L’ange de la vengeance qui a risqué sa vie pour sauver les Juifs de Varsovie
La nouvelle traduction en anglais des mémoires en yiddish de 1948 de Vladka Meed « On Both Sides of the Wall », redonne vie à la résistance juive contre les nazis
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Nous sommes en mai 1946 : un journaliste du journal en yiddish The Jewish Daily Forward attend Vladka Meed et son mari, Benjamin, qui doivent débarquer sous peu de l’un des premiers navires avec à son bord des réfugiés européens de la Seconde Guerre mondiale à destination de New York.
Ce journal juif et socialiste sait déjà que Meed, alors âgée de 24 ans (bundiste depuis son plus jeune âge), a déjà parlé et écrit, en Europe, sur ses hauts faits au sein de la résistance du ghetto de Varsovie. Il souhaite lui poser des questions à ce sujet.
En décembre 1942, Meed (née Feigele Peltel) est la seule survivante de sa famille. Son père est mort de maladie, et sa mère, sa sœur et son frère au camp de la mort de Treblinka. Meed trouve du réconfort et de l’aide auprès de ses camarades militants du Bund, qui alimentent la résistance juive clandestine au sein du ghetto.
C’est là qu’ils recrutent Meed, qui a l’air d’une aryenne et parle polonais sans accent, pour sauver les prisonniers du ghetto. Depuis le côté polonais du mur, c’est avec courage qu’elle fait passer des armes et des documents, fait de la contrebande, trouve des lieux sûrs aux femmes et enfants juifs et apporte fournitures et informations aux partisans juifs cachés à la campagne. Son intelligence, sa ténacité et son talent pour l’écriture et la prise de parole sont d’indéniables atouts.
Suite à son entretien avec le Forward, à son arrivée à New-York, Meed rédige 16 articles pour le journal, qui paraissent semaine après semaine. En 1948, elle fait de ses articles des mémoires, « Fun Beyde Zaytn Geto-Moyer » (Des deux côtés du mur), l’un des premiers témoignages publiés sur la Shoah, qui sera traduit en six langues, dont l’anglais.
Un demi-siècle après la parution de cette première version version anglaise, le fils de l’auteur, Steven Meed, estime que le temps est venu d’une nouvelle traduction.
La nouvelle version de « On Both Sides of the Wall : A Resistance Fighter’s Firsthand Account of The Warsaw Ghetto” [NDLT : Des deux côtés du mur : le témoignage d’une combattante de la résistance sur le ghetto de Varsovie] » est sortie en février 2026.
« Le livre original, rédigé en yiddish, date de plus de 75 ans. J’ai eu le sentiment que le public actuel n’y comprendrait rien — que ce soit les informations, les noms ou la situation elle-même. Rien de tout cela ne semblerait vrai à un public plus jeune. Je voulais un nouveau livre qui soit l’ancien, mais avec des ajouts qui le rendent plus vivant, plus pertinent pour le lecteur… Je voulais y mettre du contexte et qu’il se lise comme un roman, en veillant à ce que tout soit factuel, y compris les dialogues », explique Meed.
Meed a retravaillé la rédaction, simple mais efficace, et la structure des phrases de sa mère.
« On Both Sides of the Wall » est très immersif grâce à ses descriptions détaillées qui plongent le lecteur dans le monde de Meed pendant la guerre. On a le sentiment d’être à ses côtés, de travailler dans un atelier de couture du ghetto, de voir le ghetto brûler depuis le côté aryen, d’interagir avec de bons Gentils, d’échapper aux maîtres-chanteurs comme aux nazis charmeurs, de se cacher en compagnie des partisans ou de prendre part, sans succès, au soulèvement de Varsovie contre les Allemands en 1944.
Le plus important, pour Meed, a été de remettre le récit dans l’épure de la version originale. Sa mère l’a en effet rédigé en yiddish au présent et à la première personne, alors que la traduction anglaise de 1977 en a fait un récit au passé et à la troisième personne.
« Toutes les traductions se sont faites à la troisième personne et au passé, ce qui fait perdre toute spontanéité à l’histoire. Dans les années 70, c’est ainsi que l’on écrivait [sur la Shoah], à la troisième personne. Mais le récit en yiddish est bien plus émouvant et passionnant », ajoute Meed, qui a pris soin de se référer aux articles et mémoires de sa mère en yiddish lors de son travail sur cette nouvelle traduction.
