Aussi méfiants que les Juifs envers l’Iran, les Arabes israéliens restent réticents à la guerre
S’ils n’éprouvent guère de sympathie pour la République islamique, rares sont ceux qui soutiennent la campagne militaire, jugeant son coût supérieur au danger iranien
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Dans un supermarché de Jérusalem, vendredi, un employé arabe réapprovisionnait le rayon des fruits et légumes lorsqu’un client juif, un habitué de l’établissement, est entré. Les deux hommes se sont souri et ont échangé quelques mots cordiaux avant que leur conversation ne dérive vers la réalité incontournable de la guerre contre la République islamique d’Iran.
« À la fin, tout ira bien », a déclaré l’employé en hébreu, ce à quoi le client a répondu : « Comment ça ? Tout va déjà bien. » L’employé a secoué la tête avant de reprendre une formule bien connue : « En temps de guerre, il n’y a pas de vainqueurs. »
Des sondages récents montrent que malgré les immenses difficultés causées par les tirs de missiles incessants, la campagne conjointe américano-israélienne contre le régime islamique bénéficie d’un large soutien de la part des Israéliens juifs, à travers presque tout le spectre politique.
Ce sentiment collectif, mêlant détermination et espoir quant à l’issue du conflit, n’est toutefois pas partagé par la majorité de la communauté arabe d’Israël.
« C’est une réalité différente », explique Thair Abu Ras, expert en opinion publique arabe à l’Institut Van Leer de Jérusalem. « Dans les villes arabes, l’expérience de cette guerre diffère profondément de celle du citoyen juif moyen. »
Selon un sondage mené au début de la guerre par l’Institut israélien de la démocratie (IDI), 92 % des Israéliens juifs soutenaient l’opération Lion rugissant, contre seulement 24,6 % des citoyens arabes.
Le clivage entre Arabes et Juifs sur les conflits impliquant Israël dans la région n’a rien de nouveau. Des écarts similaires ont été observés lors des opérations passées dans la bande de Gaza, un constat peu surprenant compte tenu des liens familiaux et culturels entre les Palestiniens et la minorité arabe d’Israël.
Mais l’état d’esprit qui prévaut aujourd’hui au sein de la société arabe se distingue par une ambivalence plus marquée que lors des guerres précédentes. Cette fois-ci, le conflit oppose Israël à une puissance régionale non arabe et non sunnite.
Les inquiétudes liées aux attaques de missiles, combinées à une profonde méfiance envers le gouvernement israélien, alimentent néanmoins un mécontentement face à la guerre. Beaucoup estiment que son coût l’emporte sur ses bénéfices, même si Israël parvenait à affaiblir les capacités offensives de l’Iran et à renverser le régime.
« Nous espérons que cette guerre prendra fin dès que possible afin de pouvoir vivre en paix », a déclaré Mounir Zbidat, maire de la ville arabe de Basmat Tab’un, dans le nord du pays. « C’est tout. »
Menace existentielle ?
Tamar Hermann, experte en opinion publique, à l’origine des deux dernières enquêtes de l’IDI sur le soutien à la guerre contre l’Iran, note que la plupart des Israéliens juifs tiennent le régime de Téhéran pour responsable de nombreuses attaques contre l’État, menées via son réseau de mandataires, dont le groupe terroriste chiite libanais du Hezbollah et le groupe terroriste palestinien du Hamas.
« Les Juifs considèrent le régime comme responsable du pogrom du 7-Octobre, des attaques des Houthis, du Hezbollah. Ils le voient comme l’ennemi juré de l’État d’Israël. La perception au sein de la population arabe, en revanche, est quelque peu différente », explique Hermann.
Dans un sondage réalisé en novembre 2021 par Hermann, seuls 20 % des répondants arabes estimaient que la République islamique représentait une menace existentielle modérée ou élevée pour Israël, contre 61 % des répondants juifs.
Selon Abu Ras, la plupart des Arabes continuent de considérer avec hostilité le régime des mollahs, perçu comme une puissance hégémonique cherchant à semer le chaos au Moyen-Orient, notamment depuis ses interventions en Syrie et en Irak.
« Le fait que l’Iran ait ses propres ambitions impériales, et qu’il ne soit ni arabe ni sunnite joue également un rôle dans les calculs des gens », a-t-il déclaré. Mais, ajoute-t-il, « beaucoup ne se sentent tout simplement pas concernés par la guerre et ne croient pas au discours national israélien ».
La plupart des Arabes israéliens sont des musulmans sunnites, ce qui les place en opposition avec l’Iran chiite. Cette division historique entre les branches de l’islam a joué un rôle important dans les tensions entre l’Iran et les autres nations du Moyen-Orient.
