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Sortie aux Etats-Unis du film primé de Roman Polanski sur l’affaire Dreyfus

Projeté à New York à partir du 8 août, dans ce qui est peut-être la meilleure adaptation au cinéma du procès Dreyfus, le réalisateur exilé pose des parallèles entre lui-même et son sujet

Une scène du film "J'accuse" de Roman Polanski. (Crédit : Playtime/Gaumont)
Une scène du film "J'accuse" de Roman Polanski. (Crédit : Playtime/Gaumont)

Il semble évident que, pour lui, il n’y avait pas de meilleure association possible entre un artiste et un répertoire. Roman Polanski est un homme dont l’enfance a été brisée par l’antisémitisme en Europe, et qui rapporte avoir vu sa vie d’adulte bouleversée par un système judiciaire conspirateur et injuste. On comprend donc pourquoi ce cinéaste d’origine polonaise, dont la carrière a atteint son apogée dans le Hollywood des années 1970, a voulu réaliser un film sur l’affaire Dreyfus. Grâce au talent exceptionnel de Polanski, « J’accuse » offre un récit formidable de ce chapitre honteux de l’histoire de France, marqué par des préjugés très répandus. Un film qu’il est toutefois impossible de visionner sans se dire : « De toutes les personnes au monde, c’est lui qui a fait ça ? »

Mais Roman Polanski n’est pas Alfred Dreyfus.

Dreyfus était un honorable capitaine de l’armée française, injustement accusé de trahison. Polanski, lui, a drogué et violé une jeune fille de 13 ans, puis s’est enfui des États-Unis lorsqu’il a appris qu’il allait écoper d’une sanction particulièrement sévère. Durant des décennies en exil, échappant sans cesse aux tentatives d’extradition, il a travaillé avec de nombreuses légendes hollywoodiennes qui, avant les années #MeToo, étaient prêtes à fermer les yeux sur sa situation.

Mais la situation est encore plus complexe : l’œuvre de Polanski, tant avant son crime qu’après, est et reste remarquable, notamment « Le Pianiste », en partie inspiré de son expérience d’enfant caché pendant la guerre, alors que ses parents avaient été déportés dans des camps de concentration. Avec ce film, Polanski a obtenu la Palme d’or à Cannes et l’Oscar du meilleur réalisateur en 2002.

L’arrivée du mouvement #MeToo a toutefois bouleversé le statut de Polanski, qui a été exclu de l’Académie des arts et des sciences du cinéma en 2018. L’année suivante, le film « J’accuse » a été présenté à la Mostra de Venise. La première scène montre la « dégradation » publique de Dreyfus, image emblématique de l’histoire européenne de la fin du XIXe siècle. Dans des interviews accordées à la presse à l’époque, Polanski a déclaré : « Je connais bien le fonctionnement de l’appareil de persécution montré dans mon film. »

Le film a remporté le Grand Prix du jury (2e place) à Venise, ainsi que le prix FIPRESCI décerné par la critique. Quelques mois plus tard, au cours de la cérémonie des César (l’équivalent français des Oscars), Polanski, absent en raison de la polémique, a remporté les prix du meilleur réalisateur et du meilleur scénario adapté. La réalisatrice Céline Sciamma ainsi que les actrices Adèle Haenel et Noémie Merlant ont quitté la cérémonie en signe de protestation, sous les huées et les cris.

Plus de cinq ans plus tard, Polanski a déjà terminé un autre film et « J’accuse » sort enfin aux États-Unis. Il est projeté au Film Forum de New York à partir du 8 août, et sera certainement bientôt disponible sur une plateforme de streaming. Je vais donc désormais tenter de vous aider à déterminer s’il mérite que vous y consacriez deux heures de votre temps.

Scène du film de Roman Polanski « J’accuse ». (Crédit : Playtime/Gaumont)

Jean Dujardin incarne le colonel Georges Picquart, l’antisémite « honorable » qui découvre l’innocence de Dreyfus, et se condamne à des années de tourments pour lui obtenir un nouveau procès. Dans une scène du film, on le voit soupirer et reconnaître que la vie serait beaucoup plus facile si Dreyfus était coupable. L’enjeu est bien moindre pour moi – mon opinion ne condamnera personne à l’île du Diable, mais cette réplique m’a fait sourire, car j’aurais préféré que ce film soit nul.

Malheureusement, il est en réalité très bon, et offre plusieurs niveaux de lecture.

Pour commencer, c’est un bon policier ! Imaginez « Les Experts : Paris, 1896 ». C’est à cette époque que Picquart, ancien professeur de Dreyfus à l’École militaire et qui avait assisté à son premier procès, prend la tête des services secrets de l’armée et découvre peu à peu que les preuves à l’encontre de Dreyfus, alors détenu à l’île du Diable, présentent des lacunes aussi grandes que la tour Eiffel.

Picquart parvient à résoudre l’énigme grâce aux techniques de surveillance les plus avancées de l’époque : des notes manuscrites déchirées puis recollées à la manière d’un puzzle, des lettres ouvertes subrepticement à la vapeur, et les prémices de la photographie. Mais ce qui fait l’essence d’un bon détective reste immuable : garder les yeux ouverts, et faire appel à son sekhel.

