Les Bédouins du Neguev, toujours sans abri face aux missiles iraniens
Privés du droit de construire des abris et sans protection publique, beaucoup comptent sur des solutions de fortune, une inégalité endémique que l'État peine à résoudre
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Lorsque les sirènes retentissent dans le village d’Abu Talool, au nord du Neguev, Attia Alasam et ses voisins ne se dirigent pas vers l’abri anti-bombe le plus proche.
Certains se cachent dans des fossés ou des trous creusés dans le sol. D’autres se glissent sous des tracteurs et s’accroupissent sous des ponts. Les plus chanceux parviennent à atteindre de grands tuyaux en ciment ou d’autres fortifications de fortune qui sont bien en deçà des normes du commandement du Front intérieur.
« Quand vous entendez ces sirènes et que vous n’avez nulle part où aller, rien pour vous protéger, c’est très effrayant », explique Alasam, chef du Conseil régional des villages bédouins non reconnus. « Vous ne pouvez rien faire, vous n’avez aucune protection, vous n’avez rien. »
Pour les centaines de milliers de Bédouins vivant dans le nord du Neguev et pour une grande partie des millions de citoyens arabes d’Israël, ce danger reste une préoccupation constante, contrairement à la majorité des Israéliens juifs, qui ont accès à des abris sécurisés dans leurs logements ou à des abris publics à proximité.
Selon une étude publiée en janvier par le centre de recherche Nagabiyah du Forum pour la coexistence dans le Neguev, seuls environ 35 % des Bédouins ont accès à un abri chez eux. On ne recense que six abris publics dans les communautés bédouines du nord du Neguev, tous situés dans la ville de Rahat à une exception près, laissant la grande majorité des Bédouins sans aucune protection.
Dans la plupart des grandes villes bédouines, notamment Hura, Kuseife, Tel-Sheva, Arara-BaNeguev, Segev Shalom et Lakiya, il n’existe aucun abri public. Nagabiyah a calculé une moyenne d’un abri public pour 53 825 Bédouins.
Ces chiffres sont en contraste frappant avec la situation des Juifs dans les villes voisines, comme celle d’Ofakim, qui compte 150 abris publics pour environ 41 000 habitants, soit un abri pour 273 personnes ; ou celle de Meitar, qui compte un abri pour environ 369 habitants, selon l’analyse des données cartographiques gouvernementales réalisée par Nagabiyah.
Ces disparités flagrantes en matière de protection, qui touchent l’ensemble de la communauté arabe, mais sont particulièrement prononcées chez les Bédouins, sont anciennes. Les militants affirment que peu de mesures ont été prises pour réduire cet écart, en dépit des rapports successifs du gouvernement et des organismes de surveillance qui alertent depuis des années sur les déséquilibres majeurs en matière de protection civile, notamment depuis le conflit de douze jours entre Israël et la République islamique d’Iran en juin dernier.
La situation des citoyens arabes a pris un caractère d’urgence ce mois-ci, dans le contexte de la guerre en cours contre le régime iranien, au cours de laquelle des centaines de missiles balistiques ont été tirés par Téhéran, auxquels se sont ajoutés les tirs de roquettes du groupe terroriste chiite libanais du Hezbollah, visant pour la plupart le nord d’Israël, où se concentre la majorité de la population arabe du pays.
Pour beaucoup, le manque d’égalité en matière d’abris s’inscrit dans un contexte de négligence généralisée dont souffrent les communautés arabes, avec notamment un accès limité aux services publics et une criminalité galopante que le gouvernement aurait, selon eux, laissé prospérer.
« Ces écarts importants reflètent la négligence et la privation de nombreux domaines. C’est un peu comme l’histoire de la violence », explique Amnon Beeri-Sulitzeanu, co-directeur général de l’organisation à but non lucratif, The Abraham Initiatives, faisant référence à l’épidémie de criminalité qui sévit dans la société arabe.
« Il ne s’agit pas seulement des abris. La situation économique des municipalités arabes est alarmante. C’est un problème cumulatif qui reflète simplement la réalité à laquelle sont confrontés les Arabes partout dans le pays, à tous les niveaux de la société », ajoute-t-il.
