Alors qu’Israël se concentre sur les guerres, ses voisins remportent la course à l’IA
Ryad et Dubaï investissent de plus en plus d'argent, de temps et d'efforts dans le développement d'une ressource qui pourrait modifier l'équilibre mondial. Jérusalem aurait raté le coche ?
- Lire d'autres articles du Times of Israël sur Google – ajoutez-nous à vos sources préférées

Le géant des puces électroniques Nvidia prévoirait de renforcer sa présence en Israël avec un campus de plusieurs milliards de dollars. Cette nouvelle a ravi les dirigeants du secteur technologique, qui craignaient que la « start-up nation » ne passe à côté de l’essor régional de l’intelligence artificielle (IA), alors qu’elle est enlisée dans des guerres.
Nvidia, la société la plus cotée au monde avec une capitalisation boursière de 3,9 billions de dollars et leader mondial des semi-conducteurs et processeurs pour l’IA, a annoncé dimanche avoir lancé un appel d’offres pour trouver un terrain de 12 hectares avec des droits de construction afin de bâtir un campus de 80 000 à 180 000 mètres carrés dans le nord d’Israël.
Le géant de l’informatique a refusé de commenter ses projets pour ce terrain, mais des sources du secteur ont confirmé l’information selon laquelle il s’agirait d’un campus high-tech, ajoutant que l’entreprise américaine cherchait à étendre ses activités en Israël et à augmenter le nombre de ses employés locaux. Nvidia emploie actuellement 5 000 personnes dans ce pays.
« Le projet de Nvidia de construire un méga-campus de R&D en Galilée est plus qu’un simple investissement immobilier : c’est un vote de confiance dans le talent des ingénieurs israéliens, dans la capacité du pays à retrouver sa stabilité après la récente guerre de douze jours contre la République islamique, et dans le potentiel d’innovation technologique de classe mondiale dans le nord d’Israël », a déclaré Uri Gabaï, PDG du RISE Israel Institute, un groupe de réflexion axé sur l’innovation.
« Ce campus constituera un nouveau pilier de l’infrastructure à grande échelle dont Israël a besoin pour rester compétitif dans la course mondiale à l’intelligence artificielle », a-t-il poursuivi.
Gabaï et d’autres en Israël ont regardé avec consternation les présidents américain et émirati, Donald Trump et Mohamed ben Zayed Al Nahyan, annoncer en grande pompe, en mai, le lancement conjoint du plus grand campus d’intelligence artificielle en dehors des États-Unis. Israël aurait pu en faire partie, mais ce n’est pas le cas, a déploré Gabaï.
« C’était une occasion manquée », a-t-il regretté. « Nous aurions pu faire partie de cet accord. »
Alors qu’Israël évalue les gains et les pertes du conflit contre la République islamique tout en restant enlisé dans la guerre à Gaza qui a été déclenchée par le pogrom perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas le 7 octobre 2023, nombreux sont ceux qui craignent qu’il ne passe à côté de la course mondiale à la suprématie dans le domaine de l’IA, une ressource considérée comme aussi essentielle que le pétrole et un outil susceptible de bouleverser l’équilibre mondial.
« Je crains que nous ne rations le coche », a déclaré le Pr. Eran Toch, directeur du département d’ingénierie industrielle de la faculté d’ingénierie de l’université de Tel Aviv.
« Il se pourrait que nous puissions rattraper notre retard à l’avenir, mais les choses bougent maintenant. »
La course mondiale à l’IA s’est poursuivie à un rythme effréné, alors même que l’attention d’Israël s’est d’abord concentrée sur Gaza, puis sur l’Iran, et qu’elle se recentre à présent de nouveau sur Gaza, notent les experts. Alors que la guerre contre le Hamas à Gaza s’éternise, les experts avertissent que l’État juif pourrait manquer l’occasion d’étendre les Accords d’Abraham à l’Arabie saoudite, une économie régionale majeure qui a le potentiel de redéfinir les collaborations dans la région. Les Accords d’Abraham, signés en 2020 et négociés par les États-Unis, sont des accords bilatéraux visant à normaliser les relations entre Israël et les Émirats arabes unis, Bahreïn et le Maroc.
