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Analyse

Alors que le Hamas se concentre sur Gaza, le Jihad islamique s’impose en Cisjordanie

Soutenu par l’Iran, le groupe terroriste mise sur une structure décentralisée et la lutte armée pour étendre son influence sur le territoire et poser un défi sécuritaire à Israël

Des individus armés, dont l'un porte un bandeau du Jihad islamique palestinien, participant à une procession funéraire pour des Palestiniens tués par une frappe aérienne israélienne, à Tubas, dans le nord de la Cisjordanie, le 13 septembre 2024. L'armée a déclaré que la frappe visait cinq terroristes. (Crédit : Jaafar Ashtiyeh/AFP)
Des individus armés, dont l'un porte un bandeau du Jihad islamique palestinien, participant à une procession funéraire pour des Palestiniens tués par une frappe aérienne israélienne, à Tubas, dans le nord de la Cisjordanie, le 13 septembre 2024. L'armée a déclaré que la frappe visait cinq terroristes. (Crédit : Jaafar Ashtiyeh/AFP)

Alors que le groupe terroriste palestinien du Hamas est freiné par une combinaison de contraintes politiques et militaires, le Jihad islamique palestinien, deuxième groupe terroriste palestinien après le Hamas, aurait intensifié ses efforts de recrutement et de propagande en Cisjordanie, selon des analystes et d’anciens responsables interrogés par le Times of Israel.

Comblant le vide laissé par le Hamas – soumis à une pression intense de la part de Tsahal et dont les dirigeants à Gaza accordent désormais moins d’attention à la Cisjordanie – le Jihad islamique s’affirme de plus en plus dans le nord du territoire, où l’emprise de l’Autorité palestinienne (AP) est plus limitée que dans d’autres zones.

Le Jihad islamique, qui bénéficie d’un soutien plus étroit de l’Iran que le Hamas, est également plus décentralisé et ne nourrit aucune ambition de gouvernance. Ses efforts pour accroître son influence en Cisjordanie pourraient ainsi constituer un défi plus diffus et plus durable pour Israël.

Selon les experts, le groupe pourrait s’avérer plus difficile à dissuader ou à « décapiter ce qui risquerait de prolonger l’instabilité, et affaiblirait davantage l’emprise de l’AP sur le territoire. Cela soulèverait des interrogations sur l’efficacité à long terme de la stratégie antiterroriste d’Israël. Celle-ci pourrait nécessiter des opérations militaires plus soutenues, au-delà des efforts déjà importants déployés par l’armée dans les centres urbains palestiniens considérés comme à haut risque.

La montée en puissance du Jihad, comme le groupe est souvent désigné, pourrait également offrir à l’Iran un levier supplémentaire en Cisjordanie.

Contraint par le passé de préserver une certaine apparence de légitimité, le Hamas a longtemps cherché à équilibrer ses activités terroristes avec ses ambitions politiques et gouvernementales. Téhéran a ainsi historiquement apporté un soutien plus constant au Jihad islamique, qui se consacre exclusivement à la lutte armée et n’a jamais revendiqué de rôle politique représentatif.

Le type de résistance « totale, violente et sans compromis » prôné par le Jihad islamique séduit de nombreux jeunes Palestiniens, « surtout lorsqu’il s’accompagne d’un soutien financier », explique David Koren, ancien responsable du Conseil national de sécurité. « On ne peut pas mesurer cela en termes électoraux, puisqu’ils ne se présentent pas aux élections législatives, mais au niveau du terrorisme dit populaire, ils bénéficient d’une sympathie considérable. »

Effet « déclinant » des opérations antiterroristes

À la suite de l’invasion et du pogrom perpétrés par le Hamas le 7 octobre 2023, qui ont déclenché la guerre à Gaza, Israël a intensifié ses opérations antiterroristes en Cisjordanie, où le Hamas espérait inspirer des attaques similaires.

Cette stratégie a notamment consisté à imposer de sévères restrictions aux déplacements des Palestiniens dans le territoire et à éliminer des responsables du Hamas impliqués dans des activités terroristes en Cisjordanie.

Dans le nord de la Cisjordanie, région particulièrement sensible pour les forces israéliennes depuis une dizaine d’années en raison de l’incapacité de l’AP à endiguer les activités terroristes, l’armée a également mené des opérations antiterroristes d’envergures. Certaines ont duré plusieurs jours, voire plusieurs semaines, entraînant des déplacements massifs de civils palestiniens. Ces opérations se sont généralement concentrées dans les secteurs de Naplouse et de Tulkarem, où un raid majeur a été lancé début 2025 ; ainsi qu’à Jénine et Tubas, également théâtres d’importantes opérations vers la fin de l’année.

