Impopulaire, affaibli, Abbas, chef de l’Autorité palestinienne, lutte pour jouer un rôle à Gaza
Le chef palestinien, qui n'a pas organisé d'élections depuis près de vingt ans, est mis à l'écart à Gaza, ses détracteurs affirmant que l'Autorité palestinienne qu'il dirige marche "main dans la main avec l'occupation israélienne"
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LE CAIRE — Le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas a fêté samedi son 90e anniversaire. S’il conserve toujours une mainmise autoritaire dans certaines petites poches de la Cisjordanie, il est aujourd’hui marginalisé, affaibli, très impopulaire auprès des Palestiniens et il lutte pour avoir son mot à dire dans la problématique de la bande de Gaza dans l’après-guerre.
Deuxième président le plus âgé dans le monde après Paul Biya (le Camerounais a 92 ans) Abbas est au pouvoir depuis deux décennies et il n’a pratiquement jamais organisé d’élections. Selon ses détracteurs, sa faiblesse prive les Palestiniens de véritable leader à un moment où ils doivent faire face à une crise existentielle.
Les Palestiniens affirment que la campagne dévastatrice qui a été menée par Israël contre le Hamas, à Gaza, a été l’équivalent d’un « génocide », ce qu’Israël nie avec véhémence. Dans le même temps, Israël a renforcé son emprise sur la Cisjordanie, où les implantations juives sont en expansion et où les attaques lancées à l’encontre des Palestiniens par les extrémistes juifs ont augmenté pendant la saison de la récolte des olives qui a commencé au début du mois dernier.
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu a encore et encore rejeté toute perspective de création d’un état palestinien sous la direction de l’Autorité palestinienne – une Autorité palestinienne que l’État juif accuse d’incitations à la haine et au terrorisme par le biais de ses programmes scolaires et des paiements qui sont versés aux familles des terroristes incarcérés pour atteinte à la sécurité nationale en Israël. Les alliés de Netanyahu exercent des pressions en faveur d’une annexion pure et simple de la Cisjordanie, torpillant toute possibilité d’établissement d’un état palestinien.
Pour le moment, les États-Unis sont d’accord avec Israël pour ne pas laisser l’Autorité palestinienne prendre la barre à Gaza après la guerre. En l’absence de dirigeant efficace, les critiques craignent que les Palestiniens de l’enclave côtière ne soient condamnés à vivre sous l’autorité d’une instance internationale qui serait dominée par les alliés d’Israël, sans voix au chapitre et sans véritable horizon offert vers l’établissement d’un État qui serait bien à eux.
Dans les poches de la Cisjordanie qu’elle administre, l’Autorité palestinienne est connue pour sa corruption. Abbas ne quitte que rarement son quartier général de Ramallah, sauf pour partir en déplacement à l’étranger. Il limite les prises de décision à son cercle restreint – dont fait partie Hussein al-Sheikh, un confident de longue date qu’il a choisi comme successeur au mois d’avril dernier.
Un sondage effectué au mois d’octobre a révélé que 80 % des Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza souhaitaient qu’Abbas se retire.
Seulement une personne interrogée sur trois affirme vouloir que l’Autorité palestinienne exerce une gouvernance totale ou partagée sur la bande de Gaza. L’enquête, menée auprès de 1 200 personnes, présentait une marge d’erreur de 3,5 points de pourcentage.
Le successeur d’Arafat
Abbas était un proche conseiller de Yasser Arafat, le leader palestinien de longue date, et il était là lors des négociations qui devaient déboucher sur les Accords d’Oslo, en 1993, les accords qui avaient établi officiellement l’Autorité palestinienne et qui avaient cherché à mettre en œuvre une solution à deux États au conflit israélo-palestinien.
En l’an 2000, Arafat avait rejeté une offre israélienne qui aurait ouvert la porte à la création d’un État palestinien sur environ 96 % de la Cisjordanie, avec pour capitale Jérusalem-Est. Ensuite, les pourparlers étaient tombés dans l’impasse, contribuant au déclenchement, cette année-là, de la seconde Intifada. Des centaines d’Israéliens avaient alors été tués dans une série d’attentats terroristes meurtriers.
