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Selon l’envoyé US, la frappe israélienne en Syrie a visé à « appâter » la Turquie

Tom Barrack confirme que le chef du Mossad s'est entretenu avec le ministre syrien des Affaires étrangères avant la récente frappe contre une base proche de la frontière turque

Tom Barrack, ambassadeur des États-Unis en Turquie et envoyé spécial en Syrie, intervenant lors d'une table ronde dans le cadre du Forum diplomatique d'Antalya, à Antalya, dans le sud de la Turquie, le 17 avril 2026. (Crédit : Riza Ozel/AP Photo)
Tom Barrack, ambassadeur des États-Unis en Turquie et envoyé spécial en Syrie, intervenant lors d'une table ronde dans le cadre du Forum diplomatique d'Antalya, à Antalya, dans le sud de la Turquie, le 17 avril 2026. (Crédit : Riza Ozel/AP Photo)

Dans une interview qui a été diffusée vendredi, l’ambassadeur américain en Turquie, Tom Barrack, a laissé entendre que la récente frappe israélienne contre un aérodrome militaire syrien, sur lequel Israël affirmait que la Turquie s’apprêtait à déployer des soldats, avait pu être une tentative visant à « appâter » la Turquie afin de l’entraîner dans un conflit, à l’approche des élections.

Dans un entretien approfondi avec l’entrepreneur libano-australien Mario Nawfal, Barrack, qui est également l’envoyé spécial du président américain pour la Syrie et l’Irak, a ouvertement rompu avec la politique étrangère américaine en affirmant qu’Israël occupait illégalement le plateau du Golan.

Interrogé sur l’attaque qui a visé la base aérienne, Barrack a déclaré que le fait qu’Israël tente d’entraîner la Turquie dans un conflit était l’une des deux « théories avancées » pour justifier la survenue d’une telle frappe, malgré les échanges en cours entre Jérusalem, Washington et Damas concernant les inquiétudes de l’État juif.

Israël a confirmé dans la soirée de mardi avoir été à l’origine des frappes aériennes qui ont été menées pendant la nuit contre un aérodrome militaire situé dans le nord de la Syrie. L’État juif a assuré que la Turquie prévoyait d’y déployer des soldats, en violation des accords conclus entre Jérusalem et Damas.

« Une théorie est qu’ils ont cherché, tout simplement, à provoquer la Turquie, et c’est un concept préélectoral très agressif, mais qui est susceptible d’avoir été bien accueilli », a indiqué Barrack, laissant entendre qu’un conflit entre Israël et la Turquie pourrait profiter au Premier ministre Benjamin Netanyahu à l’approche des élections prévues le 27 octobre.

Barrack a également évoqué la possibilité que l’attaque contre la base ait été le résultat d’une confusion entre les différents organes de sécurité israéliens. « L’autre théorie, c’est qu’il y a eu un malentendu entre l’armée israélienne, le Mossad et le cabinet du Premier ministre », a-t-il expliqué.

L’ambassadeur a a aussi mis en doute l’affirmation faite par Israël, qui a laissé entendre que la Turquie déployait des moyens militaires vers l’aérodrome militaire d’Abu al-Duhur, dans le nord-ouest de la Syrie. Il a souligné que les renseignements américains n’avaient pas indiqué pas une telle action.

Par ailleurs, au cours de l’interview, Barrack a également déclaré qu’Israël « occupait » le plateau du Golan, marquant ainsi une rupture directe avec la position officielle des États-Unis, après que Washington a reconnu la souveraineté israélienne sur ce territoire au cours du premier mandat du président Donald Trump.

L’ambassadeur est connu pour commenter régulièrement et en public l’évolution de la politique au Moyen-Orient, un fait rare pour un responsable américain en exercice. Il est néanmoins souvent difficile de savoir si ses propos reflètent la politique de l’administration, ou s’il s’agit de son opinion personnelle.

En réponse, le ministre de la Défense israélien, Israel Katz, a dit que les propos de Barrack étaient « truffés d’inexactitudes », et il a fait valoir qu’ils prenaient « des positions contraires à celles du président américain Trump ».