Mais l’effet des mesures prises par Israël « s’estompe, et ces groupes regagnent du terrain, en particulier le Jihad islamique », explique Joe Truzman, analyste de recherche à la Foundation for Defense of Democracies (FDD), basée à Washington, qui suit de près les groupes terroristes palestiniens.

Le Jihad montrait déjà des signes de consolidation en Cisjordanie avant le 7-Octobre. Le groupe était à l’origine d’une part importante de la recrudescence des violences et des actes terroristes observés dès l’été 2021 en Cisjordanie, précise Truzman. Il ajoute que le Jihad comptait alors davantage de membres opérationnels sur le terrain dans le nord du territoire, même s’il reste difficile d’évaluer avec précision le nombre de terroristes affiliés à chaque organisation.

Un Palestinien armé montant la garde avec un fusil d’assaut dans une allée du camp de réfugiés palestiniens de Jénine, dans le nord de la Cisjordanie, le 29 décembre 2024. (Crédit : Jaafar Ashtiyeh/AFP)

Si Israël a connu un certain succès dans sa lutte contre le Jihad, il lui faudra redoubler d’attention pour contenir durablement la situation en Cisjordanie, d’autant que les opérations militaires se poursuivent sur d’autres fronts depuis le 7-Octobre.

« La situation est gérable pour l’instant. Elle n’est pas hors de contrôle comme elle l’était il y a plusieurs années », poursuit Truzman, ajoutant qu’au regard des tendances récentes, « il faut rester vigilant ».

Ces derniers temps, le Jihad islamique aurait réduit son recours direct aux attaques pour se concentrer davantage sur le renforcement de sa popularité et l’élargissement de ses rangs.

Selon Truzman, certaines des méthodes de recrutement les plus efficaces du groupe en Cisjordanie consistent à prononcer des sermons dans les mosquées et à diffuser des affiches glorifiant les « martyrs » tués au combat contre Israël. Il souligne que les jeunes Palestiniens y sont particulièrement exposés à Jénine.

Il observe également que les comptes de réseaux sociaux du Jihad islamique en Cisjordanie sont bien plus actifs que ceux du Hamas, ce qui renforce la visibilité et l’influence perçue du groupe auprès de la population palestinienne.

Koren, qui dirige aujourd’hui le Jerusalem Institute for Policy Research, explique que le Jihad islamique palestinien « s’est également renforcé en tant qu’acteur qui apporte son soutien et sa protection à des gangs armés », tels que la Brigade 313 de Jénine, un groupe soutenu par l’Iran et créé en 2021.

« Le Jihad franchit souvent les barrières organisationnelles pour établir une coopération très pragmatique avec des gangs locaux et des groupes armés opérant sur le terrain », a-t-il déclaré. « Des groupes responsables d’attaques terroristes particulièrement graves à des carrefours, contre des résidents d’implantations et d’autres civils. Il offre un cadre à des milices et à des groupes armés, et sa coopération avec eux est devenue plus naturelle. »

Une telle coopération décentralisée peut rendre les réseaux terroristes plus difficiles à démanteler, ce qui pourrait nécessiter des opérations militaires israéliennes plus fréquentes dans des zones comme Jénine et Tulkarem.

Ahmed Fouad Alkhatib, chercheur senior à l’Atlantic Council à Washington, souligne que la capacité du Jihad à recruter en Cisjordanie ne peut être dissociée de la situation économique désastreuse du territoire. Avant le 7-Octobre, Israël délivrait à des centaines de milliers de Palestiniens des permis de travail leur permettant de percevoir des salaires plus élevés. À la suite de l’invasion, la quasi-totalité de ces permis ont été gelés pour des raisons sécuritaires, compromettant les perspectives financières de nombreuses familles en Cisjordanie.

Ahmed Fouad Alkhatib, mars 2024 (Crédit : Autorisation)

Alors que le recrutement reposait historiquement davantage sur l’idéologie, « aujourd’hui, il est impossible de recruter quelqu’un sans contrepartie financière », a-t-il déclaré. « Il y a environ un demi-million de travailleurs sans emploi en Cisjordanie qui ne peuvent plus obtenir de permis en Israël. Le chômage de masse offre donc une opportunité considérable d’exploitation. »

Alkhatib a toutefois souligné que le renforcement de la présence du Jihad ne signifiait pas nécessairement un soutien accru à son idéologie extrémiste.

