Les habitants du Nord redoutent que Tsahal ne puisse pas « finir le travail » contre le Hezbollah
Alors que les sirènes hurlent et sans délai pour rejoindre les abris, ceux qui avaient été évacués sont réticents à repartir, et ceux qui étaient restés durant la dernière guerre peinent à maintenir leurs activités
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KFAR YUVAL — Jeudi, peu après notre arrivée chez Vicky Tiferet, une habitante de cette commune agricole située à la frontière nord avec le Liban, une forte explosion a retenti, à environ un kilomètre et demi de là.
« Ne vous inquiétez pas, c’est un tir sortant », a déclaré Tiferet.
Difficile toutefois de ne pas être déconcerté, malgré le ton neutre de Tiferet.
À peine quelques dizaines de mètres plus loin se trouvait la maison où vivaient Barak Ayalon, 45 ans, et sa mère Miri Ayalon, 76 ans, tués par un missile antichar tiré par le Hezbollah en janvier 2024.
Depuis la rue, on devine aisément que cette communauté agricole bucolique, nichée au milieu de vallées verdoyantes et de collines vallonnées, est prisée des touristes en temps de paix.
Mais à un peu plus d’un kilomètre de là, sur une crête, on aperçoit le village libanais de Kafr Kila. Bastion central du Hezbollah, il servait également de base à une unité de la force Radwan qui prévoyait d’envahir Israël.
C’est depuis un tel poste d’observation que des membres du Hezbollah ont ciblé Kfar Yuval, tuant Ayalon et sa mère.
Ayalon était sergent-chef dans la réserve militaire et membre de l’équipe de sécurité de Kfar Yuval, placée sous la direction du mari de Tiferet, Oded.
Après avoir servi du café et de l’eau à ses invités, Tiferet s’est assise à la table de la cuisine, un téléphone dans une main et un talkie-walkie dans l’autre.
Il y a neuf ans, Tiferet, masseuse, s’est portée volontaire auprès de United Hatzalah. À ce jour, elle dirige une équipe de 84 bénévoles, juifs et arabes, dans le Doigt de Galilée. Parfois, en cas d’urgence, Tiferet quitte la maison en même temps que son mari.
« Il y a 50 % de chances que l’un de nous ne revienne pas », a-t-elle expliqué. « Mais ce qui nous permet de tenir, c’est de savoir que nous aidons les autres. »
Deux jours plus tôt, Tiferet s’est précipitée vers le carrefour de Mahanaim, à environ 25 km au sud, là où une roquette du Hezbollah a tué Nuriel Dubin, 27 ans, originaire de Margaliot, en Haute Galilée, et blessé deux autres personnes.
Le sang-froid dont fait preuve Tiferet face au danger est caractéristique des habitants du nord. Beaucoup d’entre eux faisaient partie des 60 000 personnes évacuées peu après que le mouvement terroriste chiite libanais du Hezbollah, soutenu par l’Iran, a ouvert le feu sur Israël le 8 octobre 2023, au lendemain de l’invasion du sud d’Israël par le Hamas, autre groupe terroriste soutenu par l’Iran, qui a déclenché la guerre à Gaza.
Selon l’armée israélienne, depuis que la guerre avec l’Iran a éclaté le 28 février, date à laquelle Israël et les États-Unis ont lancé des frappes aériennes contre le régime de Téhéran, le Hezbollah tire en moyenne environ 150 roquettes par jour.
La guerre avec le Hezbollah s’est achevée par un cessez-le-feu en novembre 2024. L’armée israélienne a toutefois mené des frappes quasi quotidiennes contre des membres du Hezbollah coupables de violer la trêve.
Jeudi dernier, l’armée israélienne a fait savoir qu’elle avait déployé davantage de forces plus profondément à l’intérieur du Sud-Liban en vue d’élargir la zone tampon, après que le Hezbollah a commencé à attaquer Israël au début du mois.