Aujourd’hui, le récent cessez-le-feu avec Téhéran a fait naître l’espoir d’une nouvelle ère de coopération dans la région, et, espérons-le, d’un accord de cessez-le-feu à Gaza. Le Premier ministre Benjamin Netanyahu est arrivé lundi à Washington pour rencontrer le président Trump et d’autres hauts responsables américains, dans un climat d’optimisme quant à la possibilité que cette visite débouche sur des accords mettant fin à la guerre à Gaza, sur la libération des otages toujours détenus par des terroristes à Gaza et, éventuellement, sur des accords de paix plus larges avec les voisins d’Israël, notamment la Syrie.
« Maintenant que le conflit avec l’Iran est, espérons-le, derrière nous et que la région semble s’orienter vers une plus grande stabilité, Israël pourrait saisir l’occasion de rejoindre des alliances régionales qui renforceraient son écosystème d’innovation », a déclaré Gabaï.
Selon les experts, Israël manque actuellement à la fois de stratégie et d’investissements massifs qui permettent à d’autres pays, notamment les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite, de faire d’énormes progrès dans le domaine de l’IA.
Le 15 mai, l’ambassade américaine a dévoilé les plans du nouveau campus américano-émirati de 25 km² à Abou Dabi. Ce campus prévoit une capacité de cinq gigawatts pour des centres de données dédiés à l’IA qui fourniront des services régionaux, ainsi qu’un parc scientifique destiné à stimuler l’innovation dans ce domaine. Le campus travaillera en partenariat avec plusieurs entreprises américaines, dont OpenAI, Nvidia, Cisco et Oracle, qui sont également très présentes en Israël, selon le communiqué.
Si la création d’un tel centre aux Émirats arabes unis est naturelle, compte tenu des énormes quantités d’énergie, d’investissements et de terres nécessaires, Gabaï a déclaré lors d’un entretien téléphonique que cette initiative « aurait pu être un partenariat entre les États-Unis, les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite et Israël dans le domaine de l’IA, dans lequel Israël aurait pu apporter ses talents, ses entrepreneurs, ses entreprises et ses technologies ».
Avec ses start-ups privées spécialisées dans l’IA, pourquoi Israël n’est-il pas dans la course à l’IA ?
L’intelligence artificielle, cette technologie qui permet aux ordinateurs d’apprendre, existe depuis les années 1950. Cependant, au cours de la dernière décennie, ce domaine a connu une renaissance rendue possible par l’abondance de données disponibles en ligne et par la puissance de calcul croissante des puces électroniques. Le potentiel de l’IA générative, comme ChatGPT d’OpenAI, capable de produire des contenus complexes qui imitent la créativité humaine, passionne le monde entier et a déclenché une ruée mondiale vers l’IA.
« L’adoption de l’IA s’est accélérée à un rythme sans précédent », a déclaré l’université Stanford dans son rapport AI Index Report 2025. En 2024, les investissements privés dans l’IA ont bondi à plus de 109 milliards de dollars aux États-Unis, à 9,3 milliards de dollars en Chine et à 4,5 milliards de dollars au Royaume-Uni, d’après le rapport.
Les gouvernements « renforcent également leur implication », poursuit le rapport, et plusieurs pays ont lancé des initiatives nationales d’infrastructure en IA représentant plusieurs milliards de dollars, notamment d’importants efforts pour développer les capacités énergétiques et informatiques nécessaires au développement du secteur.
Israël est mondialement connu pour ses prouesses technologiques, qui lui ont valu le surnom de « Start-up Nation ». Il dispose également d’un secteur privé florissant dans ce domaine, avec quelque 2 300 start-up liées à l’IA qui ont attiré environ 15 milliards de dollars d’investissements privés au cours de la dernière décennie, selon les données compilées par l’organisation à but non lucratif Startup Nation Central et par l’Autorité de l’Innovation israélienne. Le pays abrite plus de 30 centres mondiaux de recherche et développement (R&D) dans le domaine des semi-conducteurs, dont celui de Nvidia, le géant américain des processeurs graphiques (GPU) largement utilisés pour les tâches informatiques intensives requises par l’IA. Israël figure également parmi les nations dotées de solides capacités en matière d’IA dans les classements mondiaux.
