Des chants de la Shoah tombés dans l’oubli et presque effacés par Staline partent en tournée en Asie
Une tournée à Séoul, Shanghai, Hong Kong et Pékin présente des morceaux yiddish sauvés par Moisei Beregovsky, ethnomusicologue juif soviétique, et redécouverts dans les années 1990
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(JTA) — Au cœur de la Shoah, un enfant a entonné une chanson évoquant la mort de sa mère dans le ghetto de Bershad, une région de l’Ukraine actuelle qui était alors occupée par la Roumanie et l’Allemagne nazie. Dans cette chanson, l’enfant observe des inconnus venus prier pour sa mère, puis d’autres inconnus qui l’emportent pour l’enterrer – mais aucun d’entre eux ne lui prête attention.
Cette histoire a été découverte dans un recueil de 263 chansons rassemblé par Moisei Beregovsky, ethnomusicologue juif soviétique, qui avait enregistré des morceaux yiddish auprès de Juifs d’Ukraine juste après leur libération de l’occupation roumaine en 1944.
Cette musique sauvée de la Shoah avait failli être perdue à jamais suite à la répression menée par Joseph Staline contre la culture yiddish. Beregovsky a été arrêté en Union soviétique en 1950, accusé de « nationalisme juif », puis envoyé dans un goulag pendant six ans. Sa musique lui a été confisquée ; Beregovsky est décédé en 1961. Ce n’est que dans les années 1990 que des bibliothécaires ont redécouvert sa collection dans les sous-sols de la Bibliothèque nationale Vernadsky de Kiev, en Ukraine.
Aujourd’hui, cette chanson sur la mort d’une mère figure parmi les quinze titres de l’album « Yiddish Glory: The Silenced Songs of World War II », sorti en avril chez Six Degrees Records. C’est Anna Shternshis, professeure de yiddish et d’études juives à l’université de Toronto, qui a composé cette compilation, en collaboration avec dix-sept musiciens.
En mai, Anna Shternshis est partie en tournée avec cet album à travers l’Asie, donnant des concerts à Séoul, Shanghai, Hong Kong et Pékin. Son projet musical est complété par un nouvel ouvrage qu’elle a publié en juin, « Postwar Life, Hopes, and Fears », dernier volet d’une série consacrée à l’histoire des Juifs soviétiques, aux éditions New York University Press.
Au départ, Shternshis pensait que la chanson, désormais intitulée « Dear Mama », décrivait la vie quotidienne dans le ghetto de Bershad, où plus de 8 000 personnes sont mortes de faim et de maladie. Mais plus elle rassemblait de témoignages et de souvenirs, plus elle s’apercevait des nombreuses inexactitudes.
Dans la ville occupée de Bershad, les funérailles étaient rarement autorisées, et les prières publiques pour les défunts étaient pratiquement impossibles, a expliqué Shternshis. Elle a ainsi réalisé que cette chanson était en réalité une fiction – la vision imaginaire d’une mort digne.
« L’un des plus grands traumatismes vécus par les habitants du ghetto de Bershad était que leur mort passait inaperçue », a déclaré Shternshis à la Jewish Telegraphic Agency. « Ainsi, cette chanson, qui dénonçait le manque d’empathie, mais qui évoquait également des funérailles, était en réalité un rêve dans lequel toutes ces choses se produisaient : une prière, une tombe. »
Cet album est le deuxième « Yiddish Glory » de Shternshis, dont l’objectif est de ressusciter la musique des témoins de la Shoah en Union soviétique. Son premier album, sorti en 2018 et intitulé « Yiddish Glory: The Lost Songs of World War II », avait obtenu une nomination aux Grammy Awards.
Ce projet a été le premier qu’elle a mené à bien après la découverte des documents de Beregovsky. Il portait principalement sur des chansons recueillies auprès de soldats russes ayant combattu les nazis. L’album « Silenced Songs » est quant à lui presque entièrement consacré aux Juifs qui vivaient dans les ghettos et les camps de concentration de la région ukrainienne de Vinnytsia, occupée par la Roumanie et l’Allemagne nazie de 1941 à 1944.
Shternshis souhaitait suivre les traces de Beregovsky, lui-même survivant de la Shoah. Après l’invasion de l’Union soviétique par l’Allemagne, en 1941, Beregovsky et d’autres universitaires de l’Académie des sciences d’Ukraine avaient été évacués vers la république de Bachkirie, à l’est du pays. Il était revenu en Ukraine en 1944, accompagné d’un groupe de chercheurs – parmi lesquels des linguistes et des spécialistes du folklore – dans le but d’enregistrer la musique des survivants.
Beregovsky espérait pouvoir diffuser ces enregistrements. C’est sans doute pour cette raison que lui et ses éditeurs ont décidé d’adapter les paroles afin de les rendre acceptables aux yeux du régime soviétique après la Seconde Guerre mondiale, poursuit Shternshis. Cela impliquait de supprimer toute référence explicite à la détresse des Juifs, susceptible de contredire le discours soviétique sur la victoire absolue.
Mais ces modifications n’ont pas suffi. Lorsque Beregovsky a été arrêté, ceux qui l’ont interrogé l’ont accusé de promouvoir le « nationalisme juif » en incitant les personnes qu’il interviewait à parler de leurs expériences en tant que Juifs. Il n’a jamais réussi à récupérer ses documents musicaux ; il pensait qu’ils avaient été détruits.
