son frère, qui tenait un magasin de chaussures à la gare routière centrale de Tel Aviv.
C’est ainsi que SCOOP est né. Au fil des ans, Aynsaz a eu l’intuition de délocaliser la fabrication en Chine. Les magasins se sont multipliés. SCOOP exploite aujourd’hui quelque 70 boutiques à travers Israël et écoule deux millions de paires de chaussures par an, selon le média financier israélien Globes.
« Tout dépend des Américains »
Dix jours après le déclenchement de la guerre menée par les États-Unis et Israël contre le régime islamique iranien, Aynsaz s’est dit inquiet pour ses employés. Alors qu’Israël et les États-Unis pilonnent des cibles militaires et politiques, l’Iran et son mandataire chiite terroriste libanais du Hezbollah continuent de lancer des missiles balistiques et des roquettes sur les centres urbains israéliens, paralysant presque entièrement la vie quotidienne.
« Nous avons 1 000 personnes qui ne travaillent pas en ce moment, et même les magasins qui ont rouvert n’ont pas de clients », a-t-il déclaré.
Lorsqu’on lui a demandé s’il pensait qu’Israël et les États-Unis avaient pris la bonne décision en attaquant l’Iran, Aynsaz a répondu que « seul le temps nous le dira. »
« Si le peuple iranien en sort vraiment vainqueur, c’est-à-dire si le régime tombe, alors oui », a-t-il dit. « Dans le cas contraire, cette décision s’avérera avoir ete une erreur. »
L’entrepreneur s’est dit convaincu que les États-Unis avaient les moyens d’y parvenir, tout en soulignant la situation précaire dans laquelle se trouve la population iranienne.
« Des dizaines de milliers de personnes ont été tuées lors des manifestations », souligne-t-il.
« Aujourd’hui, les gens ne descendent plus dans la rue. Beaucoup restent chez eux, dans l’attente des instructions de Trump ; mais beaucoup ont aussi fui Téhéran, et parmi eux des gens qui auraient pu grossir les rangs des manifestants contre le régime. »
« Les gens ont vraiment peur », a-t-il ajouté.
Selon Aynsaz, la grande majorité des Iraniens souhaite un changement de régime.
« Ils attendent depuis 47 ans », dit-il.
Il affirme également que, sur les plus de 90 millions d’habitants que compte l’Iran, « au moins 70 millions aiment Israël ».
Interrogé sur le sort de la communauté juive en ces temps troublés, Aynsaz explique que les autorités iraniennes ne considèrent pas cette communauté comme liée à Israël et que, de ce fait, les Juifs ne sont pas confrontés à des difficultés plus grandes que le reste de la population. Il réfute les informations faisant état d’arrestations massives au sein de la communauté après le début de la guerre avec Israël en juin, affirmant que si des personnes ont bien été arrêtées, elles ont ensuite été relâchées sans subir de graves conséquences, et que de nombreux musulmans ont aussi été interpellés.
Aynsaz rappelle que venir en aide aux Juifs en détresse à travers le monde est l’une des missions de sa vie.
« J’ai toujours essayé d’aider les Juifs, où qu’ils se trouvent dans le monde, et je continue à le faire », a-t-il déclaré.
En Israël, il s’est porté volontaire auprès de l’organisation de secours ZAKA et de la société funéraire, participant à la prise en charge des corps de certaines victimes du pogrom perpétré par le Hamas le 7 octobre 2023.
Aynsaz espère pouvoir bientôt réaliser son rêve : retourner à Téhéran.
« Si Dieu le veut, cela se produira », a-t-il déclaré. « Si les Américains le veulent, cela se produira. Tout dépend des Américains. »
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