Cependant, ce petit pays du Moyen-Orient manque d’une vision globale et d’une stratégie pour promouvoir l’IA à l’échelle nationale, ainsi que des investissements indispensables dans les infrastructures, notamment en matière de puissance de calcul et de puces électroniques. Cela pourrait désavantager le pays par rapport à d’autres nations, notamment les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite, qui se lancent dans ce que Dror Bin, PDG de l’Autorité de l’Innovation israélienne, qualifie de « course internationale à l’armement technologique ».
En 2021, Israël a lancé son National Program for Artificial Intelligence (programme national d’intelligence artificielle). Mais ce plan directeur n’a guère été mis en œuvre. Le gouvernement Netanyahu a été absorbé par son projet largement controversé de refonte du système judiciaire, puis par Gaza et l’Iran. Cela fait craindre qu’Israël ne passe à côté de la révolution mondiale de l’IA.
« Ce qui manque actuellement, c’est une stratégie gouvernementale claire qui affirme clairement que nous allons devenir un leader dans le domaine de l’IA », a déclaré Gabaï.
Le gouvernement en est conscient : un rapport accablant sur l’état de préparation d’Israël à l’IA, publié en novembre 2024 par le contrôleur de l’État, indique que le pays « manque d’une stratégie nationale globale à long terme » dans ce domaine. Le soutien du gouvernement aux programmes d’IA a été sporadique et mis en œuvre lentement, avec des retards dans les délais.
« En conséquence, la position d’Israël sur la scène internationale a commencé à s’éroder », indiquait le rapport.
En effet, entre 2021 et 2024, le pays est passé de la cinquième à la neuvième place du classement général de 83 pays établi par l’indice Tortoise Global AI. Les États-Unis et la Chine occupaient les deux premières places, tandis que Singapour, dont l’économie est similaire à celle d’Israël, est passé de la sixième à la troisième place, et que la France est passée de la dixième à la cinquième place.
Israël s’est classé troisième au niveau mondial dans l’indice Tortoise 2024 pour son niveau d’activité des start-up et septième pour les talents, mais seulement 65ᵉ pour l’environnement opérationnel (réglementation), 31ᵉ pour la stratégie gouvernementale et 26ᵉ pour les infrastructures (de l’électricité à l’Internet, en passant par les capacités de super-calcul). L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, qui se classaient respectivement 14ᵉ et 20ᵉ au classement général en 2024, ont tous deux dépassé Israël en matière de stratégie gouvernementale et d’environnement opérationnel, mais accusent un retard considérable en matière de talents.
Dans l’indice Oxford Government AI Readiness Index pour 2024, Israël a gagné trois places, passant de la 20ᵉ à la 17ᵉ place en 2021, tandis que les Émirats arabes unis ont bondi de six places, passant de la 19ᵉ à la 13ᵉ place, et l’Arabie saoudite a gagné 12 places, passant de la 34ᵉ à la 22ᵉ place.
Selon le communiqué américain de mai, les Émirats arabes unis sont en passe de devenir un pôle mondial de l’IA. Le pays a nommé un ministre de l’IA en 2017, lancé une stratégie nationale en la matière et créé l’université Mohamed Ben Zayed d’IA en 2019. En mai, l’Arabie saoudite a créé une nouvelle société chargée de développer et de gérer les technologies d’IA dans le royaume, dans le but de devenir un centre mondial de l’IA. Elle prévoit également de créer un fonds de 40 milliards de dollars pour investir dans l’IA.
Sans vision claire, les start-ups privées spécialisées dans l’IA pourraient se tourner vers l’étranger
« Je suis jaloux », a déclaré le Dr. Shimon Shahar, directeur scientifique du centre pour l’intelligence artificielle et la science des données de l’université de Tel Aviv, au Times of Israel, lors d’une récente visite.
« À l’université de Tel Aviv, nous sommes fiers d’être à la pointe du progrès technologique », a-t-il déclaré.
