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Un album en yiddish évoque les « méfaits » d’Israël à Gaza, sans un mot sur le 7 octobre

Sans jamais condamner le Hamas, "Lider mit Palestine" s'inscrit dans le droit fil de la subversion en musique pour dire sa solidarité avec les Palestiniens et son refus de la guerre

Isabel Frey, chanteuse et ethnomusicologue, a contribué à une parodie de l'hymne national israélien pour les besoins d'une compilation de chansons en yiddish en solidarité avec les Palestiniens de Gaza. (Michele Pauty via la JTA)
Isabel Frey, chanteuse et ethnomusicologue, a contribué à une parodie de l'hymne national israélien pour les besoins d'une compilation de chansons en yiddish en solidarité avec les Palestiniens de Gaza. (Michele Pauty via la JTA)

JTA — Le yiddish est la langue des Juifs d’Europe de l’Est, où qu’ils se trouvent.

C’est aussi celle des socialistes et des capitalistes, des partisans qui ont combattu les nazis et d’une grande part des millions de personnes tuées dans la Shoah.

C’est enfin celle, au quotidien, de dizaines de milliers de juifs orthodoxes haredim et celle, « post-vernaculaire », de programmes universitaires et autres festivals culturels sans oublier la petite mais très active communauté de locuteurs yiddishistes – écrivains, traducteurs et musiciens.

C’est aussi, ultime avatar en date, celle de 17 chansons en solidarité avec les Palestiniens et pour dire la colère contre la guerre menée par Israël à Gaza.

« Lider mit Palestine : New Yiddish Songs of Grief, Fury, and Love » s’appuie sur l’histoire-même de la langue – et notamment un passé on ne peut plus riche en morceaux progressistes et protestataires – pour dire des choses qui combleront les Juifs qui partagent les idéaux de gauche de leurs compositeurs, un peu moins ceux d’une sensibilité différente.

Produit par Joe Dobkin, Josh Waletzky et Isabel Frey, « Lider mit Palestine » sort au moment où les critiques envers la guerre se durcissent, surtout en ce temps de crise alimentaire à Gaza doublées d’accusations de génocide qu’Israël nie catégoriquement.

Dans ces chants funèbres, prières et autres chansons folkloriques que l’on doit à plusieurs musiciens, Israël est tour à tour appelé « malfaiteur » (roshe) puis « oppresseur » (badriker) ; en comptant les déclarations des producteurs et des artistes ainsi que les paroles des chamsons, le mot « génocide » est mentionné plus d’une dizaine de fois. (Le mot hébreu khurban, qui peut être utilisé en yiddish pour parler de génocide à titre général et de la Shoah en particulier, décrivait à l’origine la destruction du Premier et du Second Temple.)

Dans cet album, aucune mention des otages israéliens ou du pogrom commis par le Hamas le 7 octobre 2023, qui a déclenché la guerre.

« Toutes les chansons ont en commun de dire les choses », revendique Dobkin lors d’une interview Zoom avec ses coproducteurs. « Nous avons cette volonté partagée de ne pas nous taire et de laisser faire ce qui se passe sans broncher. »

Les producteurs en question sont bien établis au sein de la communauté yiddishophone laïque mondiale : Dobkin, 42 ans, est une productrice audio et poète installée à Brooklyn, et Frey, 30 ans, est une chanteuse et ethnomusicologue qui écrit et enregistre des chansons de protestation en yiddish depuis Vienne, sa ville d’origine.

Waletzky, 77 ans, est le compositeur prolifique d’une chanson originale en yiddish, « Lider mit Palestine », composée en partie dans le cadre d’un atelier d’écriture musicale qu’il a co-dirigé lors du festival yiddish de New York en décembre 2023.

« Cela faisait quelques mois que les actions militaires israéliennes contre Gaza avaient commencé : cela a suscité une effusion de chansons originales en yiddish », explique-t-il. « C’était un atelier très émouvant, parce que les chansons parlaient de ce qui se passait chaque jour dans l’actualité. Cela a eu un énorme impact sur nous tous. »

Parmi les chansons interprétées ce jour-là, citons le titre de Dobkin, « Falndike vent » (Falling Walls), qui évoque ce qu’ont enduré ses grands-parents dans les camps de concentration pour conclure que « cette blessure ne doit pas se transformer en arme ».

« C’est cette proximité avec le sujet, le fait que mes grands-parents aient survécu aux camps et y aient perdu des proches, qui m’a donné l’envie d’en parler », poursuit-il. « Le fait de l’écrire et le chanter en yiddish m’est venu naturellement. »

Le dernier couplet de la chanson reprend l’un des slogans les plus controversés du mouvement pro-palestinien : « Personne ne sera libre », chante Dobkin en yiddish, « tant que tout le monde ne sera pas libre de la rivière à la mer, partout dans le monde ».

Dobkin se dit pleinement conscient que de nombreux Juifs voient dans l’expression « La Palestine sera libre, du fleuve à la mer » comme un appel à l’élimination d’un État juif situé entre la Méditerranée et le Jourdain.