« C’est pourquoi nous avons intitulé cet album The Silenced Songs of World War II », a expliqué Shternshis. « Parce que ces témoignages n’ont jamais cessé d’être réduits au silence : d’abord par l’autocensure, puis par des chercheurs et des éditeurs qui tentaient de les préserver, et enfin par le gouvernement de Staline. »
L’objectif de Shternshis était de présenter non seulement des témoignages directs de la Shoah, mais aussi des vérités partielles et des mensonges, comme ce récit imaginaire d’une mère entourée de prières dans le ghetto de Bershad. C’est ainsi qu’est née cette mosaïque d’histoires, essentielles pour ceux qui ont vécu l’extrême violence, la mort et la censure.
Pavel Lion, un spécialiste de la littérature russe plus connu sous son nom de scène Psoy Korolenko, a joué un rôle clé en tant qu’auteur-compositeur-interprète sur les deux albums de la série « Yiddish Glory ». Korolenko a grandi dans une famille juive laïque en Russie à l’époque soviétique. Chez lui, on ne parlait pas le yiddish, à l’exception de quelques mots prononcés par sa grand-mère. Mais, jeune adulte, il s’est profondément intéressé à la musique yiddish.
Plus Korolenko étudiait la musique klezmer, plus il découvrait un « héritage juif latent, indirect et inconscient », a-t-il raconté. Malgré la répression exercée par l’Union soviétique sur de nombreuses formes de culture et de vie communautaire juives, Korolenko a expliqué avoir pris progressivement conscience de l’empreinte de l’histoire juive sur la musique populaire durant son enfance, dans les années 1970.
« Dans l’Union soviétique, de nombreux compositeurs ont été influencés par les chansons populaires et théâtrales yiddish, parfois même directement, car beaucoup d’entre eux, dans cette génération, étaient en réalité juifs », a déclaré Korolenko.
À l’époque soviétique, les grandes tendances de la musique populaire s’inspiraient des genres folkloriques, a-t-il ajouté.
« Toute la palette musicale post-impériale comprenait des chants paysans, des chants tziganes, des chansons de rue – sans oublier l’une des tendances les plus importantes : les chants folkloriques klezmer et les chansons du théâtre en yiddish », a expliqué Korolenko. « Ces styles musicaux sont passés de la périphérie au centre de l’Union soviétique. »
Tandis qu’elle puisait dans les archives de Beregovsky pour extraire un nombre croissant de chansons avec leurs partitions, Shternshis a découvert d’autres documents contenant uniquement des paroles. Pour ces chansons, Korolenko a entièrement réécrit des mélodies en s’appuyant sur sa connaissance des traditions musicales yiddish, soviétiques et russes du XIXe siècle.
Shternshis et Korolenko ont fait ensemble une tournée en Asie pour interpréter les chansons de « Yiddish Glory ». Pour la majeure partie du public, il s’agissait d’une première rencontre avec la musique yiddish, traduite par des sous-titres.
Sealing Cheng, professeur à l’Université chinoise de Hong Kong spécialisée dans les recherches sur les migrations, les déplacements forcés et les questions de genre, a accueilli le duo pour un concert qui a attiré environ 80 spectateurs. Selon Cheng, une grande partie du public ne connaissait que très peu de choses sur l’histoire des Juifs soviétiques et le quotidien des victimes de la Shoah. Beaucoup ont découvert cette période à travers l’histoire de leur région : Hong Kong a été occupée pendant la Seconde Guerre mondiale par le Japon, qui s’était allié à l’Allemagne nazie pour étendre son empire et a commis des atrocités en Asie.
« Je ne pense pas que l’on parle beaucoup de ce qu’a été la Seconde Guerre mondiale en dehors du contexte colonial japonais », a expliqué Cheng.
Un autre concert de Yiddish Glory s’est tenu au Musée coréen de l’Holocauste à Paju, à proximité de la zone démilitarisée qui sépare la Corée du Nord et la Corée du Sud. Selon Shternshis, le public a établi des parallèles avec sa propre histoire, notamment sur « les thèmes de la séparation, du mal du pays, de l’impossibilité de rentrer chez soi, mais aussi de la division des familles entre communisme et non-communisme ».
Au Musée des réfugiés juifs de Shanghai, le public a posé des questions sur la censure et le caractère subversif de la musique.
« Ils s’interrogeaient sur ce qu’il fallait pour qu’une chanson folklorique devienne une œuvre artistique dangereuse, et sur le type de chanson folklorique susceptible d’entraîner une peine d’emprisonnement », a indiqué Shternshis.
« Les spectateurs étaient très intéressés par ce qui se cache entre les lignes de ces chansons. Elles font l’éloge de Staline, elles louent le régime soviétique, elles condamnent Hitler, mais elles expriment également d’autres messages impossible à formuler ouvertement dans le contexte soviétique. Nous avons eu beaucoup de questions à ce sujet. »
Shternshis espère pouvoir continuer à faire entendre les voix réduites au silence de « Yiddish Glory » aux auditeurs du monde entier. Mais il y a un endroit en particulier où elle rêve de faire découvrir leur musique.
« Le seul pays dans lequel nous ne l’avons pas encore présenté, et où j’aimerais vraiment me rendre un jour, c’est l’Ukraine », a ajouté Shternshis. « Une fois que cette guerre sera terminée, une fois que la paix sera revenue sur cette terre, ce serait tellement important pour moi, pour Psoy et pour les autres musiciens, de pouvoir simplement aller là-bas et présenter notre projet. »
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