Quelques jours après le cessez-le-feu de novembre 2024, Tiferet, son mari, son père et ses quatre enfants sont rentrés à Kfar Yuval, au terme de plusieurs mois passés dans un hôtel bondé de Tibériade. D’après elle, environ 90 % des 800 habitants de la communauté sont revenus.
« Nous refusons d’être à nouveau évacués », a-t-elle assuré, malgré les attaques quasi incessantes.
Sa mère et son beau-père ont perdu la vie pendant la guerre. Ils ne supportaient pas d’être loin de chez eux.
Tiferet, 44 ans, est née au Turkménistan, en Asie centrale. Elle est arrivée en Israël avec ses parents à l’âge de 9 ans, peu après la chute de l’Union soviétique.
« Je n’ai découvert que nous étions juifs que la semaine qui a précédé notre voyage », a-t-elle raconté. « Mes parents étaient très en colère quand je l’ai dit à mes amis. C’était très dangereux pour nous là-bas. »
Elle est attachée à ce pays qu’elle considère comme sa patrie. Pour elle, « ce sont les bénévoles qui font vivre Israël ».
Tiferet a cependant perdu tout espoir quant à l’avenir dans le nord.
« La nourriture coûte plus cher ici que dans le centre du pays », a-t-elle déploré. « Nous n’avons ni cinéma, ni vie culturelle, ni maisons de retraite. »
La famille vit « dans le rouge » à la banque, a-t-elle ajouté, et le découvert mensuel ne cesse de s’aggraver.
Mais ce que Tiferet redoute le plus, ce ne sont pas les attaques à la roquette que mène actuellement le Hezbollah.
« Ce que nous craignons, c’est que l’armée israélienne ne soit pas autorisée à mener à bien sa mission contre le Hezbollah », a-t-elle confié. « Nous sommes prêts à accepter les explosions, à subir les bombardements et à passer des nuits blanches. Nous devons arrêter l’ennemi si nous ne voulons pas revivre ça dans six mois. »
« Ce n’est pas une vie normale »
À quelques kilomètres de là, dans la ville à moitié déserte de Kiryat Shmona, Haim Gino est assis dans le bureau de son garage automobile, se demandant comment il va réussir à maintenir son activité.
En l’espace de 15 minutes, les sirènes ont retenti à trois reprises pour signaler l’arrivée de roquettes ou de missiles. Mais Gino les a saluées d’un haussement d’épaules, sans bouger de sa chaise.
Le temps d’entendre la sirène, la roquette est déjà tombée
« C’est absurde », a-t-il déclaré au Times of Israel. « Ils ont installé un abri provisoire à 100 mètres d’ici. Mais le temps d’entendre la sirène, la roquette est déjà tombée. »
« Comment peut-on travailler dans ces conditions ? », s’est interrogé Gino, sans toutefois attendre de réponse. « Ce n’est pas une vie normale. »
La quasi-totalité des 24 000 habitants de Kiryat Shmona ont été évacués pendant la guerre de 2023-2024. Selon les estimations, 60 % d’entre eux étaient revenus après le cessez-le-feu. Mais depuis, la ville peine à se remettre sur pied. Et aujourd’hui, les combats ont repris.
Malgré la guerre, Gino, qui est né dans cette ville et vit désormais dans le kibboutz HaGoshrim voisin, a décidé de maintenir son garage ouvert.
« Mais qui viendra ici pour faire réparer sa voiture en pleine guerre ? », s’est-il demandé.
Gino, qui employait sept personnes dans son garage, n’en a gardé que deux. Le gouvernement, a-t-il expliqué, a proposé une aide financière à ceux qui fermaient leur entreprise. Mais pas à ceux qui, comme lui, ont choisi de poursuivre leur activité.
« Je ne sais pas si je dois fermer le garage ou persévérer. Je ne peux pas faire tourner une entreprise sans clients ni employés », a-t-il ajouté. « Je fais tout ce que je peux pour tenir le coup. Mais à chaque fois que je commence à reprendre un peu pied, je me retrouve à nouveau la tête sous l’eau. »
Muheen Khoury, l’un des mécaniciens, travaille au garage depuis 32 ans.