Le ministre de la Défense, Israel Katz, assistant à une cérémonie au cimetière militaire du mont Herzl, à Jérusalem, le 31 mai 2026. (Crédit : Oren Ben Hakoon/Flash90)

À propos de la frappe en Syrie, Katz a indiqué que l’armée israélienne avait recommandé « à plusieurs reprises » de frapper l’aérodrome militaire syrien d’Abu Duhur du fait des projets présumés de la Turquie d’y déployer des soldats, une opération susceptible de « mettre en danger la sécurité de l’État d’Israël ».

Après plusieurs discussions avec Netanyahu et les responsables de l’armée, a ajouté Katz, « il a été convenu qu’avant de donner le feu vert [à la frappe], un avertissement direct serait adressé au régime syrien au plus haut niveau pour tenter de dissuader la Turquie de passer à l’action. C’est ce qui a été fait ».

« Dans le même temps, ces informations ont été transmises aux autorités compétentes aux États-Unis », a-t-il poursuivi. Ces avertissements d’Israël étant « resté sans réponse », a déclaré Katz, lui-même et Netanyahu « ont autorisé l’armée israélienne à procéder à la frappe, qui a été menée à bien ».

Les relations, depuis longtemps tendues, entre Israël et la Turquie se sont encore dégradées ces derniers jours. Ankara a en effet émis un nouveau mandat d’arrêt pour « génocide » à Gaza à l’encontre de Netanyahu. Israël nie catégoriquement ces accusations.

En réponse, le cabinet de Netanyahu a déclaré qu’Erdogan « cherche désormais à étendre son attaque contre Israël à la Syrie. Israël ne le tolérera pas ».

Le communiqué israélien a rappelé les accusations portées par le passé par Jérusalem contre Erdogan, le définissant comme « un dictateur antisémite qui a massacré des Kurdes, qui héberge des terroristes du Hamas, qui occupe la moitié de Chypre, et qui emprisonne un nombre record de journalistes et d’hommes politiques qui s’opposent à lui ».

Un malentendu

Barrack a confirmé les informations selon lesquelles le chef du Mossad, Roman Gofman, s’était entretenu avec le ministre syrien des Affaires étrangères, Asaad al-Shaibani, plusieurs jours avant l’attaque afin de lui faire part des préoccupations d’Israël. Barrack a décrit ces échanges comme une conversation approfondie de deux heures.

« Peut-être que le directeur du Mossad avait mené des actions secrètes et très sérieuses qu’il n’avait pas encore achevées, des actions dont il n’était pas satisfait, et pour lesquelles il comptait revenir la semaine suivante, dans le but de poursuivre la discussion », a déclaré Barrack, exposant ainsi sa deuxième théorie.

« Et entre-temps, un commandant quelque part, qui s’est basé sur ce qu’il a pensé être l’interprétation des renseignements, a estimé qu’il fallait agir rapidement, sans attendre », a-t-il ajouté.

« Il faut reconnaître à Israël », dit-il, « que le pays a informé les États-Unis environ six jours avant la frappe qu’il disposait de renseignements indiquant, selon lui, qu’il pourrait y avoir des mouvements turcs en direction de ce site ».

« Nous avons tous fait preuve de la diligence requise. Nous avons consulté nos propres services de renseignement. Les réponses que nous avons obtenues étaient : ‘Non, ce n’est pas le cas’, » a expliqué Barrack.

Un poste de contrôle abandonné de l’armée syrienne près de l’aérodrome militaire d’Abu al-Duhur, après la prise de contrôle de la zone par les combattants de l’opposition syrienne, à l’est d’Idlib, le 7 décembre 2024. (Crédit : Omar Albam/AP)

« L’explication la plus plausible » de la frappe israélienne « est qu’ils ont intercepté des conversations faisant état d’une stratégie envisagée par les Turcs, une stratégie qui visait à intensifier un programme d’entraînement sur ce site », a indiqué Barrack.

