Dans son livre, Eyal Eshel rend hommage à sa fille, Roni la soldate « responsable »
L’auteur revient sur la douleur de ne rien avoir su, 34 jours durant, de ce qui était arrivé à sa fille suite au 7-Octobre, accusant le gouvernement d'avoir "rompu le contrat social" en ne protégeant pas ses soldats
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Il aura fallu à Eyal Eshel 34 jours après le pogrom perpétré par le Hamas, le 7 octobre 2023, pour découvrir que sa fille disparue, la soldate de surveillance Roni Eshel, avait été tuée.
Dans « Abba Ba » (« Papa vient »), publié par Sella Meir, Eshel revient sur ces 34 insupportables journées.
L’histoire commence le 7-Octobre et elle se termine aux obsèques d’Eshel, 34 jours plus tard, le 12 novembre 2023.
« Je l’ai fait pour réagir à tout ce cinéma absurde qui nous entoure », a déclaré Eshel le jour du lancement de son livre, jeudi dans la soirée. « Tout cela aurait pu être évité : il fallait que je fasse sortir toute cette douleur. »
Eshel a écrit ce livre de 238 pages en hébreu avec l’aide de la célèbre autrice Galila Ron-Feder-Amit. La version anglaise de l’ouvrage sortira bientôt.
Roni Eshel a été considérée comme portée-disparue pendant plus d’un mois – un temps durant lequel ses parents, au désespoir, ont tenté d’obtenir des informations.
Le 9 novembre 2023, l’armée israélienne a confirmé que la jeune femme avait été tuée le jour du pogrom.
Cela faisait un an et deux mois qu’elle était dans l’armée – et elle avait à plusieurs reprises informé ses supérieurs que des terroristes du Hamas examinaient avec attention la frontière, sans doute en préparation de quelque chose, a rappelé son père lors de plusieurs interviews.
Selon Eyal Eshel, Roni lui avait raconté – le jour de ses 19 ans, en septembre 2023, soit quelques semaines avant le pogrom du 7-Octobre – qu’un terroriste du Hamas avait brandi une pancarte depuis l’autre côté de la clôture frontalière de Gaza sur laquelle était écrit : « Joyeux anniversaire. »
Peu après midi, le 7-Octobre, Eshel a été tuée par des terroristes du Hamas qui avaient pris d’assaut la base de Nahal Oz en même temps qu’une dizaine de ses camarades, qui avaient aussi été affectées à des tâches de surveillance.
Quinze soldates de surveillance, les tatzpitanyot, avaient perdu la vie sur la base d’Eshel le 7-Octobre, et six autres avaient été kidnappées.
« Si j’avais su ce qui allait se passer là, jamais je ne les aurais laissées y aller », explique Eyal Eshel. « Ces jeunes filles n’avaient aucune munition. »
Par la suite, a déclaré Eshel, personne du gouvernement ne s’est entretenu avec les parents plongés dans le deuil.
« Dès les premières heures du 7-Octobre, j’ai compris que nous étions seuls – personne ne nous avait appelés, personne n’avait cherché à me parler ; il fallait que j’enquête moi-même sur ce qui s’était passé là-bas », a confié Eshel au Times of Israel. « Au bout de 34 jours, sur la base des bribes d’informations que j’ai patiemment recueillies, j’ai pris conscience de la gravité de ce qui s’était passé. »
Ces deux dernières années, Eshel s’est fait connaître en raison de ses demandes répétées de création d’une commission d’État pour enquêter sur les failles du gouvernement et de l’armée, des échecs qui ont conduit à la catastrophe du 7-Octobre.
Lors du lancement du livre, jeudi soir, il a expliqué que l’écriture de ce livre s’était imposée à lui et qu’il tenait à raconter l’histoire de Roni pour qu’elle ne soit pas une soldate de plus morte dans les rangs de l’armée, « cette même armée qui n’a pas été là pour nous le 7-Octobre », martèle Eshel.
