Des rabbins exhortent les anglophones haredim à ne pas rejoindre les rangs de Tsahal
À Ramat Beit Shemesh, des dirigeants haredim ciblent des immigrants anglophones perçus comme plus susceptibles de répondre à la conscription
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Des centaines d’ultra-orthodoxe israéliens étaient présents au cimetière militaire du mont Herzl à Jérusalem le 9 juillet pour accompagner l’un des leurs vers sa dernière demeure.
Deux jours plus tôt, Moshe Shmuel Noll, 21 ans, soldat du bataillon Netzah Yehuda de Tsahal déployé à Gaza, avait été tué avec quatre autres soldats lors d’un attentat à la bombe en bord de route.
Lors des funérailles, sa sœur aînée, Gila, a déclaré que son frère « aimait notre nation de tout son cœur et que, quels que soient les dangers, il savait que c’était son devoir ».
Ce « sens de la mission », selon ses mots, tranche avec l’opposition massive au service militaire qui prévaut au sein de la communauté haredie israélienne traditionnelle. Les dirigeants de cette communauté font actuellement pression pour obtenir une législation exemptant les étudiants à plein temps des yeshivot du service militaire obligatoire.
Cette opposition n’est toutefois pas unanimement partagée parmi les olim ultra-orthodoxes issus de pays anglo-saxons et leurs enfants anglophones.
Les parents de Noll, des juifs ultra-orthodoxes affiliés au mouvement hassidique Habad, ont immigré d’Afrique du Sud il y a plus de vingt ans. Au moment de sa mort, la famille vivait à Ramat Beit Shemesh A, un quartier résidentiel situé dans les collines à l’ouest de Jérusalem, à la fois bastion haredi et lieu de résidence de nombreuses familles anglophones originaires des États-Unis, du Canada, du Royaume-Uni, d’Australie ou d’Afrique du Sud.
Cette mixité explique que, plus que dans bien d’autres communautés ultra-orthodoxes, il soit courant d’apercevoir à Ramat Beit Shemesh A des soldats en uniforme coiffés de kippas en velours noir.
Alors que certains rabbins influents ont approuvé la conscription et milité en faveur de la création de filières militaires ultra-orthodoxes, d’autres considèrent la volonté des membres de leur communauté de rejoindre les rangs de Tsahal comme une menace directe pour leur mode de vie, fondé sur une stricte séparation de la société dominante.
« Sécularisation forcée »
Mardi soir, à proximité du domicile de la famille Noll, plusieurs de ces rabbins ont pris la parole lors d’un événement destiné à aider les anglophones à « faire face aux menaces et aux tentations de Tsahal à l’encontre des haredim ».
Près de 80 000 hommes ultra-orthodoxes âgés de 18 à 24 ans seraient actuellement éligibles au service militaire, mais ne se sont pas enrôlés, misant sur le maintien d’exemptions de longue date accordées à leur communauté, bien que celles-ci soient devenues illégales à la suite d’une décision de justice rendue l’an dernier.
Tsahal cherche depuis longtemps à encourager la conscription des ultra-orthodoxes, notamment par la création de filières dédiées aux conscrits haredim, comme le bataillon Netzah Yehuda dans lequel Noll a servi. Ces efforts n’ont toutefois rencontré qu’un succès limité.
Faute de données précises sur le taux d’enrôlement des ultra-orthodoxes anglophones, ceux-ci semblent néanmoins surreprésentés au sein du bataillon Netzah Yehuda et d’autres unités majoritairement composées de haredim.
Le lieutenant-colonel (Rés.) Yossi Levy, directeur d’une organisation à but non lucratif soutenant le bataillon Netzah Yehuda, a indiqué que les Anglo-Saxons constituaient une part significative des conscrits de l’unité. « Ils sont nombreux », a-t-il affirmé.
Alors qu’un petit groupe issu des communautés nationalistes-religieuses et haredies modérées de la ville manifestait mardi à l’extérieur, des dizaines d’hommes ultra-orthodoxes vêtus de noir ont afflué dans la salle de réception située au sous-sol d’une synagogue locale pour assister à une série de discours.