Il a ajouté que les accords actuels n’interdisent pas une telle initiative, notant que les Turcs « entraînent, approvisionnent et aident ouvertement le gouvernement syrien » le long de la frontière commune entre les deux pays.

Jeudi, le ministère turc de la Défense a démenti qu’une délégation militaire turque s’était rendue sur la base aérienne, au lendemain de la déclaration du ministre syrien des Affaires étrangères dans laquelle il faisait état d’une telle visite.

Le cabinet de Netanyahu, dans la soirée de mardi, a accusé la Syrie, affirmant qu’elle était sur le point de violer un « statu quo convenu avec Israël en matière de sécurité » en autorisant le déploiement de soldats turcs sur la base aérienne, faisant valoir qu’un tel déploiement menacerait la sécurité d’Israël. Netanyahu a par la suite annoncé qu’Israël, avant la frappe, avait également mis en garde la Turquie contre toute activité militaire en Syrie.

Le ministre syrien des Affaires étrangères, Asaad Hassan Al-Shaibani, s’exprime lors d’une conférence de presse à l’issue de la réunion du Forum de coordination du partenariat avec la Syrie à Bruxelles, le 11 mai 2026. (Crédit: AP/Marius Brugelman)

Mercredi, le Syrien al-Shaibani a reconnu que des responsables militaires turcs s’étaient récemment rendus sur la base aérienne concernée. Il a toutefois nié tout projet de déploiement militaire turc.

La visite des responsables turcs à la base aérienne d’Abu Duhur relevait uniquement de la « coopération militaire en cours » entre alliés, a insisté al-Shaibani dans une interview accordée au site d’information Axios.

Malgré les tensions entre les deux pays voisins, liées notamment à la présence de soldats israéliens dans une zone tampon du sud de la Syrie, Israël et les nouvelles autorités de Damas ont tenu plusieurs cycles de pourparlers directs, et ont convenu de mettre en place un mécanisme de partage de renseignements.

Israël a lancé des centaines de frappes sur la Syrie depuis le renversement d’Assad, en décembre 2024, par des forces islamistes menées par l’ancien djihadiste Ahmed al-Sharaa, qui s’appuie sur le soutien de la Turquie et qui bénéficie d’un appui enthousiaste de la part de Trump. Mais la dernière frappe s’est enfoncée bien au-delà de la zone de sécurité située dans le sud du pays.

« Le Golan appartient à la Syrie »

Dans une autre partie de l’interview, Barrack a également décrit le plateau du Golan comme étant occupé par Israël. Pourtant, les États-Unis avaient reconnu la souveraineté israélienne sur ce territoire lors du premier mandat de Trump.

Barrack a déclaré : « Sur le Golan, avec la Syrie, ils occupent toujours le territoire, en violation des résolutions de l’ONU et du droit international, qui stipulent que le Golan appartient à la Syrie. »

Israël a conquis le plateau du Golan à la Syrie pendant la guerre de 1967, puis l’a annexé en 1981. L’ONU considère ce territoire comme une terre syrienne occupée, et juge cette annexion nulle et non avenue ; des résolutions de l’ONU appellent Israël à se retirer jusqu’aux frontières du 4 juin 1967.

Vue de la première neige de l’hiver sur le mont Hermon, en Syrie, depuis le nord du plateau du Golan, près de la frontière syrienne, le 13 décembre 2025. (Crédit : Michael Giladi/Flash90)

En mars 2019, Trump a signé une déclaration reconnaissant la souveraineté israélienne sur le plateau du Golan, rompant ainsi avec plusieurs décennies de politique américaine. La Colombie est devenue ce mois-ci le deuxième pays à reconnaître la souveraineté israélienne sur le Golan, rejoignant ainsi les États-Unis.

Les propos de Barrack ont suscité samedi une vive réaction de la part de Laura Loomer, militante conservatrice, qui, dans un message publié sur le réseau social X, a estimé qu’il « devrait démissionner, faute de comprendre la politique étrangère américaine ».

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