« De manière générale, toute personne qui combat Israël, la résistance, etc., bénéficie d’un certain soutien », a-t-il déclaré.

Les sondages menés par le Palestinian Center for Policy and Survey Research, institut indépendant basé à Ramallah, indiquent de manière constante que la « lutte armée » demeure l’option la plus populaire parmi les Palestiniens de Cisjordanie pour « atteindre les objectifs palestiniens » en vue de la création d’un État. Toutefois, un sondage publié en mai 2025 indique que moins de 50 % d’entre eux soutiennent cette option, une première depuis septembre 2022.

À Gaza, les négociations ont pris le pas sur la lutte armée depuis septembre 2024, a relevé l’institut de sondage.

Des soldats israéliens lors d’une opération militaire dans la ville de Tubas, en Cisjordanie, le 26 novembre 2025. (Crédit : Majdi Mohammed/AP)

Selon Alkhatib, l’un des facteurs ayant contribué à réduire le soutien en Cisjordanie au conflit armé contre Israël a été la campagne antiterroriste prolongée de Tsahal, baptisée « Mur de fer », lancée au début de l’année 2025 et progressivement étendue à d’autres zones du territoire. Elle aurait entraîné le déplacement d’environ 40 000 Palestiniens.

Ce déplacement massif a constitué « une leçon pour beaucoup de gens en Cisjordanie, qui ont compris que nous ne voulons vraiment pas transformer nos territoires, notre région, en une autre Gaza », a-t-il déclaré.

Aucun programme politique « autre que le chaos »

L’agression sans retenue contre Israël, quelles qu’en soient les conséquences, semble toutefois correspondre au modus operandi du Jihad.

« Ils n’ont pas de programme particulier autre que le chaos et la résistance », souligne Alkhatib.

Contrairement au Hamas le Jihad ne manifeste aucune ambition de gouverner la population palestinienne. Truzman, l’analyste du FDD, explique que le Jihad « se mêle de politique », mais ne dispose pas de branche politique structurée.

Par ailleurs, la capacité du Hamas à s’imposer en Cisjordanie aurait été réduite par la nécessité de préserver son autorité à Gaza, dévastée après le pogrom du 7-Octobre, a indiqué Koren.

« Dès lors que le Hamas s’est retrouvé profondément enlisé à Gaza – cherchant à maintenir son contrôle sur le territoire tout en absorbant des coups sévères, tant militaires qu’économiques –, sa capacité à opérer en Judée-Samarie a diminué, notamment sur le plan financier et en termes de coordination du leadership », affirme-t-il, utilisant l’appellation hébraïque de la Cisjordanie.

Israël a, en outre, affaibli le Hamas en Cisjordanie et ailleurs en éliminant ses hauts dirigeants, y compris ceux impliqués dans la supervision des activités du groupe en Cisjordanie, selon Koren.

Le plus éminent d’entre eux était Saleh al-Arouri, chef de longue date du Hamas en Cisjordanie, éliminé à Beyrouth en janvier 2024.

Le numéro deux du Hamas, Saleh al-Arouri, à son bureau à Beyrouth, avec un fusil M16 posé devant lui, le 27 août 2023 (Crédit : Shehab News)

Al-Arouri était considéré comme un maillon essentiel entre l’Iran et le groupe terroriste chiite libanais du Hezbollah, soutenu par l’Iran. Il a été remplacé par son adjoint, Zaher Jabarin, moins connu, que plusieurs analystes décrivent comme moins charismatique et moins influent que son prédécesseur.

Basé en Turquie, Jabarin serait le cerveau d’une série d’attentats à la bombe déjoués qui n’ont abouti qu’à la mort d’un seul terroriste palestinien.

Citant des proches de Khalil al-Hayya, chef du Hamas à Gaza, le média saoudien Al-Hadath a rapporté en mai que Hayya aurait accusé Zaher Jabarin de « ne pas avoir achevé le travail » laissé inachevé par Saleh al-Arouri.

Le Hamas étant lui-même traversé par des tensions entre les camps pro-qatari et pro-iranien, cet épisode a démontré l’existence de fractures potentiellement plus profondes au sein du groupe terroriste.