Selon les chercheurs, cet écart résulte en grande partie des décisions prises par l’État en matière de planification et de politique, à travers notamment la limitation des permis de construire dans les communautés bédouines et le refus de reconnaître officiellement des dizaines de villages situés dans le Neguev.
Sans plans d’urbanisme approuvés, les habitants n’ont souvent pas le droit de construire légalement des logements permanents équipés de pièces sécurisées renforcées, pourtant exigées par la réglementation pour toute nouvelle construction en Israël.
L’obligation d’inclure une pièce sécurisée dans chaque logement ou un abri en sous-sol, instaurée pour la première fois dans les années 1990, a progressivement recentré les mesures de protection sur l’habitat individuel, au détriment des abris publics. Or, dans les localités où les habitations ne peuvent légalement être équipées d’abris, l’absence d’abris publics peut être une question de vie ou de mort.
Le rapport estime que dans les 35 villages non reconnus par l’État, où vivent environ 100 000 Bédouins, 92 % des habitants n’ont pas accès à des espaces protégés conformes aux normes.
La plupart des habitations de ces villages sont des cabanes de fortune en tôle ou des tentes, faute de pouvoir construire des logements plus solides, maisons ou bâtiments plus permanents, et a fortiori des pièces sécurisées ou des abris anti-bombes publics. Ces hameaux manquent généralement d’infrastructures d’urgence, disposent de peu de services publics et sont souvent privés d’électricité et de routes goudronnées.
Ces villages étant officiellement classés comme terres non habitées, ils sont également exclus du bouclier antimissile de Tsahal, exposant leurs habitants à un danger encore plus grand.
Lorsque les sirènes retentissent, beaucoup se réfugient dans des grottes, sous des tracteurs, dans des trous creusés dans le sol ou à l’intérieur d’énormes cylindres de drainage en ciment faisant office d’abris de fortune. Certains se cachent également sous des ponts, bien que les responsables de la sécurité estiment que cela peut s’avérer encore plus dangereux qu’à l’air libre, ces structures risquant de s’effondrer ou de créer des effets de souffle amplifiant la force des explosions.
Il y a neuf mois, pendant la guerre de juin, Alasam avait confié au Times of Israel que lorsque des missiles se dirigeaient vers Abu Talool, « nous restons chez nous, regardons les interceptions dans le ciel et nous prions ».
Rien n’a changé depuis, a-t-il déclaré mercredi.
« Nous avons frappé à toutes les portes. Nous nous sommes tournés vers toutes les instances possibles, mais malheureusement, cela n’a rien changé », a-t-il déclaré. « Nous restons donc chez nous et attendons que le danger passe. »
Dans un communiqué adressé au Times of Israel, le commandement du Front intérieur, chargé de mettre en place des abris publics, a indiqué que l’approbation des plans relevait de la compétence des autorités locales chargées de l’urbanisme et que les villes étaient généralement responsables de l’entretien des abris publics.
« Le commandement du Front intérieur ne fournit pas d’abris à des particuliers ou dans des zones privées. Dans les cas où cela est décidé par le gouvernement ou demandé par une autorité locale ou un ministère, le commandement du Front intérieur apporte son concours à leur installation », a déclaré l’organisme en réponse aux questions sur les disparités d’accès aux abris entre communautés arabes et juives.
« Ainsi, lorsque le commandement du Front intérieur intervient dans l’installation d’abris, ceux-ci sont installés dans des espaces ouverts, selon un ordre de priorité et en coordination avec les autorités locales », poursuit le communiqué.
Selon une lettre du commandement du Front intérieur en réponse à une demande de l’organisation Israel Religious Action Center, l’État aurait installé 1 500 abris portables – des structures basiques en béton, sans portes ni ventilation – entre le 7 octobre 2023 et août 2025. Le commandement du Front intérieur lui-même a reconnu que ces structures ne répondaient pas aux normes de sécurité en vigueur.
Parmi celles-ci, environ 550 auraient été installées dans des communautés arabes et druzes du nord du pays, selon le commandement du Front intérieur.