Parmi les intervenants figurait le rabbin Aharon Feldman, doyen de la yeshiva Ner Yisroel de Baltimore et membre du Conseil des sages de la Torah d’Agudath Israel of America, l’un des principaux organismes représentatifs de la communauté ultra-orthodoxe américaine.
Une table près de l’entrée proposait des brochures appelant explicitement à se soustraire à la conscription et affirmant que Tsahal avait, à plusieurs reprises, manqué à ses engagements en matière de conditions adaptées aux recrues haredim.
Ces documents avertissaient que les conscrits seraient soumis à une « sécularisation forcée », affirmant que les promoteurs de la conscription ultra-orthodoxe chercheraient à « effacer » la Torah et à imposer un processus « d’assimilation » à l’ensemble de la communauté.
L’événement, qui semblait être parrainé par Ezram Vemaginum, une organisation venant en aide aux réfractaires à la conscription, ainsi que par un groupe peu connu appelé Agudim, proposait également des documents en anglais appelant explicitement les participants à ne pas se présenter à la conscription, et fournissant les coordonnées de plusieurs lignes d’assistance et organisations spécialisées dans l’accompagnement des réfractaires.
Les rabbins qui se sont succédé à la tribune ont, les uns après les autres, dénoncé la conscription et encouragé le refus d’obtempérer aux règles imposant le service militaire obligatoire aux jeunes hommes.
Debout devant une grande banderole rouge appelant ceux vivant hors d’Israël à « s’unir sous la direction des [grands rabbins] pour faire face aux menaces actuelles pesant sur les haredim », les orateurs ont présenté les Juifs comme un groupe devant être protégé des influences extérieures, y compris de l’armée.
Affirmant à tort qu’Israël et la Corée du Nord seraient les seuls pays à soumettre les femmes à la conscription, le rabbin Yehoshua Eichenstein, doyen américain de la yeshiva Yad Aharon de Jérusalem, a soutenu que les efforts visant à instaurer une « égalité du fardeau » du service militaire relevaient d’une initiative « progressiste » destinée à transformer les Israéliens en goyim [terme yiddish péjoratif pour désigner les non-Juifs].
Eichenstein a également dénigré les yeshivot hesder nationales-religieuses (qui combinent service militaire et étude du Talmud), affirmant que les conscrits, dont, selon lui, 80 % de ceux du bataillon Netzah Yehuda, « quittent la religion ».
Interrogé par le Times of Israel sur cette affirmation, le lieutenant-colonel (Rés.) Yossi Levy, directeur d’une organisation à but non lucratif qui soutient le bataillon Netzah Yehuda, a indiqué que les données recueillies montraient au contraire que les soldats ayant servi dans cette unité avaient « soit conservé leur identité religieuse, soit grandi sur le plan spirituel ».
« Plus de 85 % d’entre eux se sont révélés observants de la Torah et des mitzvot », a-t-il affirmé.
Bien que véhémentes, la majorité des prises de parole lors de cet événement s’inscrivaient dans le discours classique des courants ultra-orthodoxes traditionnels, qui s’opposent à la conscription en soutenant que le service militaire conduirait à une assimilation culturelle, éloignant les fidèles de leur communauté et les plaçant dans des situations incompatibles avec les règles religieuses strictes, notamment en matière de lois alimentaires et de non-mixité.
Les intervenants ont également affirmé que les étudiants des yeshivot contribuent à la défense du pays par l’étude et la prière, invoquant une protection d’ordre divin.
Feldman a déclaré avec emphase que les Juifs laïcs et ultra-orthodoxes « ne pourront jamais s’unir », et que contraindre les haredim à servir aux côtés de soldats non religieux pendant trois ans constituait une mesure « antidémocratique » et « une violation des droits de l’Homme ».
Les sionistes laïques sont, selon lui, « voués à disparaître », contrairement aux haredim, qui « garantissent la survie du peuple juif ». « Nous ne pouvons donc pas permettre à nos enfants de perdre leur identité juive ni de servir dans une armée telle qu’elle est constituée aujourd’hui », a-t-il poursuivi, affirmant « qu’au moins 50 %, et probablement davantage en ressortent non religieux ».