Les liens entre le Jihad et l’Iran « plus confortables pour les deux parties »

Les contraintes financières et politiques pesant sur le Hamas ont ouvert un espace au Jihad, « qui identifie une opportunité et cherche à exploiter » le vide, avec l’appui de l’Iran, a déclaré Koren.

Comme le Jihad « poursuit des objectifs plus restreints et strictement militaires, il peut allouer ses ressources plus facilement et mener des actions terroristes en Judée-Samarie », a-t-il ajouté.

Le nouveau président iranien Massoud Pezeshkian (à droite) lors d’une réunion avec le dirigeant du Jihad islamique palestinien Ziad Nakhaleh, à Téhéran, le 29 juillet 2024. (Crédit : Présidence iranienne/AFP)

Selon Koren, les relations entre l’Iran et le Jihad ont été, dès l’origine, « plus naturelles et plus confortables pour les deux parties » que celles entretenues par Téhéran avec le Hamas.

Les relations entre le Hamas et l’Iran ont connu des hauts et des bas, notamment durant la guerre civile syrienne, lorsque le Hamas s’était aligné sur des forces rebelles à majorité sunnite opposées au président syrien Bashar el-Assad, soutenu par l’Iran et renversé fin 2024. Le Jihad, en revanche, avait continué à soutenir Assad, qui a accueilli pendant des années les dirigeants du groupe terroriste à Damas.

« Contrairement au Hamas, qui fait face à d’importantes contraintes lorsqu’il s’agit d’approfondir l’influence iranienne en raison du clivage sunnites-chiites, le Jihad islamique, depuis sa création, considère la révolution islamique iranienne comme une source d’inspiration », a-t-il déclaré.

Une montée en puissance continue du Jihad pourrait ainsi renforcer l’influence de l’Iran en Cisjordanie, transformant le territoire en nouveau front pour la République islamique dans son affrontement avec Israël.

Comme le Hamas, le Jihad est sunnite. Toutefois, son affinité idéologique avec l’Iran chiite transparaît notamment dans l’appellation de la Brigade 313 de Jénine, référence au nombre de fidèles censés accompagner la seconde venue de l’imam Mahdi, figure messianique centrale du chiisme.

Awdah TV, chaîne affiliée à la faction dominante de l’Autorité palestinienne (AP), le Fatah, a affirmé que ce chiffre est fréquemment utilisé par des forces pro-iraniennes au Moyen-Orient et qu’il indiquerait que la Brigade de Jénine agit elle-même comme mandataire de l’Iran. Bien que cette brigade comprenne également des membres du Hamas et d’autres groupes armés, elle a été décrite dans certains médias arabes comme une émanation des Brigades al-Quds, la branche armée du Jihad.

Parmi les attentats revendiqués par la Brigade 313 figure une fusillade près du village d’al-Funduq, dans le nord de la Cisjordanie, qui a fait trois morts et huit blessés israéliens en janvier 2025. L’attaque est survenue alors que la brigade était visée par des opérations des forces de l’AP, puis par celles de Tsahal à Jénine.

S’adressant en décembre 2024 auprès du quotidien arabe Al-Araby Al-Jadeed, basé au Royaume-Uni, alors que l’AP menait une opération contre son groupe, le commandant de la Brigade de Jénine, Nour al-Bittar, a rejeté les accusations de Ramallah selon lesquelles la brigade bénéficierait d’un soutien iranien.

« Ils disent que nous sommes financés par l’Iran, et eux, alors, qui les finance ? Les États-Unis », a-t-il déclaré. « Notre soutien à la résistance ne dépend ni de l’argent ni d’intérêts particuliers – c’est un devoir patriotique et religieux envers notre nation. »

Alkhatib a écrit que la Brigade 313 s’inscrivait dans une stratégie iranienne en Cisjordanie visant à « provoquer l’effondrement de l’AP et déclencher une riposte israélienne massive », dans l’espoir que l’escalade de la violence permettrait de préserver le réseau régional de mandataires terroristes de l’Iran, fragilisé depuis l’attaque du 7-Octobre.

Il a également confié au Times of Israel que les contraintes pesant sur le Hamas dans le contexte de la guerre à Gaza rendaient le Jihad « beaucoup plus utile pour agir en tant que mandataire iranien que le Hamas ».

« L’Iran observe la situation… et considère que le Hamas est soumis à toute une série de contraintes, tandis que le Jihad est le seul groupe qui demeure politiquement libre », a-t-il déclaré.

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