« Cependant, notre centre ne reçoit qu’une fraction des fonds et des équipements dont il aurait idéalement besoin pour attirer les meilleurs talents et faire avancer la recherche en IA. Idéalement, notre centre aurait besoin d’un budget annuel de 10 à 20 millions de dollars, mais dans la pratique, il ne dispose que de 2 à 2,5 millions de dollars par an. Cela rend la concurrence difficile. »
« L’investissement dans les sciences est crucial pour l’avenir de ce pays, et je ne comprends sincèrement pas pourquoi le gouvernement ne parvient pas à allouer les fonds nécessaires pour soutenir la recherche, qui est si vitale pour l’avenir d’Israël », a déclaré Shahar.
Cela aura également un impact sur le secteur des start-up, car une grande partie des talents dans le domaine de la haute technologie provient des universités.
« Il n’est pas facile de créer une supériorité technologique », a-t-il souligné.
Selon Shahar, le fait qu’Israël recule dans les classements mondiaux est « très préoccupant ».
« En tant qu’État du Moyen-Orient, avec toutes les complexités que cela implique… nous ne pouvons pas nous permettre de dépendre de tiers pour la conception, le développement et même la fabrication de puces », a-t-il ajouté.
« Dans la situation géopolitique et économique actuelle, Israël ne devrait pas dépendre de technologies, d’entreprises ou de chaînes d’approvisionnement étrangères pour fournir sa puissance informatique. »
Trop peu, trop tard ?
Le changement est peut-être en marche, mais il pourrait être trop lent à venir, selon les experts.
En mai, l’Autorité de l’Innovation israélienne, chargée de promouvoir l’industrie technologique locale, a déclaré avoir « franchi une étape importante » dans le domaine de l’IA avec le lancement de son superordinateur national, qui offrira « une accessibilité et un prix sans précédent aux start-up, entreprises et chercheurs israéliens pour former des modèles d’IA à grande échelle ». Selon un communiqué, la multinationale Nvidia a été choisie pour mettre en place cette installation en Israël.
L’autorité a également publié en avril un rapport offrant un aperçu de l’état de l’IA en Israël et définissant les mesures essentielles pour promouvoir le programme national en la matière. Il prévoit notamment la création d’un institut national de recherche, l’investissement dans des initiatives de recherche à grande échelle dans le domaine de l’IA, le partage et l’accès aux ressources en matière de données, ainsi que l’augmentation du nombre d’experts en IA en Israël.
Le projet Nebius est « formidable », a déclaré Avi Hasson, PDG de Startup Nation Central, mais sa capacité de 4 000 GPU qu’il fournira est déjà « loin de ce dont nous avons besoin ».
L’annonce de Nvidia concernant l’achat de terrains, « constitue une étape importante pour le pays », a-t-il déclaré.
« Nvidia n’est pas une simple entreprise technologique. C’est le leader mondial des infrastructures d’intelligence artificielle. Israël joue déjà un rôle stratégique dans les activités de l’entreprise, et cette décision souligne cette importance. »
« Certes, Israël n’a pas été invité à la ‘fête’ régionale de l’IA, mais ne vous y trompez pas, ce qui sera construit là-bas sera développé en Israël. Il s’agit d’une avancée cruciale et stratégique pour l’écosystème d’innovation israélien », a déclaré Hasson.
Malgré cela, selon lui, Israël « ne fait pas cavalier seul » dans le domaine de l’IA.
« Il y a un risque que […] nous ne réalisions pas notre potentiel […] Au lieu de partir ensemble, nous partons avec 100 mètres de retard », a-t-il ajouté.
... alors c’est le moment d'agir ! Le Times of Israël vous fournit chaque jour les informations qui vous intéressent. Qu'il s'agisse de la politique, de la high-tech en Israël, de l'enseignement de la Shoah, des Juifs de Diaspora ou bien encore de l'archéologie, de la culture et de l'environnement en Israël : nous tâchons toujours de couvrir un large spectre des sujets qui vous concernent, alors si vous le pouvez, aidez-nous à continuer à vous offrir ce contenu de qualité indispensable, surtout depuis le 7-Octobre.
la Communauté du Times of Israël !