Parmi celles-ci, environ 550 auraient été déployées dans des communautés arabes et druzes du nord du pays.
Un rapport publié en janvier par le contrôleur de l’État Matanyahu Englman indique que l’État a installé 160 abris portables dans des communautés bédouines du Neguev au cours de l’année écoulée, ainsi que 74 barrières Hesco, des murs pliables ressemblant à des sacs de sable qui offrent une protection minimale.
Alasam dit que sa communauté dispose d’une vingtaine d’abris portables, chacun pouvant accueillir environ 10 personnes, ce qui est loin d’être suffisant pour les quelque 7 000 habitants du village.
« Ils peuvent protéger contre les éclats d’obus et apporter un certain réconfort, mais en cas d’impact direct, ils seront clairement détruits », a-t-il déclaré.
Bon nombre de ces abris portables ont été fournis par des ONG, qui continuent de collecter des fonds et d’en installer de nouveaux tandis que la guerre se poursuit.
Mardi, l’organisation pacifiste Standing Together a commencé à installer dix abris portables dans les villages bédouins d’Abu Tarash et Bir al Hammam, après avoir collecté plus de 500 000 shekels à cet effet.
Les conditions de vie dans les villages bédouins reconnus par l’État sont pourtant souvent comparables à celles des villages non reconnus. Abu Talool, par exemple, a été officiellement reconnu il y a vingt ans, mais reste gravement dépourvu de moyens de protection.
« Les localités bédouines reconnues dans le Neguev, qui s’inscrivent pourtant dans le cadre municipal et juridique israélien, demeurent presque totalement dépourvues d’infrastructures publiques de protection de base », selon le rapport Nagabiyah.
« Le manque d’infrastructures de protection n’est pas imputable à un manque de sensibilisation des habitants », souligne le rapport, qui pointe plutôt les restrictions en matière d’urbanisme, les autorisations de construction limitées et les lacunes politiques de longue date qui ont empêché le développement d’abris adéquats.
« Dans les municipalités fortes et riches, il y a d’excellents abris. Dans les municipalités plus faibles, ils sont en mauvais état. Mais le gouvernement dit ‘Cela ne nous concerne pas’ », explique Beeri-Sulitzeanu.
« Bien sûr, il y a ici de la discrimination et de la négligence, mais c’est aussi simplement un gouvernement incompétent, pour qui cette question n’est pas une priorité », ajoute-t-il.
Selon Alasam, certains habitants d’Abu Talool et d’autres villages ont tenté de construire eux-mêmes des abris, mais les autorités ont démoli ces structures au motif qu’elles étaient dépourvues de permis. Les demandes de permis sont restées sans réponse, affirme-t-il.
« Les gens n’essaient même plus », dit-il. « L’État autorise, et l’État détruit. »
Un problème systémique
La situation n’est guère meilleure pour les communautés arabes ailleurs en Israël. Selon les données officielles, seuls 37 des 11 776 abris publics israéliens sont situés dans des villes arabes. Huit de ces 37 abris ne sont pas opérationnels, selon l’Abraham Initiatives.
En 2018, lors du dernier audit approfondi de la question, un rapport du contrôleur de l’État révélait que 46 % des citoyens arabes ne bénéficiaient pas d’une protection standard, contre 26 % pour la population générale. Un rapport du médiateur publié en janvier de cette année estime à environ 33 % la proportion de la population nationale sans accès à un abri, ce qui suggère que la situation dans les communautés arabes pourrait s’être aggravée.
Le problème s’étend à Jérusalem-Est, où il n’existe qu’un seul abri anti-bombe public pour des centaines de milliers d’habitants, selon Bimkom-Planners for Planning Rights, un groupe qui milite pour l’équité dans l’environnement bâti en Israël.
« C’est une question d’équité », a déclaré Dafna Saporta, de Bimkom. « Nous parlons de la population arabe. Elle ne bénéficie pas de l’égalité et ne peut pas compter sur la justice en Israël. L’État prend soin de la population juive, mais néglige les Arabes. Ce n’est pas nouveau. C’est un choix politique. »
Dans une enquête réalisée pour l’Institut israélien de la démocratie (IDI) et publiée cette semaine, environ la moitié des Arabes interrogés dans le nord ont déclaré disposer d’une pièce sécurisée, et 18 % avoir accès à un abri public à proximité. Parmi les Juifs interrogés dans la même région, ces proportions s’élevaient respectivement à 69 % et 27 %.