Après la mort d’Arafat, survenue en 2004, Abbas, chef de la faction laïque du Fatah, avait été élu président de l’Autorité palestinienne, les Palestiniens espérant qu’il pourrait négocier un État indépendant.
Un coup dur avait été porté quand le Hamas, le rival islamiste du Fatah, avait remporté les élections législatives de 2006 — les dernières élections à avoir été organisées par l’Autorité palestinienne à ce jour. Un an plus tard, le groupe terroriste avait chassé les forces fidèles à Abbas de Gaza au cours d’une prise de pouvoir violente.
Abbas s’est finalement retrouvé à la tête de quelques poches réparties autour des principaux centres urbains de la Cisjordanie. Mais son pouvoir est paralysé, Israël exerçant un contrôle total sur l’économie, contrôlant également les ressources du territoire, la plus grande partie de ses terres et son accès au monde extérieur.
A la droite de l’échiquier politique israélien, certains avaient salué la scission intra-palestinienne, la présentant comme un atout stratégique qui permettrait de contrecarrer la création d’un état palestinien.
Ehud Olmert, qui avait occupé le poste de Premier ministre de 2006 à 2009 avant de démissionner parce qu’il était, à l’époque, accusé de corruption – et qui avait tenté pendant son mandat de conclure un accord de paix avec Abbas – déclare que « la stratégie de Netanyahu depuis le premier jour » a été d’affaiblir l’Autorité palestinienne.
Netanyahu, qui avait été élu pour la toute première fois en 1996 alors qu’il s’opposait aux accords d’Oslo, et qui était revenu au pouvoir après la démission d’Olmert, a cherché à « empêcher toute chance réelle de parvenir à un accord qui aurait pu être mis en œuvre sous la forme d’un accord historique », note Olmert.
Malgré la campagne qui a visé à affaiblir l’Autorité palestinienne, Abbas a supervisé une politique de coordination sécuritaire avec Israël, échangeant des renseignements et menant ses propres opérations de répression occasionnelles en Cisjordanie.
Netanyahu accuse fréquemment Abbas de ne pas rechercher sincèrement la paix et de se livrer à des incitations à la violence à l’encontre de l’État juif. Le gouvernement de Netanyahu a, à plusieurs reprises, bloqué les transferts d’argent provenant des taxes collectées par Israël pour le compte de l’Autorité palestinienne en évoquant les allocations versées par cette dernière aux familles des personnes emprisonnées ou tuées par Israël.
Actuellement, Israël retient une somme d’environ trois milliards de dollars, selon l’Autorité palestinienne, qui assure avoir pris des mesures pour supprimer le programme dit « pay-to-slay » (payer pour tuer).
Un blocage qui a considérablement aggravé la crise économique qui sévit en Cisjordanie – qui avait déjà perdu une importante source de revenus quand Israël avait interdit l’entrée des ouvriers palestiniens en provenance de ce territoire dans le sillage du pogrom commis par le groupe terroriste du Hamas, le 7 octobre 2023, l’attaque sanglante qui avait déclenché la guerre à Gaza.
La campagne menée par Israël contre l’Autorité palestinienne « la pousse au bord de l’effondrement », commente Ghassan Khatib, qui a été ministre de la Planification de l’Autorité palestinienne sous Abbas de 2005 à 2006.
Khatib défend la politique dite de « réalisme pragmatique » d’Abbas. En s’efforçant apparemment de prévenir les violences, le chef de l’Autorité palestinienne a conservé sa crédibilité sur la scène internationale, note-t-il, en tentant d’obtenir le soutien international et la reconnaissance officielle d’un état palestinien par un nombre croissant de pays.
Mais cela n’a pas permis aux États-Unis ou à l’Europe d’exercer des pressions efficaces sur Israël pour décourager l’État juif d’élargir les implantations, pas plus que cela ne l’a amené à chercher à conclure un accord de paix.