« La provocation ne m’intéresse absolument pas », assure-t-il. « J’ai voulu mettre cette phrase qui, à mon avis, est victime de déformations. »

Un manifestant pro-palestinien tient une pancarte sur laquelle on peut lire « Chaque jour est un 7 octobre “, tandis qu’une banderole indique ” Du fleuve à la mer », à Amsterdam, aux Pays-Bas, le 7 octobre 2024. (Crédit : Peter Dejong/AP)

Ce qui trouble, dans cette compilation, c’est le fait que des sujets ou propos traditionnellement yiddish ou issus de la liturgie hébraïque – des paroles de résilience face aux persécutions, des prières pour consoler les cœurs brisés, les Lamentations lues le jour de Tisha BeAv – soient réinterprétés au service de la cause palestinienne. Selon Dobkin, cette chanson lui a été inspirée par la vidéo d’un soldat israélien en train de chanter « Zog nit keyn mol », l’hymne des partisans juifs, depuis la tourelle d’un char en route pour Gaza.

« Le message de cette opération militaire aurait dû être que tout cela se faisait pour le bien et la survie du peuple juif », poursuit Dobkin. « Instinctivement, je ne crois pas que ce soit le cas. »

Frey se livre elle aussi à la provocation en détournant l’air de l’hymne israélien, « Hatikvah », pour mieux condamner « l’ethno-nationalisme juif ». « Nous n’avons pas besoin d’armées / Nous ne voulons pas d’État », chante-t-elle dans ce qu’elle qualifie de « parodie » de l’hymne. « Notre force ne vient pas de l’artillerie. »

La pochette de « Lider mit Palestine », une compilation de titres originaux en yiddish en soutien aux Palestiniens de Gaza, oeuvre en papier découpé d’Etai Rogers-Fett. (Avec l’aimable autorisation de la JTA)

Frey explique que ce titre prend le contre-pied de l’éducation qu’elle a reçue, notamment dans le cadre du groupe de jeunes sionistes travaillistes, exempt de toute critique envers Israël. Choquée par un déplacement en Cisjordanie, elle se tourne alors vers une forme de « diasporisme » prompt à valoriser la culture des Juifs hors d’Israël. Elle s’identifie au Bund, l’organisation socialiste yiddish qui s’est opposée au sionisme avant la fondation de l’État et qui s’est engagée dans la vie et la culture juives de la diaspora.

Les gauchistes comme elle voient également dans le yiddish un des piliers idéologiques des mouvements juifs opposés au sionisme, alors qu’Israël a adopté l’hébreu moderne.

« C’est ce qui m’a amenée au yiddish, que je ne connaissais pas », confie-t-elle. « J’ai été attirée par cette histoire juive de gauche de la politique anti-assimilationniste. »

Cet album est le reflet du fossé, encore peu profond mais qui a tendance à se creuser, entre yiddishistes et le peuple juif dans son ensemble, lequel se joue souvent en termes générationnels. Aux Etats-Unis, les institutions culturelles yiddish ont été traversées de fortes tensions à cause de la guerre entre Israël et le Hamas, lorsqu’étudiants et employés, qu’ils soient antisionistes ou simplement profondément critiques d’Israël, ont exigé que l’arrière garde sioniste du groupe se prononce contre la guerre.

Les coproducteurs de « Lider mit Palestine » reconnaissent que tous leurs compatriotes yiddishistes ne partageent pas leur point de vue sur Israël et la guerre. L’an dernier, lors de KlezCanada, une retraite estivale pour la communauté yiddish nord-américaine, entre cours de yiddish et concerts, ont été organisées quatre « conversations communautaires » pour aider les participants à parler des « diverses manières dont nous sommes liés ou touchés par la guerre en Israël et à Gaza ».

Des hommes juifs orthodoxes prient et lisent le livre Livre des Lamentations devant le mur Occidental dans la Vieille Ville de Jérusalem, le 17 juillet 2021, lors des prières de Tisha BeAv. (GIL COHEN-MAGEN / AFP)

Sur Reddit, un utilisateur du groupe r/Yiddish a dit regretter que l’album soit sorti trois semaines avant Tisha BeAv, une période de deuil communautaire juif.

« 3 semaines avant ? » peut-on lire. « C’est faire preuve d’un manque de sensibilité envers notre culture. »

Pour Frey, Waletzky et Dobkin, il était absolument essentiel que le « chagrin, la fureur et l’amour » contenus dans le sous-titre de l’album se disent dans une langue vernaculaire juive.

Waletzky affirme que c’est un sentiment d’amour qui lui a inspiré le morceau « A shtik fun harts » (Un morceau de mon cœur), qui parle d’un ami d’enfance devenu un sioniste incapable de prendre du recul.

« J’y parle de l’amour pour quelqu’un avec qui on a passé son enfance, que l’on connait depuis tout petit et qui, un jour, a pris un autre chemin, favorable à ce que fait Israël », ajoute-t-il. « C’est un moment difficile pour n’importe qui. »

Pour Dobkin, le sous-titre de l’album postule un « amour de l’humanité qui fait toute sa place aux Palestiniens, et un amour de la judéité et de la famille juive qui, je l’espère, ne laisse aucune place à l’ambiguïté ».

Dobkin précise que les recettes des téléchargements et ventes du CD iront aux institutions culturelles de Gaza, pour servir, selon les besoins sur le terrain, à l’art ou l’éducation artistique ou encore à l’achat de vivres.

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