La stratégie a porté ses fruits : « On Both Sides of the Wall » se lit comme un roman, un thriller presque. Les émotions de Vladka Meed touchent le lecteur tout autant que ses périlleuses missions le tiennent en haleine.
L’héroïsme de personnes ordinaires
Steven Meed rappelle que sa mère ne voulait pas que son livre tourne autour d’elle. Elle a écrit ses mémoires, continué à témoigner toute sa vie et fondé un institut de sensibilisation à la Shoah afin que les gens sachent ce qui est arrivé au peuple juif.
« Son intention n’était pas de parler d’elle. Elle voulait rendre hommage aux personnes décédées, celles avec lesquelles elle avait combattu », ajoute Meed.
« L’une des choses dont Vladka parlait tout le temps, c’est bien de l’héroïsme des personnes ordinaires. C’est quelque chose qui lui tenait à cœur. Elle parle notamment de sa mère, qui s’était privée de manger pour donner du pain au tuteur de bar mitsva du frère de Vladka. Celles et ceux qui se sont employés à nourrir leur famille, ont pris le risque d’aller en cours en cachette ou ont envoyé leurs enfants dans une école interdite méritent tous les honneurs. Qu’ils aient survécu ou non, ils ont gardé leur humanité et résisté autant qu’ils l’ont pu », ajoute la psychologue Rita Meed, l’épouse de Steven.
Batalion, qui est l’auteure du best-seller récompensé « The Light of Days: The Untold Story of Women Resistance Fighters in Hitler’s Ghettos [NDLT : La Lumière du jour : L’histoire secrète des résistantes des ghettos d’Hitler », explique être venue à ce livre dans le cadre de ses recherches sur la Shoah.
« L’histoire de Vladka est différente, non seulement du fait de ses drames personnels et de son immense courage, mais aussi du fait de sa rédaction-même. Elle donne des éléments de contexte, développe les personnages et fourmille de détails. J’ai été attirée par son monde tout aussi tragique que captivant », confie-t-elle.
« La plupart des témoignages de l’époque sont difficiles à suivre et souvent écrits à la troisième personne ou avec beaucoup de jargon (surtout les récits des socialistes), là où celui de Vladka est bien écrit, chronologique : il m’a beaucoup aidée à comprendre cette période », ajoute Batalion.
Steven Meed assure ne pas avoir eu à faire beaucoup de recherches pour préciser le contexte historique et rédiger les notes qui enrichissent cette nouvelle version. En effet, ses parents se sont connus au sein de la résistance juive et ont agi ensemble depuis le côté aryen avant de se marier – le tout premier mariage juif de l’après-guerre à Varsovie. Ils parlaient ouvertement avec leurs enfants de ce qu’ils avaient vécu lors de la Shoah.
Meed a aussi beaucoup écouté ses parents parler avec d’autres survivants et aidé sa mère à traduire ses discours et articles.
« Ça fait partie de la vie. Notre famille ne se complaisait pas dans la tragédie, mais ma mère, tout comme mon père, se sentaient tenus de garder ce souvenir pour les générations à venir. Mais ils ne parlaient pas de leurs sentiments personnels ; cela aurait été trop dur. Ils s’en tenaient aux faits historiques », souligne Meed.
Il est impossible de terminer « On Both Sides of the Wall » sans se dire que Vladka Meed a été une véritable héroïne, qu’elle se soit perçue ainsi ou non. En revanche, elle se considérait bien comme la vengeuse de sa famille, de ses amis et des millions de Juifs massacrés par les Nazis.
N’ayant plus rien à perdre, elle a pris tous les risques — et même au-delà. Elle savait qu’elle risquait de se faire tuer, mais cela ne l’a pas arrêtée.
Selon Meed, la nuit suivant la réunion clandestine du ghetto de novembre 1942, au cours de laquelle l'(Organisation juive de combat) lui a demandé de rejoindre la résistance, elle a eu beaucoup de mal à s’endormir.
« La résistance ? Oui ! Mais je n’ai jamais tenu une arme, personne n’a même jamais pointé une arme sur moi… Je n’arrive pas à dormir. Je repasse tous les détails de la soirée, chaque minute, chaque camarade, chaque mot… J’essaie d’imaginer ce qui va arriver, mais je n’en ‘ai aucune idée », a-t-elle écrit.
« Mais j’ai une tâche à accomplir, et [on m’a demandé] de faire partie de ceux qui s’en chargent. Je m’y consacrerai, de tout mon cœur, de toute mon âme ! »
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