Or, plusieurs données suggèrent que la majorité des personnes entrant dans l’armée sous l’étiquette « ultra-orthodoxe » avaient déjà quitté la communauté. Selon les critères actuellement débattus au sein de Tsahal, toute recrue ayant étudié deux ans dans un lycée haredi est classée comme ultra-orthodoxe, qu’elle soit encore pratiquante ou non au moment de la conscription.
Un rapport publié dimanche par l’Institut israélien de la démocratie (IDI) indique que 55 % des recrues haredim servent dans des filières non haredim, ce qui suggère que « la majorité des personnes considérées comme ultra-orthodoxes au sein de Tsahal ne le sont pas, ou ont depuis quitté la communauté ».
Les chercheurs estiment par ailleurs que l’augmentation du nombre de jeunes quittant la communauté haredi n’est pas liée à la conscription militaire.
« L’affirmation selon laquelle la plupart des personnes religieuses qui servent dans l’armée deviennent laïques n’est tout simplement pas fondée », a déclaré Ariel Finkelstein, chercheur à l’IDI spécialisé dans les questions de religion et d’État, au Times of Israel.
« Cela n’a pas vraiment de rapport avec l’armée, car le même phénomène de sécularisation s’observe également chez les femmes, dont la grande majorité n’effectue ni service militaire ni service national. Les études montrent qu’il n’existe pratiquement aucune différence entre hommes et femmes à cet égard. »
Au cours de l’événement de mardi, Eichenstein a été interpellé par plusieurs hommes orthodoxes modernes présents dans la salle, dont plusieurs ont des enfants servant dans l’armée. Il leur a répondu qu’ils ne devaient pas être « naïfs ».
À l’extérieur, des manifestants ont également exprimé leur colère face aux exemptions accordées aux ultra-orthodoxes, estimant qu’elles font peser le fardeau du service militaire sur une large partie du reste de la population.
Tsahal fait actuellement face à un déficit d’environ 12 000 soldats, conséquence directe de la guerre menée à Gaza et sur d’autres fronts au cours des deux dernières années, qui a fortement sollicité les réservistes.
« Nous sommes venus parce que j’ai trois fils qui ont chacun servi plus de 300 jours depuis le 7-Octobre » et bien qu’ils soient fiers de leur contribution, les déploiements prolongés ont des conséquences néfastes, a expliqué Marc Tobin, un habitant de la région.
« Il est révoltant que des personnes manifestement aptes au service ne servent pas. Mes fils sont tous des Bnei Torah et ont étudié en yeshiva », a-t-il ajouté, dénonçant « un sentiment déformé de droit acquis, au détriment de mes enfants ».
À l’intérieur, Eichenstein et Feldman ont tous deux reconnu les critiques concernant la demande d’exemptions, mais l’ont justifiée en arguant que la foi l’emporte sur le service militaire ou la responsabilité nationale.
« Qu’en est-il du fait que d’autres personnes meurent [et] que nous ne mourons pas pour l’armée, pour le pays », a interrogé Feldman lors de son discours. « C’est une question extrêmement grave. Cela me trouble profondément. »
« Mais je n’ai aucune obligation de sauver la vie de quelqu’un d’autre au prix de mon judaïsme », a-t-il poursuivi. « Je ne peux pas sacrifier mes enfants pour sauver des vies. »
Si certains membres ultra-orthodoxes de l’auditoire ont approuvé ces propos, d’autres les ont vivement rejetés, les qualifiant d’exagérés et de mensongers.
« Une partie de ce qui a été dit était raisonnable, mais ils y ont ajouté des affirmations totalement infondées », a déclaré le rabbin Brian Tau.
Eliezer, un homme ultra-orthodoxe âgé à la longue barbe, s’est dit particulièrement choqué par les propos du rabbin Shlomo Miller, qui avait affirmé que le public n’était pas en mesure de comprendre les enjeux et devait laisser « les grands rabbins décider à sa place ».
« Je ne savais pas si c’était Al Sharpton ou Adolf Hitler que j’entendais », a-t-il lancé. « Dire que les gens de ce pays ne savent pas pourquoi nous sommes ici, ou que ceux venus de l’étranger ignorent pourquoi ils ont immigré, est une insulte faite à tout le monde. »
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