Khoury, membre de l’une des trois familles chrétiennes d’Arraba, prend chaque jour le volant pour venir travailler – même s’il reconnaît que « c’est très dangereux ».
« Nous sommes comme une famille », a souligné Khoury, ajoutant sur le ton de la plaisanterie : « Je passe chaque jour plus de temps avec Haim qu’avec ma femme. Nous partageons tous les événements ensemble. »
Gino, quant à lui, n’est pas certain de pouvoir maintenir son établissement ouvert.
« C’est mon bébé », a-t-il avoué. « Au final, ce n’est pas le Hezbollah qui me forcera à fermer mes portes. C’est l’argent. »
« Nous ne laisserons pas le Hezbollah nous chasser de nos maisons »
Interrogé par téléphone par le Times of Israel, Benny Ben Muvhar, président du conseil régional de Mevoot HaHermon, qui supervise les 13 communautés de la bande de terre de Galilée, a répondu en plaisantant que son nom était « Benny Boom ».
Mais il a rapidement retrouvé son sérieux.
« Nous sommes en guerre », a-t-il dit. « C’est difficile, c’est éprouvant, c’est source de problèmes. Mais cette fois-ci, nous ne laisserons pas le Hezbollah nous chasser de nos foyers. »
Outre Kfar Yuval, ce sont cinq autres communautés relevant de la juridiction de Ben Muvhar qui ont été évacuées pendant la guerre.
« Nous souffrons à chaque fois que nous apprenons qu’un soldat ou un civil a été tué ou blessé. Mais j’espère que le gouvernement laissera l’armée israélienne nous assurer la sécurité dont nous avons besoin », a-t-il ajouté. « Nous devons persévérer dans cette guerre et rester résilients. »
Les 1 000 habitants de Sde Eliezer, où vit Ben Muvhar, n’ont quant à eux pas été évacués pendant la guerre.
Cette communauté agricole est implantée à une quinzaine de kilomètres au sud de Kiryat Shmona et à 10 minutes en voiture de Mahanaim, lieu de l’attaque meurtrière à la roquette lancée par le Hezbollah.
L’un de ses voisins, Oded Schwartz, est un éleveur de moutons de troisième génération propriétaire de 1 500 têtes. Il fabrique une grande variété de fromages artisanaux et de yaourts, tous à base de lait de brebis.
Ses grands-parents, hassidiques Satmar et survivants de la Shoah, ont fondé la ferme ovine dans les années 1950.
Schwartz a expliqué au Times of Israel que depuis le 7 octobre 2023, « nous continuons à fabriquer du fromage. Nous n’avons jamais arrêté, pas même un seul jour ».
Jeudi, c’est Sari, sa fille de 17 ans, qui s’occupait de la boutique, pendant ses vacances scolaires.
« Goûtez l’Adi », a proposé Sari avant de couper une tranche de fromage et de la proposer avec enthousiasme à un client.
« Elle est la quatrième génération d’éleveurs de moutons », a renchéri Schwartz.
Schwartz a ensuite convié le Times of Israel dans son étable. Malgré la pluie fine et régulière, l’endroit était sec et chaud sous les chevrons, et l’air était imprégné d’une douce odeur de terre. Des chevreaux blottis les uns contre les autres dormaient dans la poussière. À proximité, quelques chèvres curieuses se sont approchées de la barrière pour observer les visiteurs.
Dans sa fromagerie, Schwartz emploie trois travailleurs thaïlandais et cinq Israéliens.
« Nous avons déjà eu quatre alertes aujourd’hui », a déclaré Schwartz. « Même les brebis sont nerveuses. Elles donnent moins de lait. Elles font des fausses couches. »
Le lait est ensuite transporté au kibboutz Yiftah, à environ 25 kilomètres de là, où il est transformé en fromage. La production a ralenti, mais « nous livrons toujours du fromage partout en Israël ».
« Je suis un grand optimiste », a confié Schwartz. « Je suis ici pour mon entreprise, mais aussi pour le sionisme. Le Hezbollah devra en faire bien plus pour nous démoraliser. »
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