« Je n’ai pas oublié ce que le régime a fait aux musulmans sunnites en Irak et en Syrie », affirme Ahmad Awad, militant contre la criminalité à Tamra. « Je considère le gouvernement iranien comme mon ennemi – et lui me considère, en tant que sunnite et citoyen israélien, comme son ennemi. »
Abu Ras souligne que les tendances antidémocratiques du régime iranien constituent une autre raison pour laquelle de nombreux Arabes y sont hostiles. Awad indique toutefois que la méfiance envers les dirigeants israéliens a alimenté une opposition interne à la décision de Jérusalem d’entrer en guerre.
« La plupart d’entre nous ne veulent pas de cette guerre, non pas par affinité avec l’Iran, mais parce qu’il s’agit de l’un des stratagèmes de Bibi », a-t-il déclaré, en référence au Premier ministre. « Il veut se maintenir au pouvoir grâce à cette guerre ; c’est son objectif. »
Manque de sécurité
Lors de la guerre de 12 jours entre Israël et Téhéran en juin, un missile iranien s’est abattu sur une maison à Tamra, ville arabe du nord où vit Awad. La frappe a tué quatre femmes d’une même famille et a profondément traumatisé les habitants.
Elle a également attiré l’attention sur le manque criant d’abris anti-bombes dans les communautés arabes, un problème qui persiste aujourd’hui et rend de nombreux Arabes plus vulnérables aux attaques de missiles de l’Iran et du groupe terroriste chiite libanais du Hezbollah que leurs voisins juifs.
Selon le sondage de l’IDI, 79 % des répondants juifs disent se sentir protégés face aux attaques iraniennes, contre seulement 15 % des répondants arabes.
Selon des données officielles, seuls 37 des 11 776 abris publics en Israël se trouvent dans des villes arabes. Huit d’entre eux sont hors service, selon l’organisation Abraham Initiatives.
Face aux conséquences potentielles des tirs de missiles sur leurs localités, de nombreux citoyens arabes doutent du bien-fondé d’un conflit avec l’Iran.
Lors d’une réunion la semaine dernière entre Netanyahu et des maires consacrée à la sécurité des citoyens, Zbidat, seul dirigeant municipal arabe présent, a déclaré avoir tenté de faire passer un message central : « la sécurité, la sécurité, la sécurité ».
Prime Minister Benjamin Netanyahu met yesterday with local council heads, who expressed their support for him regarding the achievements of Operation Roaring Lion and commended his leadership and determination while managing the campaign. pic.twitter.com/iDbLd8J34v
— Prime Minister of Israel (@IsraeliPM) March 10, 2026
« Nous, citoyens arabes, nous nous sentons abandonnés. Nous n’avons pas suffisamment d’abris anti-bombes ; même dans les écoles publiques, il n’y en a pas », a expliqué le maire de cette ville bédouine du nord.
Zbidat a rappelé que tôt vendredi matin, une ogive iranienne a frappé Zarzir, à l’est de Basmat Tabun, blessant une soixantaine d’habitants et endommageant des dizaines de maisons.
Selon Tsahal, le missile aurait été partiellement intercepté par les défenses aériennes, mais l’ogive – la partie explosive – n’a pas été neutralisée et a frappé la ville.
La guerre a également détourné l’attention de l’opinion publique du fléau de la criminalité violente qui touche les communautés arabes, et qui se poursuit malgré les combats, a ajouté Zbidat.
Il a noté que les homicides continuent pendant la guerre, recevant encore moins d’attention qu’auparavant.
S’exprimant avec prudence, le maire a indiqué que Netanyahu « ne semblait pas être au courant » d’une tentative d’assassinat d’un homme politique arabe survenue la veille de la réunion.
Le 8 mars, un homme masqué a ouvert le feu sur le maire d’Arraba, Ahmad Nassar, et son adjoint, Anwar Yasin, alors qu’ils étaient assis dans une boulangerie, dans ce qui constitue le dernier épisode en date de violences armées.
Cette fusillade est intervenue après une brève accalmie observée au début de la guerre. Depuis, la violence a repris, avec 11 personnes tuées au cours des deux dernières semaines.
« Chaque fois que le pays entre dans une phase d’urgence accrue, comme actuellement, la criminalité organisée recule temporairement », explique Abu Ras. « Cela s’explique en partie par le renforcement des effectifs de police dans les villes arabes, mais aussi parce que les habitants sortent moins et font preuve de davantage de prudence. Mais au fil des jours, la criminalité réapparaît. »
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