« Il n’y a que des vérités difficiles à dire dans cette histoire. L’histoire d’une famille et d’un pays brisés, l’histoire d’une jeune fille qui n’est pas rentrée chez elle à cause d’une promesse qui n’a pas été tenue », explique-t-il, faisant référence au « contrat social » implicite qui est conclu entre l’armée et la société israélienne concernant la nécessité de protéger au mieux les soldats.
Eyal Eshel a dit au public présent lors du lancement de son livre qu’il avait parfaitement conscience du fait que le service militaire de Roni ne s’était pas bien déroulé. Elle racontait à ses parents ce qu’elle et les autres soldates de surveillance voyaient au niveau de la frontière avec Gaza. Roni avait voulu appeler ses supérieurs, a-t-il dit, mais elle en avait été dissuadée.
« Il y a beaucoup de choses que les gens ignorent », a affirmé Eshel en évoquant ses fréquents déplacements à la base de sa fille dans le sillage du au massacre du 7-Octobre – avec ce besoin d’être là où sa fille se trouvait avant de mourir, pour comprendre ce qui s’était passé.
Lors de cet événement très émouvant organisé dans les locaux du musée de l’ANU – avec des lectures d’extraits du livre par l’acteur Lior Ashkenazi, des morceaux de musique interprétés par Ariel Horowitz et un échange entre Eshel et son éditrice, Leora Levian – le public, qui était composé d’un grand nombre de proches de victimes, a écouté en silence Eshel évoquer la manière dont il a mis de l’ordre dans ses pensées et dans ses sentiments de façon à les coucher sur le papier.
Eshel a expliqué avoir écrit le livre sans aucune visée artistique, seulement guidé par l’envie de raconter ce qui est arrivé à Roni, à sa femme Sharon et à lui-même, sans oublier leurs deux autres enfants, Yael et Alon, et la nation israélienne.
« Ce qui s’est passé reste très présent ; ça s’est passé ici, en Israël, lors d’un jour de fête, un Shabbat », a déclaré Eshel. « Les larmes ne se tarissent pas et elles vont continuer à nous accompagner des années durant. »
Eshel, 56 ans, a repris ses fonctions au ministère de l’Agriculture il y a de cela un an et demi. Il a également repris du service du côté de la réserve avec son unité militaire, pour venir en aide aux unités de combat.
Sa fille cadette, Yael Eshel, a commencé son service militaire en novembre 2024, soit un an après l’enterrement de sa sœur aînée.
« C’est notre armée, c’est mon pays », a-t-il martelé. « Je dois faire tout mon possible pour que les choses changent. »
Interrogé sur ses intentions de faire de la politique, Eshel a botté en touche, se contentant de dire qu’il ferait ce qu’il faudrait le moment venu.
« L’État d’Israël doit changer de cap : il faut faire amende honorable et changer les choses après ce qui s’est passé ici », a-t-il précisé. « J’espère que j’aurai l’occasion de participer au changement et de contribuer à réparer ce qui a été mis à mal. »
Eshel a ajouté que, tout comme Roni connaissait le sens du mot responsabilité, il souhaitait faire cadeau de ce mot en forme de message aux gouvernements actuels et futurs — ainsi qu’à la société israélienne dans son ensemble.
À la fin de « Abba Ba », Eshel écrit qu’il espère que sa famille aura un jour à nouveau envie de sortir dîner et de passer du bon temps, qu’elle arrêtera de s’habiller en noir et qu’elle sentira à nouveau que la vie mérite d’être vécue.
« Nous essayons de reprendre goût à la vie et de nous recréer une routine familiale, tout en apprivoisant la douleur et le deuil », conclut-il. « C’est un processus [qui prend du temps] et j’espère qu’au bout d’un moment, nous rependrons la vie qui était la nôtre avant tout cela, même si la tristesse ne nous quittera jamais. »
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