Omar, professeur à l’université de Birzeit, estime que le réalisme pragmatique d’Abbas – une politique par ailleurs saluée par ses partisans – est une forme « de suicide national » à un moment où l’extrême droite israélienne prône « l’éradication des Palestiniens ».
Craignant ses rivaux, Abbas a empêché une large participation au gouvernement, des directions alternatives ou les mouvements populaires, même en ce qui concerne la résistance non-violente ou la désobéissance civile à l’égard d’Israël, fait-il remarquer.
« La politique en tant que moyen a été supprimée pour permettre aux jeunes de s’engager ou de s’opposer à l’occupation », ajoute Omar, qui avait 17 ans quand Abbas était arrivé au pouvoir.
Tentatives de réforme
Le plan global de cessez-le-feu à Gaza qui a été proposé par le président américain Donald Trump et approuvé par Netanyahu à l’occasion d’une conférence de presse conjointe, au mois de septembre dernier, prévoit la création d’un Conseil international qui sera chargé d’administrer une bande de Gaza démilitarisée après le retrait et après le désarmement du Hamas.
Dans le cadre de ce plan, une commission de technocrates palestiniens non-affiliés à l’Autorité palestinienne ou au Hamas – commission qui sera supervisée par un Conseil de paix présidé par Trump – assurera alors le bon fonctionnement des services du quotidien à Gaza, l’Autorité palestinienne n’étant autorisée à prendre le contrôle de l’enclave côtière qu’après avoir mené à bien un « programme de réforme » dont les détails n’ont pas été spécifiés.
Selon ce plan, « au fur et à mesure que le redéveloppement de Gaza ira de l’avant et que le programme de réforme de l’Autorité palestinienne sera fidèlement mis en œuvre, les conditions pourront enfin être réunies pour ouvrir une voie crédible vers l’autodétermination et vers la création d’un état palestinien. »
Abbas a fait quelques gestes en faveur de la réforme – jugés insuffisants par Israël. Il a aussi promis d’organiser des élections législatives et présidentielles dans l’année suivant la fin de la guerre à Gaza.
Cette semaine, lors d’une rencontre avec le président français Emmanuel Macron, il a annoncé la création d’une commission palestino-française qui aura pour mission de rédiger une nouvelle constitution pour l’Autorité palestinienne. Macron a aussi fait part de son inquiétude pour les allocations versée aux terroristes.
Dans le cadre d’une initiative très médiatisée contre la corruption, le ministre des Transports de l’Autorité palestinienne a été démis de ses fonctions au mois d’octobre et il fait l’objet d’une enquête pour des allégations de pots-de-vin, selon les médias locaux.
Mais les Palestiniens affichent encore leur scepticisme. Dans un sondage, 60 % des personnes interrogées ont confié qu’elles doutaient du fait qu’Abbas organiserait bien des élections.
Au vu de l’enquête d’opinion, le vainqueur incontestable d’un éventuel scrutin serait Marwan Barghouti, un haut responsable militaire de la faction du Fatah d’Abbas, qui purge une peine de prison à perpétuité en Israël depuis 2002 pour son implication dans des attentats meurtriers qui avaient été perpétrés pendant la seconde Intifada. Abbas arriverait loin derrière, en troisième position, derrière n’importe quel candidat du Hamas.
Ines Abdel Razak, codirecteur du groupe de défense Palestine Institute for Public Diplomacy, affirme que les États-Unis et Israël n’ont aucun intérêt à une véritable démocratisation de l’Autorité palestinienne.
« Cela voudrait dire que tous les Palestiniens auraient réellement leur mot à dire », déclare-t-il. « Tout dirigeant efficace s’opposerait à l’occupation israélienne ».
Khatib note qu’Israël serait probablement en mesure de maintenir l’Autorité palestinienne hors de Gaza, car son unification avec la Cisjordanie ne ferait que renforcer les revendications palestiniennes en faveur d’un État.
« Israël est la partie qui mène la danse sur le terrain », dit-il.
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