Dans le sud, 100 % des Arabes interrogés ont déclaré n’avoir accès ni à une pièce sécurisée ni à un abri public, contre 5,6 % des Juifs interrogés.
Selon Beeri-Sulitzeanu, dans les huit années qui ont suivi l’audit de 2018, aucun abri public supplémentaire n’a été construit pour la communauté arabe.
« Des abris ont été ajoutés dans certaines écoles, mais rien de significatif sur aucun plan », a-t-il déclaré.
Dans un rapport publié cette semaine, le Centre de recherche de la Knesset a déclaré qu’environ 466 000 élèves, soit près d’un quart des élèves du pays, ne disposent pas d’une protection adéquate contre les roquettes et les missiles.
La situation est nettement pire dans les localités bédouines, où 780 abris protègent environ 117 000 élèves, soit environ 40 % des élèves et du personnel scolaire.
Au moins 400 abris supplémentaires seraient nécessaires pour atteindre les normes minimales du commandement du Front intérieur. Le problème est aggravé par une pénurie d’environ 1 000 salles de classe dans les communautés bédouines, contraignant de nombreuses écoles à utiliser leurs abris comme salles de classe ou entrepôts, et donc à les rendre indisponibles en cas d’urgence.
L’Israel Religious Action Center, le Conseil des villages non reconnus et d’autres groupes ont adressé une pétition devant la Haute Cour de justice en août 2024 pour exiger la protection des localités arabes, en particulier des communautés bédouines.
La Haute Cour a toutefois statué qu’elle ne pouvait contraindre l’État à fournir cette protection, estimant que cette responsabilité incombait aux municipalités locales et aux particuliers.
« La responsabilité incombe au premier chef aux municipalités locales, dont le rôle est de veiller à ce que les bâtiments protégés soient approuvés et de refuser d’approuver ceux qui ne le sont pas », a déclaré Beeri-Sulitzeanu.
Il a néanmoins souligné que l’État portait également une part de responsabilité, lui reprochant de refuser de reconnaître les villages bédouins, ce qui les empêche de construire légalement des abris.
« Le gouvernement national n’est pas exempt de responsabilité », a-t-il affirmé. « Si les autorités locales ne font pas leur travail, le gouvernement national doit intervenir et prendre le relais. »
Il a également relevé que le gouvernement avait réduit les dotations aux municipalités arabes, compliquant davantage le financement de la construction d’abris.
En décembre, 220 millions de shekels ont été retirés d’un programme destiné à stimuler le développement économique arabe pour être réaffectés à la police pour lutter contre les « crimes nationalistes graves » au sein de la communauté arabe, une décision vivement condamnée par les dirigeants arabes.
La ministre de l’Égalité, May Golan, à l’origine de cette initiative, avait également fermé en mai 2024 une cellule de crise créée spécialement après le 7 octobre pour coordonner la préparation aux situations d’urgence et la diffusion de l’information au sein de la société arabe, malgré l’opposition résolue des dirigeants arabes.
Selon le rapport du contrôleur de l’État publié en janvier, qui concluait que le déficit en matière d’abris était le plus criant dans la communauté arabe, il n’existe actuellement aucun organisme gouvernemental chargé des missions précédemment assurées par cette cellule de crise.
Face aux « lacunes extrêmes constatées dans les réponses du gouvernement aux besoins d’urgence de la société arabe », le rapport a exhorté le cabinet du Premier ministre et le ministère de l’Égalité à « créer une entité globale capable de mobiliser les ministères, les agences gouvernementales locales et les organismes publics concernés afin de combler les lacunes en matière de préparation civile aux situations d’urgence, réduisant ainsi les dommages potentiels causés aux civils par le conflit en cours ».
Le ministère de l’Égalité n’a pas répondu à une demande de commentaires, et Golan a refusé de s’exprimer.
La JTA a contribué à cet article.
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