Dreyfus lui-même, interprété par Louis Garrel, est absent pendant la plus grande partie du film. Il est présenté comme taciturne et rebelle, suscitant d’autant plus la fureur des politiciens de l’armée et du gouvernement français qui veulent effacer son histoire.

Une scène du film « J’accuse » de Roman Polanski. (Crédit : Playtime/Gaumont)

Le caractère insaisissable et absurde de l’expérience kafkaïenne de Dreyfus plane tout au long du film comme une puanteur dont la source resterait invisible. Le récit du premier procès l’illustre particulièrement bien, lorsqu’un expert graphologue assure à la cour que Dreyfus est coupable parce que les gribouillis d’une note présentent certaines similitudes avec l’écriture de Dreyfus, mais aussi des différences, prouvant que cet homme odieux et indigne de confiance essayait délibérément de tromper les espions. (C’est ainsi que la notion paradoxale « d’auto falsification » a fait son entrée dans les tribunaux.) Condamné si tu le fais, condamné si tu ne le fais pas – et doublement condamné si tu es Juif.

L’antisémitisme, aussi inflexible que Dreyfus, est omniprésent. Dans le scénario de Polanski, cette omniprésence est traitée comme un simple fait, à l’instar de la puanteur des égouts au XIXe siècle ou des guerres incessantes avec l’Allemagne. Personne ne se donne la peine de cacher sa défiance et son dégoût envers les Juifs, pas même Picquart, qui souffre énormément lorsqu’il prend la défense de Dreyfus auprès de ses supérieurs. Et même si, à la fin du film, il affiche un grand respect pour Dreyfus en tant qu’homme, à aucun moment il n’exprimera un changement d’avis sur Dreyfus en tant que Juif.

Roman Polanski arrive sur le tapis rouge du 45e Festival du film américain de Deauville, le 7 septembre 2019, à Deauville, dans le nord de la France. (Crédit : Loic Venance/AFP)

C’est ce refus de se plier au schéma d’un scénario hollywoodien plus classique qui contribue à faire de « J’accuse » un film si fascinant. Le film est construit sur un fil rouge – nous observons Picquart observer les événements –, avec des flashbacks très stylisés, semblables à des scènes de théâtre, intervenant à des moments clés de l’intrigue. Au fil du récit, nous découvrons la haute société française de la fin du XIXe siècle : des musiciens de chambre jouant pour la première fois des compositions de Fauré devant un public d’hommes à la moustache fournie et de femmes munies d’éventails, qui s’excusent ensuite pour échanger des secrets ou se cacher pour profiter d’aventures amoureuses. (La femme de Polanski, Emmanuelle Seigner, apparaît régulièrement pour coucher avec Picquart, interprété par Dujardin, et lui répéter à quel point il est noble.)

Une scène du film « J’accuse » de Roman Polanski. (Crédit : Playtime/Gaumont)

Le film s’achève sur le deuxième procès de Dreyfus, mais ne propose pas le classique triomphe final. Il a fallu des années pour que soit reconnue l’innocence totale de Dreyfus. Le combat pour lui rendre son grade militaire à titre posthume n’est aujourd’hui pas terminé.

D’autres films se sont emparés de l’affaire Dreyfus. Le plus célèbre d’entre eux, « La Vie d’Émile Zola », oscarisé en 1937 et interprété par Paul Muni, évite comme souvent à l’époque toute référence directe à l’antisémitisme, et n’utilise pas une seule fois le mot « juif ». José Ferrer a également interprété et réalisé le film « J’accuse ! » en 1958, utilisant – à son détriment – le comportement calme et laconique de Dreyfus comme une sorte de directive esthétique. (C’est ma façon d’avouer poliment que le film est ennuyeux.)

À ce titre, la version de Polanski de ce chapitre très important de l’histoire est probablement la meilleure, ou du moins la plus accessible, de celles existantes. Il reste toutefois remarquable qu’il soit parvenu à la réaliser.

Une scène du film « J’accuse » de Roman Polanski. (Crédit : Playtime/Gaumont)

Polanski a plus d’une fois adapté avec brio des épisodes de sa vie au cinéma. Outre « Le Pianiste », on peut également citer « Chinatown », l’histoire d’une femme innocente assassinée à Los Angeles, réalisé peu après le meurtre de sa femme, Sharon Tate, par des membres du cultes de Charles Manson.

Dans « J’accuse », Picquart et Dreyfus s’opposent et défient tous deux le pouvoir, avec la conséquence directe de peines de prison injustes.

Et si Polanski se reconnaît dans ces personnages, il est intéressant de souligner que lorsque ses propres actes criminels l’ont conduit à un procès, il s’est enfui vers le confort de l’Europe, où il a tourné de nombreux films avec Harrison Ford, Nastassja Kinski, Sigourney Weaver, Johnny Depp et bien d’autres.

Tout le monde, j’en suis convaincu, s’accordera à dire qu’il y a là une grande différence.

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